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La mission de Coimbatore : Dans le district de la plaine

La mission de Coimbatore : II. Dans le district de la plaine
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    La mission de Coimbatore :

    II. Dans le district de la plaine

    Après deux magnifiques voyages dans les Nilgiri ou Montagnes Bleues, il me restait à visiter les districts de la plaine. Et, pour faire mon initiation à la vie missionnaire, Monseigneur m'emmena encore avec lui pour une tournée de Confirmation. Après les monts, la plaine : c'est vers l'Est de la Mission que nous nous dirigeons, laissant derrière nous les hauteurs boisées. La petite ville d'Erode, où l'on nous attend, est fort loin devant nous, à mi-chemin entre Coimbatore et Salem, résidence épiscopale de la Mission voisine. Par une route bien entretenue, coupée de ci de là par des rivières, c'est 90 kilomètres qu'il nous faut faire.
    La campagne est parsemée de palmiers, de cocotiers et de tamariniers rabougris. En vain le voyageur chercherait-il de l'ombre sur le bord du chemin ; il peut s'arrêter cependant pour écouter le bruissement des feuilles, au sommet des arbres et humer le grand air. Les villages s'égrènent et font tache dans l'uniformité du paysage. Des toits rouges ? Non, des toits de chaume seulement. Les cahutes, basses et très rapprochées les unes des autres, nous offrent de bien tristes spectacles. Tout y respire la misère et la pauvreté ; les habitants sont de pauvres gens à peine vêtus, qui se protègent mal contre les intempéries des saisons, vivent de peu, souffrent beaucoup, dans la méconnaissance de la civilisation la plus élémentaire. Voici, en pleins champs, les dieux qu'ils adorent : ils sont de pierre ou de bois ; j'ai été fort impressionné par de gigantesques statues de guerriers moustachus, au regard farouche, à l'allure martiale, et bariolés de vives couleurs. Ils gardent l'entrée des pagodes, une lance à la main. En France, aux croisées des chemins, on voit des calvaires ; ici, le Fils de Dieu est encore inconnu ou méconnu.
    A l'horizon, derrière les montagnes, le soleil descend, colorant le ciel de douces teintes roses. Il est 6 heures 1/2 ; la nuit tombe comme un manteau, et presque soudainement. Mais nous arrivons à Erode. Devant nous quelques grosses lampes percent l'obscurité, et au loin un sourd murmure, un huit de foule. Ce sont les chrétiens de l'endroit qui se préparent à recevoir leur Evêque et viennent à sa rencontre. Sur la tête de 4 ou 5 Indiens, des lumières oscillent, puis les pétards se mettent à crépiter, les fusées envoient vers le ciel leurs gerbes lumineuses, tambours, tam-tams et hautbois nasillards mêlent leurs harmonies discordantes. La fouie nous entoure : voici le Père indigène, la croix et les enfants de choeur, et chacun trépigne de joie quand un gentil bébé passe la guirlande de bienvenue au cou de Monseigneur. Un cortège s'organise et nous conduit jusqu'au presbytère et à l'église. L'enthousiasme et la joie se traduisent par les lumières de couleurs, les pétards, les remous d'une foule bruyante et d'une particulière exubérance. J'ai admiré les mouvements de tête d'un certain batteur de tam-tam qui secouait son chignon à la cadence de sa baguette : il avait l'air tout à fait lancé dans le feu de l'action. Avez-vous jamais pensé qu'on eût pu se passer de lui ? Ne fallait-il pas qu'il fît l'important ? Enfin, quand Mgr a donné sa bénédiction à la foule qui l'entoure sous les voûtes de la petite église, nous pouvons trouver dans la résidence du Père un peu de silence, et, le moment venu, nous gagnons nos lits de camp, pour sommeiller et nous reposer dans la nuit plus fraîche.
    Dès le lendemain matin, Monseigneur administre la Confirmation. La cérémonie a lieu dans une chapelle nouvellement construite, aux alentours de l'importante gare d'Erode. C'est la chapelle des cheminots. Au moment où nous arrivons, elle abrite sous ses tuiles roses tout un peuple d'Anglo-Indiens, habillés à l'européenne. Le Chef de gare lui-même, excellent catholique, est là au milieu des familles des cheminots. Pendant qu'une schola improvisée donne des « chorals » de fort bon goût, une quinzaine de petits enfants, parés comme des premiers communiants, reçoivent la confirmation ; durant la Messe, tous s'approchent de la Table Sainte, avec leurs parents et leurs amis : en plein pays païen c'était une bien touchante cérémonie.
