Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La Mission de Kontum

La Mission de Kontum Depuis que, détachée en 1933 du Vicariat de Qui-Nhon, la région montagneuse de l'Annam, habitée par des peuplades encore à demi sauvages, a été érigée en mission indépendante sous le nom de Vicariat de Kontum, l'évangélisation y fait des progrès vraiment encourageants.
Add this
    La Mission de Kontum

    Depuis que, détachée en 1933 du Vicariat de Qui-Nhon, la région montagneuse de l'Annam, habitée par des peuplades encore à demi sauvages, a été érigée en mission indépendante sous le nom de Vicariat de Kontum, l'évangélisation y fait des progrès vraiment encourageants.
    C'est en 1850 que les premiers missionnaires pénétrèrent dans ces montagnes qu'aucun Européen n'avait encore explorées. Les débuts furent des plus pénibles. L'insalubrité de régions où la terrible fièvre des bois sévit en permanence, l'absence du confort le plus élémentaire, l'insuffisance de la nourriture, l'accueil plutôt hostile des autochtones eurent raison des bonnes volontés les plus intrépides : en moins de vingt ans, 8 missionnaires étaient morts à la peine et, dans ce même laps de temps, ils n'avaient obtenu que 800 conversions ; ce n'est qu'après trente années d'efforts qu'ils comptèrent un millier de chrétiens.
    Peu à peu, cependant, les conditions s'améliorèrent et, à partir de 1893, la Mission des sauvages », comme on l'appelait, commença à se développer normalement. En 1930, le nombre des chrétiens approchait de 20.000, et on jugea à Rome que le temps était venu de constituer en mission autonome cet intéressant territoire : ce fut la Mission de Kontum, qui a pour premier évêque Mgr Jannin, depuis 43 ans missionnaire dans la région. Elle compte aujourd'hui 24.500 chrétiens, dont 1.200 baptisés dans la seule année 1938, motif fondé d'espérances en l'avenir.
    Et pourtant les difficultés qui faisaient obstacle au ministère apostolique n'ont pas changé : le climat est toujours le même, la fièvre des bois fait encore des victimes, les païens, attachés à leurs antiques superstitions, ne les abandonnent pas facilement pour se soumettre à la transcendance du dogme et à la sévérité de la morale chrétienne.
    Un fait récent, étrange, presque invraisemblable, donnera une idée de la mentalité de ces peuplades arriérées et de la difficulté qui en résulte pour la diffusion de l'Evangile dans ces régions.
    Au printemps de 1937 se répandit soudain la nouvelle qu'un dieu nouveau venait de paraître, sous la forme d'un serpent python, sur la lisière de la province de Phuyen. On l'appelait Damklan ; il avait comme héraut et interprète un nommé Dambam, qui annonçait sa venue pour libérer les pays moys de toute domination étrangère et leur rendre leur ancienne liberté. Ce fut bientôt dans toute la région des montagnes, depuis les confins de la Cochinchine et du Cambodge au sud jusqu'à la hauteur de Hué dans le nord, une explosion d'enthousiasme, d'aspirations longtemps comprimées. Les anciennes libertés d'il y a seulement trente ans, quel avenir inespéré : plus d'impôts, plus de prestations ; plus de mandarins, de chefs de villages ou de cantons ; plus de milice, de tribunaux, de prisons !...
    Dambam annonçait la fin de toutes ces mesures d'oppression ; il prédisait comme prochain un épouvantable cataclysme qui culbuterait les montagnes et anéantirait, corps et biens, tout ce qui est étranger. Quant aux Moys, pour être préservés d'un pareil sort, il leur suffisait de ramasser le plus possible de sous de bronze et de les apporter à Dambam, qui donnerait à chaque village une bouteille d'une eau merveilleuse appelée dakion. A l'arrivée du cyclone, ils n'auraient qu'à présenter cette bouteille aux éléments déchaînés et ils seraient exempts de tout mal ; que si, par imprudence, il y avait quelque tué ou blessé, une simple aspersion de l'eau miraculeuse le ressusciterait ou le guérirait instantanément. Pendant des mois ce fut une ruée vers le précieux liquide. Dambam fut arrêté et emprisonné à Banmethuot, mais cela n'empêcha pas le mouvement. Des succursales surgirent où à des prix exorbitants, des malins vendaient l'eau mirifique : on a parlé de bouteilles payées jusqu'à 1.000 francs et plus.
    Dambam alla plus loin. Puisqu'un cataclysme devait changer la face de la terre, il ordonna de cesser toute culture ; malheureusement il fut obéi en nombre de régions, qui souffrirent d'une terrible famine. Il prescrivit aussi de tuer tous les chiens et tous les animaux à poil blanc, de s'abstenir d'une foule de choses, et tout fut observé fidèlement.
    On peut dire que, sauf les catholiques, tous les Moys ajoutèrent foi et soumission à toutes ces extravagances. Avec l'espoir que l'indépendance allait être sous peu rendus au pays, des soulèvements eurent lieu en plusieurs points ; mais comme il n'y a aucune entente entre les diverses tribus, il n'y eut pas de rébellion générale. Des troubles locaux furent réprimés par des colonnes de miliciens sous le commandement d'officiers français, non sans pertes nombreuses du côté des révoltés.
    De cette alerte qui aurait pu avoir des conséquences beaucoup plus graves, un fait demeure incontestable, c'est que de nos 24.000 Moys catholiques, aucun n'a fait cause commune avec les rebelles. Une fois convertis, les Moys donnent volontiers à la France sympathie et soumission. L'Administration, qui a pu le constater, voudra bien s'en souvenir et en tenir compte.

