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La Mission des Sauvages

La Mission des Sauvages Par le P. Asseray Missionnaire apostolique. Depuis la mort du regretté P. Guerlach, les Annales des Missions Etrangères ne reçoivent que bien rarement des nouvelles de la mission des sauvages. Puisque je dispose actuellement de quelques jours de liberté, je me permets de vous adresser un résumé de son histoire et de son état actuel.
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    La Mission des Sauvages

    Par le P. Asseray
    Missionnaire apostolique.

    Depuis la mort du regretté P. Guerlach, les Annales des Missions Etrangères ne reçoivent que bien rarement des nouvelles de la mission des sauvages. Puisque je dispose actuellement de quelques jours de liberté, je me permets de vous adresser un résumé de son histoire et de son état actuel.
    Chargé du gouvernement de la mission de Cochinchine en 1835, celui qui est actuellement le Bienheureux Cuénot conçut le projet d'évangéliser les tribus sauvages qui vivent dans les montagnes à l'ouest de la Cochinchine. Outre le bienfait de la foi chrétienne apporté à des peuples qui paraissaient bien disposés, l'évêque y voyait l'avantage de procurer à ses prêtres un asile pour les temps de persécution extrême, et comme on ignorait encore l'insalubrité de ces régions, il espérait pouvoir, à l'abri des poursuites des mandarins, y établir son séminaire et des orphelinats pour les enfants de la Sainte Enfance, dont le nombre toujours croissant semblait exiger une fondation spéciale, car les chrétiens, malgré leur bonne volonté, ne pouvaient se charger de les nourrir et de les élever tous.
    Dans cette intention, il envoya en 1839 plusieurs catéchistes déguisés en marchands, pour explorer les lieux et sonder les dispositions des habitants. Leur rapport ayant été favorable, l'expédition fut résolue ; elle fut confiée aux PP. Miche et Duclos.
    Les deux missionnaires, voulant profiter des fêtes du jour de l'an annamite, pendant lesquelles le peuple est tout occupé de superstitions, de jeux et de festins, partirent du Phu-yen, au commencement du mois de février 1842, et s'enfoncèrent, à marches forcées, dans les montagnes de l'ouest, accompagnés de plusieurs catéchistes et de chrétiens chargés de porter leurs bagages. Malheureusement cette nombreuse caravane, composée de 16 personnes, avait attiré l'attention dans les villages par où elle passait ; les missionnaires furent reconnus, dénoncés ; les mandarins se mirent à leur poursuite, et, le 16 février, au matin, les voyageurs furent arrêtés, alors que depuis deux jours ils avaient franchi les frontières de la Cochinchine et se croyaient déjà en sûreté. Mais il s'agit bien du droit des gens avec les mandarins!
    Les missionnaires et les chrétiens, chargés de cangue, furent ramenés dans les prisons de Phu-yen ; ils y arrivèrent le 24 février.
    La mission des sauvages, si malheureusement interrompue par l'arrestation des PP. Miche et Duclos, fut reprise l'année suivante, par l'ordre de Mgr Cuenot qui n'était pas facile à décourager. Un diacre annamite déguisé en marchand, après une première tentative infructueuse, parvint, la seconde fois, à s'établir dans le pays; alors il revint chercher de nouveaux missionnaires, les PP. Combes et Dourisboure, qui, en 1850, établirent définitivement la mission. Malheureusement l'insalubrité du climat ne permit pas, comme le Vicaire apostolique se l'était d'abord proposé, d'établir chez eux le séminaire et les orphelinats de la Sainte Enfance. Le P. Dourisboure a raconté, dans un ouvrage plein d'intérêt, les débuts de cette mission si pénible, la mort des ouvriers évangéliques emportés par la fièvre des bois, les souffrances des survivants, les difficultés de toutes sortes qu'on rencontre au milieu de ces sauvages, dont il faut commencer à faire des hommes avant de songer à en faire des chrétiens.
    Les apôtres des Bahnars, des Beungaos, des Sédangs, se consolaient dans cette pensée « que d'autres viendraient plus tard qui moissonneraient dans la joie ce qu'ils auraient semé dans les larmes ». Pendant de longues années, les progrès furent des plus lents, il ce point qu'en 1886 le personnel de la mission des Bahnars se composait seulement de 4 prêtres dont 3 Européens, les PP. Vialleton, Guerlach et Irigoyen, et un Annamite.
    Le nombre des chrétiens s'élevait à 1580, dont 186 Anna mites et 1094 sauvages.
    En 1887, ces chers confrères firent encore une bien maigre moisson d'âmes : 75 baptêmes d'adultes seulement. Mais déjà le divin Soleil de justice semblait devoir bientôt illuminer les âmes, à ce point que Mgr Van Camelbeke, qui indiquait en passant le nombre des chrétiens chez les sauvages, ajoutait tout joyeux : « Rien n'empêche de constater que sur ces lointaines montagnes l'heure de la Providence paraît avoir sonné, et qu'avant longtemps on aura la consolation de recueillir une belle et abondante moisson ».
    Il n'y avait jusqu'alors que 4 postes, et l'influence des missionnaires qui les occupaient n'allait guère au delà du village qu'ils habitaient. Le P. Guerlach fut le premier qui annexa à sa chrétienté centrale de Kon Jorikrong (actuellement Kon Jodreh) les villages voisins de Kon Kotu et Kon Xolang.
    En 1888, les prévisions de Mgr Van Camelbeke commencèrent à se réaliser.