    Cette fête intime préludait à la grande fête paroissiale du lendemain. Dans l'église décorée de guirlandes, nombre de chrétiens s'entassent au point de déborder à chacune des portes. Dès le matin, l'animation avait été grande aux alentours du presbytère et, pour la Messe pontificale, tous ces chrétiens sont là, recueillis autour de l'autel, revêtus de leurs plus voyants atours. De mon côté, j'essaie de faire vibrer sur l'harmonium l'indicible mélodie qui se joue dans les âmes. Jésus Hostie se prodigue à la Table sainte, le nombre des communions est considérable : je me transporte par la pensée aux premiers siècles du Christianisme, où tous ceux qui assistaient au Saint Sacrifice ne manquaient pas de recevoir le Pain des forts.
    Dans la soirée de ce jour, j'ai pu admirer un beau geste de la part des chrétiens. Ils viennent offrir à leur Evêque et à ses Prêtres leurs hommages et leur offrande. Pendant que s'évertue la voix plaintive d'un chanteur qui s'éraille dans les tons aigus, on s'empresse de nous donner colliers de fleurs, citron, bananes et oranges. Mgr répond au compliment qui lui est adressé, et tous se réunissent de nouveau à l'église pour la Bénédiction du Saint-Sacrement, où chacun n'est pas sans redire à Jésus qu'il veut être meilleur, pour rayonner davantage de vérité et d'amour.
    La nuit tombée, nous sommes conviée dans une prairie voisine, pour un « drama » que les enfants de l'école doivent jouer. Des centaines et des centaines de spectateurs s'assoient sur l'herbe, pour admirer l'histoire des apparitions de Lourdes. On applaudit le jeu hardi des bambins et la petite Sainte Vierge enfarinée, qui s'en va précipitamment dans les coulisses après ses apparitions. De nombreux païens sont là, qui sont édifiés en entendant le récit du grand miracle de Lourdes.
    Le lendemain de cette fête, de nouveau la route, de nouveau la campagne. Nous traversons des villages entièrement musulmans ; nous voyons des pagodes, des guerriers de terre cuite. Dans la fertilité d'un pays de rizières, irrigué par les eaux tumultueuses du Cavéri, l'unique rivière importante de la Mission, nous trouvons le grand village de Bavhani. Il est entièrement païen, et le Missionnaire ne réside pas encore au milieu de ces pauvres âmes, qui, un peu comme les eaux du fleuve, se laissent emporter vers je ne sais quel inconnu. Bientôt nous sommes au pied des montagnes, et nous approchons du village de Metur, où nous devons faire étape, chez le Père indigène de cette chrétienneté. Les collines, premiers contreforts des montagnes du nord-est, sont couronnées par des pagodes qui font un saisissant contraste avec la chétive église et la résidence étroite et basse dont le Missionnaire se contente aux abords du village. Qu'importe ? Dans la pénurie et la pauvreté, l'apôtre ne peut-il pas réaliser les oeuvres les plus sublimes ?
    Metur et Savériarpalayam, à l'abri des premières montagnes du nord-est, sont les derniers postes de la Mission, tout près du diocèse de Salem. Le fleuve Cavéri est, à cet endroit, la ligne de démarcation. Là, comme dan la plaine, c'est le soleil de plomb et la chaleur intense. Si la région est assez fertile, c'est grâce aux eaux du fleuve, irriguant rizières et prairies, pour continuer son parcours, de l'est à l'ouest, à travers les grandes villes de Trichinopoly, Tanjore, Kumbakônam. Le gouvernement anglais s'est occupé, en raison de l'importance de ce fleuve, d'en régulariser les eaux, de sorte que, même au temps de l'extrême sécheresse, son débit soit toujours suffisant. C'est pourquoi on est en train d'élever, à Metur même, à l'endroit où les eaux descendues de la montagne se concentrent dans un grand étang, une haute digue pour les retenir et les canaliser ensuite selon les besoins. Je vais visiter les chantiers. Les travaux ne seront terminés que l'année prochaine. Mais déjà la digue, haute de plus de 50 mètres, forme une muraille puissante. Des centaines d'Indiens travaillent autour des grues colossales, poussent des wagonnets de terre ou de chaux. C'est une véritable activité d'usine, et je ne suis pas peu surpris de trouver, dans ce petit village de Metur, la vie ouvrière comme en France. Un Père indigène est en charge de toute cette colonie. Il y a peut-être une centaine de chrétiens ; ils sont venus s'établir là avec leurs familles, dans des paillotes provisoires ; la chapelle est aux abords du village, avec un gong en guise de cloche, une petite chapelle, couverte de tuiles rouges qui resplendissent sous le soleil tropical.
    La résidence du Père, à côté, est une des plus étroites que j'ai vues jusqu'ici : deux petites pièces avec des portes si basses qu'on est obligé de se baisser pour entrer. Le Missionnaire ne s'encombre pas du superflu, il suffit de goûter à son menu pour le constater : riz cuit à l'eau avec une sorte de ragoût très épicé, c'est tout à fait indien.