    ***

    La Mission de Kontum, qui embrasse une bonne partie du sud de l'Indochine française, mesure environ 450 kilomètres en longueur et de 150 à 200 kilomètres en largeur.
    La zone nord est montagneuse, mais coupée de nombreuses vallées, dont quelques-unes sont vastes et plantureuses. La zone sud est une région de hauts plateaux dont les terres rouges sont éminemment propres à la culture.
    La population de la Mission, estimée à 700.000 habitants, n'est pas composée seulement de Moys, bien que ceuxci soient les plus nombreux ; elle comprend aussi des Annamites et des Laotiens. Ces derniers n'ont guère de tendance à augmenter en nombre, mais il en est tout autrement des Annamites, race essentiellement envahissante. A Kontum seulement il y a 3.000 à 4.000 Annamites, et dans tout le vicariat on en compte de 30 à 40.000, dont 5.000 chrétiens.
    Les principales tribus moys évangélisées dans la Mission sont au nombre de cinq, qui tout naturellement constituent cinq régions d'administration religieuse.
    La première est celle des Bahnars, la plus nombreuse, qui a son centre à Kontum, chef-lieu de la province du même nom et résidence épiscopale. La ville de Kontum possède, comme il convient, les oeuvres les plus importantes de la Mission : l'École Apostolique des Missions Moys, qui compte actuellement 90 élèves futurs ouvriers apostoliques dans ces tribus primitives ; l'École Bienheureux Cuenot, qui prépare des catéchistes et, depuis trente ans, en a déjà fourni 212 à la Mission ; l'imprimerie qui édite tous les ouvrages religieux ou scolaires en langue bahnar ; le Pensionnat Sainte-Thérèse, tenu par six religieuses indigènes Amantes de la Croix qui, outre un bon nombre d'externes annamites, instruit une trentaine de pensionnaires moys ; l'Établissement des Filles de la Charité de Saint-Vincent de Paul, qui arrivées récemment, ont déjà organisé un dispensaire et gagné la confiance des Moys. Mentionnons aussi la Procure de la Mission, qui rend de grands services à tous et exige de celui qui en a la charge beaucoup de charité, de patience et de dévouement. La réunion de tous ces établissements, avec l'évêché et la cathédrale, le plus grand nombre de chrétiens, font de Kontum le centre très actif de la Mission.
    Mais les Bahnars sont répandus dans toute la province, qui compte 6.662 chrétiens, dont 3.889 Moys et 2.773 Annamites, répartis en 31 chrétientés. Les pratiques religieuses y sont fidèlement observées ; le dimanche, les églises ou chapelles se remplissent pour assister au Saint Sacrifice là où il y a un prêtre, pour la récitation en commun des prières dominicales là où il n'y en a pas.
    Au sud de la province de Kontum s'étend la région des Jorais. Cette tribu semble plus réfractaire à l'Évangile : elle ne compte encore que 883 chrétiens moys, tandis que les catholiques annamites sont plus de 2.000. C'est cette tribu qui se laissa entraîner la première dans le mouvement du fameux Dambam, dont nous avons parlé plus haut. Elle souffre actuellement de la famine et c'est pitié de voir ces pauvres sauvages errer du matin au soir dans la forêt à la recherche de tubercules, de pousses de bambous, de crosses de fougères, pour apaiser leur faim. Les païens reprochent aux chrétiens de n'avoir pas observé les prescriptions de Dambam, ce qui a causé l'échec du mouvement libérateur, et cette conviction n'est pas pour les rapprocher de la religion.