    La fondation de 4 nouveaux postes et le baptême conféré à 340 catéchumènes en sont la preuve évidente. La glace était rompue, plusieurs préjugés étaient tombés, les sauvages commençaient à comprendre que ces Annamites blancs, comme ils appelaient les missionnaires, n'étaient pas venus chez eux pour les exploiter.
    En 1893, une terrible épidémie de variole, apportée d'Annam par un domestique du P. Vialleton, et qui fit dans le seul village de Kon Tum près de 180 victimes, s'abattit sur les postes centraux de la mission. Humainement parlant, cet accident aurait dû être la cause de la ruine de toutes nos oeuvres.
    O miracle! Il n'en fut rien. Les sauvages ont-ils été touchés par le spectacle du dévouement avec lequel on s'empressa alors de les secourir? Toujours est-il que ce malheur qui, 30 ou 40 ans plus tôt, les eût sans doute portés à massacrer les missionnaires et les chrétiens, qu'ils auraient certainement regardés comme responsables, fut le point de départ d'un mouvement extra ordinaire de conversions qui dura plus de dix ans, et qui s'étendit de l'est à l'ouest en passant par le nord Le P. Jannin, alors titulaire du poste de Kon Jorikrong, mit à profit les bonnes dispositions dont étaient animés les personnages influents du gros village de Kon Monei. Après avoir introduit le Bon Dieu dans la place, qui était alors regardée comme une des plus solides citadelles de Satan, il eut l'adresse de se servir, pour étendre ses conquêtes, du crédit dont jouissait le nommé Dot, chef du village. Aussi c'est merveille de constater les succès des années qui vont suivre :
    En 1894, 533 baptêmes d'adultes.
    En 1895, 911 baptêmes d'adultes. Il y a alors en tout 4.204 chrétiens.
    En 1896, les missionnaires au nombre de 7 ont à diriger et à instruire plus de 40 villages; ils enregistrent pour cette année 570 baptêmes d'adultes, et leurs chrétiens sont plus de 5.000.
    Pour la première fois il est question de la fondation d'une école de catéchistes, niais le personnel et les fonds manquent.
    En 1898, compte rendu enthousiaste du bon P. Jannin qui raconte une expédition faite chez les Hamongs en compagnie du brave P. Irigoyen; en quinze jours ils ont gagné plus de 1.500 catéchumènes ! Voici quelques-unes de leurs réflexions ; elles montreront que chez les sauvages on ne procède pas, en fait de conversions, comme ailleurs : « Dans ces circonstances, tout le village ordinairement se convertit, parfois il y a bien quelques récalcitrants, mais c'est l'infime minorité. Les personnes âgées font souvent des réserves, se disent incapables d'apprendre les prières et la doctrine, ne veulent être baptisées qu'à l'heure de la mort; mais dès lors elles abandonnent toute superstition. Pour la jeunesse, nous l'avons toujours, et ici comme partout la jeunesse c'est l'avenir ».
    En 1899, les villages « qui prient » sont au nombre de 54, et on réussit à baptiser 925 catéchumènes.
    L'année 1900 apporte une bien douce joie aux missionnaires. Ils enregistrent 1.265 baptêmes d'adultes ; et ils ont encore du pain sur la planche, puisque le nombre des catéchumènes dépasse 2.000.
    C'est en cette année bénie que le P. Jannin, en compagnie du P. Bober, va faire une grande « chasse aux âmes », chez les Jolong de l'est. C'était un « bon chasseur » qui se donnait bien du mal, mais qui ne revenait jamais bredouille. En voulez-vous la preuve ?
    « Le 6 mai, écrit-il, nous partons de Kon Xonglok et le soir nous arrivons au gros et beau village Kon Bahar. Dès le lendemain, après avoir enlevé tous les fétiches, nous baptisons 118 enfants. Les jours suivants nous eûmes la consotion de faire successivement la même opération dans 5 autres villages ».
    En 1903, le nouveau Vicaire apostolique de la Cochinchine Orientale, Mgr Grangeon, donne les chiffres du dernier recensement : plus de 10.000 chrétiens dont 1.200 Annamites et plus de 5.000 catéchumènes : « Dans un rayon de 30 kilomètres, ajoute-t-il, on ne rencontre plus un seul païen. Que peuvent 12 missionnaires en face d'une si lourde besogne dans un pays où ils doivent presque tout faire par eux-mêmes, malgré la fièvre et l'anémie qui les minent, et où le peu d'intelligence des néophytes rend leur instruction si longue et si pénible?»
    Cette même année 1903, Mgr Grangeon fit sa première visite pastorale au pays des sauvages et confirma 993 néophytes. « De la part de nos vaillants confrères, racontait-il, la réception a été joyeusement cordiale; de la part des chrétien, elle a été sauvagement superbe. Ils n'avaient pas vu d'évêque depuis vingt deux ans, et à cette époque ils étaient à peine 1.800».
    L'année 1904 ne fut pas moins féconde que les années précédentes, et le P. Vialleton, supérieur de la mission, annonça le beau chiffre de 1.113 baptêmes d'adultes. Le bon Père cependant trouvait que ces roses cueillies dans le champ des âmes n'étaient pas sans épines, et il ajoutait mélancoliquement: «Notre joie est mêlée de tristesse au souvenir des épreuves que nous avons eu à supporter : Deux confrères, les PP. Guèrlach et Guillot ont dû nous quitter pour cause de maladie ; un troisième est allé au sanatorium de Hong-kong. Trois autres ont été atteints de la dysenterie, et l'un d'eux, le P. Mémet, à peine relevé de sa maladie, a été emporté par un abcès au foie.
    Les chrétiens étaient alors au nombre de 10.610 répartis en 86 postes ; on comptait 4.897 catéchumènes qui tous avaient brûlé ou noyé leurs fétiches.