    Pour aller jusqu'à Savériarpalayam, nous montons dans une charrette à boeufs et suivons un chemin cahoteux, en pleine brousse, au milieu des champs de maïs et de coton. Mon Dieu, que d'émotions dans ce véhicule ! Ce n'est pas que l'attelage aille vite, mais les ornières Avec Monseigneur, nous oscillons, nous penchons, nous sautons. Qu'importe ? Durant 10 kilomètres nous rions de notre difficulté à tenir en place. Halte ! Impossible d'aller plus loin ; le chemin de traverse n'est plus praticable : encore 3 kilomètres à faire à pied. Heureusement, le soir descend et il fait moins chaud. Notre sentier serpente au milieu de terrains presque improductifs. Un peu partout, le cactus et l'aloès ; de temps en temps, des endroits de culte païen, mais ils semblent abandonnés, car les chevaux de terre cuite gisent par terre éventrés. Y aurait-il eu par ici quelque bataille de dieux ? Bientôt, dans le crépuscule rosé, j'aperçois devant moi la petite église de Savériarpalayam. Je retrouve des chrétiens, mes frères. Ils attendent leur Evêque, font retentir les pétards, et les hautbois, accompagnés par les longues trompettes indiennes, se mettent à joue, Pendant que Monseigneur se rend à l'église, quelques individus, très affairés, travaillent à étendre sous ses pieds des tapis et des bandes de toile. Enfin, à toute l'assemblée qui s'entasse dans l'église, Sa Grandeur donne sa bénédiction et la convie à la messe du lendemain.
    L'heure est venue pour nous de gagner la résidence, près de laquelle un gentil daim, apprivoisé par le Père, s'approche de nous pour se faire caresser. La fraîcheur venant avec la nuit nous envahit soudain et nous permet de sortir après souper, sous le beau ciel étoilé, humer un air pur et réconfortant. Une trentaine d'hommes du village sont là autour de nous, enveloppés dans leur couvertures blanches, et nous sommes heureux de nous faire tout à tous, aimant à discuter avec eux des questions qui les intéressent, jusqu'à ce que l'étoile, que j'avais vue tout à l'heure surgir de derrière la montagne voisine, soit venue briller au-dessus de nos têtes, symbole frappant, à ces heures de ténèbres, de vraie lumière éclairant le monde, le Christ Jésus.
    Le lendemain, messe matinale ; les chrétiens y viennent en grand nombre. Je ne veux pas quitter la place sans avoir visité le village, et je m'engage à travers les ruelles et les paillotes, Si j'ai la compagnie de nombreux enfants déguenillés, j'ai aussi celle des animaux domestiques vous imaginez les quels, qui font l'agrément et le pittoresque des villages indiens. Un peuple de cultivateurs vit là, pauvrement, se contentant de bien peu, mais heureux d'avoir, au centre de leur agglomération, la chapelle où Jésus est à leur portée.
    Il faut repartir. Il nous faut faire à pied la distance qui nous sépare de Metur. Un, bain de pieds nous est réservé, pour traverser un ruisseau. Le soleil est accablant et nous suons à grosses gouttes : mortification incessante du Missionnaire de la plaine. Heureusement, ici il y a la fraîcheur de la nuit pour se reposer. Metur n'est qu'une étape pour la nuit, et notre retour à Coimbatore est fixé au lendemain.
    Cette fois, la grande route est plus agréable. Il n'y a que l'inconvénient, tous les 300 mètres, d'un ruisseau à traverser, dans un pays où les ponts sont rares. Voici, sur notre route, le village de Kongouroupalayam : Monseigneur veut s'y arrêter pour visiter de nouveaux chrétiens. Au mois de novembre dernier, tout le village paria s'est fait baptiser, et nous allons constater si ces gens sont fidèles à leurs prières, si les petits enfants apprennent le catéchisme, si le moral est bon... All right : sous un hangar en branchages, les enfants écoutent le catéchisme, tout va bien. Alors, après les rizières de Godivéri, le centre extrêmement populeux et entièrement païen de Satyamangalam, c'est la route de Coimbatore, avec quelques clochers au loin dans la campagne et puis les rues poussiéreuses de la résidence épiscopale, la Mission et les Confrères.
    Durant ce long voyage, en face du paganisme existant partout, combien j'ai senti les défaillances de ces païens, qui pourtant appartiennent tous au Christ, et avec Lui le missionnaire veut se faire toujours plus rédempteur. C'est pourquoi, continuel chercheur de Dieu, il doit être un infatigable chercheur d'âmes. Il n'attend pas que les âmes viennent à lui, il va vers elles, avec toute la charité du Christ qui le presse. Il travaille à aider chacune d'elles à accueillir le don de Dieu et à répondre à l'excès de l'amour divin. Les préoccupations du prêtre missionnaire sont celles de tout catholique ; que son apostolat soit le rayonnement, l'épanouissement de sa vie intérieure, afin que la bonne odeur du Christ, s'épanchant dans ces âmes de bonne volonté, soit pour elles une odeur de vie éternelle.
    Francis AUDIAU,
    Missionnaire de Coimbatore,
    1933/165-170
    165-170
    Inde
    1933
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