    Une remarque singulière trouve ici sa place. L'Administration française a fondé à Cheoreo une École francomoy ; or ce sont les élèves de cette école, ainsi que les miliciens, considérés eux aussi comme évolués, qui se firent les propagateurs les plus ardents des doctrines et des prescriptions de Dambam. Serait-ce donc que l'école laïque n'a rien à substituer aux grossières superstitions de nos pauvres sauvages ? Comme résultat, la famine la plus cruelle ! Tous les jours les presbytères de la région sont envahis par de pauvres Moys demandant du travail et du riz. Ils expient ainsi leurs folies de l'année dernière et leur confiance en un énergumène qui leur promettait, avec l'indépendance, la richesse et le bonheur.
    A l'est de Kontum nous trouvons la branche moy des Jolangs, qui, dans 37 chrétientés, compte 4.540 catholiques, tous Moys, sauf 88 Annamites. Dans cette région, l'affaire de l'eau sacrée (daklon) du dieu python tourne mal pour les païens : ils sont profondément déçus, et, voyant que les chrétiens, qui sont restés en dehors du mouvement, ont du riz à manger, un grand nombre d entre eux manifestent le désir de se convertir. On jugera à l'épreuve de la persévérance de cette bonne intention.
    La branche moy des Rongaos, que l'on trouve à l'ouest de Kontum, compte, dispersés en 41 chrétientés, 5.144 catholiques, dont 4.710 Moys et 434 Annamites, entièrement confiés à des prêtres annamites, qui s'acquittent fort bien de leur ministère. Dans cette région la foi s'affermit de plus en plus, les pratiques religieuses sont en progrès, particulièrement la fréquentation des sacrements.
    Enfin, au nord de Kontum, dans la tribu des Sedangs, illustrée il y a quelque cinquante ans par l'éphémère royauté de l'aventurier Méréna (Marie Ier, roi des Sedangs), un mouvement très encourageant se manifeste en faveur de la religion. Ce groupe compte actuellement 4.969 catholiques, dont 65 Annamites seulement, tous les autres étant de race moy. Cependant c'est parmi les païens de cette région que le fameux message de Dambam trouva le plus de créance. Une bouteille de l'eau merveilleuse, préservatrice des cataclysmes imminents, fut payée jusqu'à 800 francs Quand se répandit le bruit qu'il fallait tuer tous les chiens et tous les animaux à pelage blanc, ce fut un horrible carnage. Comme ailleurs la déception fut profonde et rendue plus cuisante encore par les railleries des villages chrétiens, par l'inefficacité évidente de l'eau payée cher et enfin par la crainte d'une punition des autorités. Cette déception sera pour beaucoup un motif de conversion.
    Cette rapide excursion dans les cinq districts de la Mission de Kontum nous confirme dans l'appréciation que nous émettions au début de cet article : l'évangélisation des tribus arriérées des montagnes d'Annam est une tâche particulièrement difficile, mais aussi particulièrement intéressante ; missionnaires français et prêtres indigènes s'y emploient avec zèle jusqu'à épuisement de leurs forces. Que les catholiques de France y collaborent par leurs prières et par leurs dons en faveur d'une Mission si méritante !


    1939/72-81
    72-81
    Vietnam
    1939
    Aucune image