    Tous les missionnaires, pleins d'espoir, terminaient leur rapport à peu près dans les mêmes termes que le P. Hutinet qui écrivait : « Dieu semble vouloir prodiguer ses grâces à nos sauvages, et j'ose dire que personne n'en est plus digne qu'eux. Ils sont en général si bons et si fidèles à la loi naturelle. Un souffle extraordinaire de cette grâce vivifiante passe en ce moment sur les villages païens qui avoisinent mon district. L'un vient de se convertir ; plusieurs autres ne tarderont pas à nous livrer leurs fétiches pour adorer la croix ».
    En même temps que se poursuivait le travail d'évangélisation, le P. Vialleton achevait la construction de l'école, dont la bénédiction solennelle eut lieu le 13 janvier 4908. Un la nomma l'École Cuenot, en souvenir du vaillant évêque qui, le premier, avait envoyé des missionnaires chez les sauvages.
    Le bâtiment est de très gracieux aspect, avec son étage et sa toiture en tuiles, percé au-dessus de l'entrée principale d'une niche élégante contenant une statue de Marie. C'est, à n'en pas douter, le chef-d'oeuvre du bon P. Jannin, qui en a été à la fois l'architecte et l'entrepreneur. S'il a mis tant de soins à construire la cage, combien n'en mettra-t-il pas davantage encore à instruire, et à former à toutes les vertus, les cent et quelques petits oiseaux qui vont l'animer bientôt.
    « Parmi d'autres multiples avantages, cette institution aura celui, de tous le plus important, de fournir aux missionnaires, les catéchistes instruits dont ils ont si grand besoin.
    « Le P. Jannin a trouvé le moyen d'annexer à cette école une modeste imprimerie qui lui permet de publier une foule de petits ouvrages classiques, des cantiques avec et sans la notation, une pastorale de Noël en cinq actes, texte bahnar et texte annamite ; un Bulletin qui tient à la fois de la Semaine religieuse et de la Revue proprement dite; on y trouve : des nouvelles religieuses qui intéressent les catéchistes et les fidèles, des études sur la pharmacopée indigène ; des leçons d'hygiène, des discussions apologétiques très intéressantes (ordinairement entre un vieux païen et un ancien élève de l'École); des explications catéchistiques, el aussi quelques pages de l'histoire de la mission. Malheureusement, depuis un certain nombre d'années, le bon P. Jannin n'arrive plus, malgré une stricte économie, à boucler son budget, et depuis bien longtemps il tire, si fort et à deux mains, la queue du diable, qu'elle finira par lui rester entre les doigts s'il ne se trouve pas quelques personnes charitables qui consentent à venir au secours de sa grande misère....

    1921/146-152
    146-152
    Vietnam
    1921
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