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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XIV

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XIV Outrages aux morts. Les PP. Métayer, Leformal, Delaborde, Chevalier. Mort depuis treize ans et bien conservé! Soeur Hélène Weis. Le P. Moulin. Un souvenir au P. Flandin.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XIV
    Outrages aux morts. Les PP. Métayer, Leformal, Delaborde, Chevalier. Mort depuis treize ans et bien conservé! Soeur Hélène Weis. Le P. Moulin. Un souvenir au P. Flandin.

    Les Boxeurs et leurs adeptes non contents de tuer, de voler, d'incendier, bref de nuire aux vivants de toutes les manières possibles, crurent de leur intérêt de s'en prendre aussi aux morts. En Chine, où tout le monde se met à crier dès que la nécessité d'une route quelconque oblige de déplacer un de ces cercueils déposés sans vergogne dans le premier endroit venu, la chose peut paraître contre nature ; elle est absolument véridique. Les journaux, du reste, ont déjà rapporté la façon dont furent traités les tombeaux élevés par les empereurs de Chine aux Jésuites de leur cour, dans les environs de Pékin. D'ailleurs quand on se rappelle ce que firent les protestants au seizième siècle, au centre même de l'Europe, la chose devient très compréhensible. Donnons des preuves.
    A Lien Chan était enterré un vieux missionnaire mort en 1886, le P. Métayer, du diocèse de Séez. Il avait bâti trois grandes églises dans la mission, à lang-kouan, Cha-ling et San-tai-tze, il avait achevé sa carrière apostolique après trente et un ans de mission. Les Boxeurs ont exhumé ses ossements et ont pensé avoir remporté un beau triomphe sur l'Europe, en les brûlant après les avoir profanés.
    A Siao-hei-chan, trois missionnaires étaient enterrés presque au sommet de la colline. Le premier en date était le P. Leformal, de Vannes, d'abord missionnaire dans l'Inde dont il ne put supporter le climat, puis en Mandchourie où la fièvre typhoïde le terrassa en 1877. Le second, le P. Delaborde, de Langres, mourut de la même maladie en 1878. Cest lui qui fut ici le promoteur de notre église de Notre Dame de Lourdes. Rentré en France, à la fin de 1872, pour soigner une maladie cérébrale provoquée par une chute de cheval, il assura avoir été guéri au célèbre sanctuaire des Pyrénées, à la suite d'un vu fait à cette intention. Il recueillit quelques offrandes, fut précepteur dans un château, vendit une vigne reçue en héritage, et revint dans sa mission en 1875. Il possédait environ 5,000 francs ; ce n'est pas avec une somme aussi modeste qu'il pouvait avoir la prétention d'ériger une église, aussi mourut-il sans réaliser son rêve qui ne s'accomplit que dix ans plus tard. Quand les Boxeurs fouillèrent la sépulture de ces missionnaires, ils n'y trouvèrent que des os qui furent arrosés de pétrole et brûlés au milieu de hurlements sataniques.
    Pour le troisième, il se passa une scène digne de cannibales.
    Venu en Mandchourie en 1858 et mort en 1887, le P. Chevalier, du diocèse de Rouen, était un architecte remarquable. L'église de Moukden, qu'il avait bâtie tout seul, était fort belle.
    Quand je dis tout seul, ce n'est pas sans motif, car lui-même faisait ses moules à briques, moulait et faisait mouler devant lui ces dernières, et tenait à en surveiller la cuisson. De ses églises, plans, bâtisses, voûtes, verrières, fenêtres, colonnes, lustres, autels et escaliers, tout, absolument tout, sortait de ses mains, et l'on se demande où il prenait le temps nécessaire. Pour lui, sculpter le bois, dorer, faire des statues, des moulures, des ornements d'architecture, était une vraie jouissance. II avait même fait en entier, boiserie et mécanisme, deux orgues complets, aussi justes que sonores. Il avait une vaste chrétienté qu'il soignait de tout son coeur. Parlant fort bien la langue chinoise, il était certainement le meilleur prédicateur de la mission, et jamais il ne manquait au devoir d'instruire les fidèles. Chaque dimanche, il dirigeait lui-même les prières des chrétiens, en tout il voulait se montrer un modèle. Bref, il avait l'immense désir de devenir un saint, et il l'était. Comme défaut, on ne lui connaissait qu'un entêtement assez prononcé, ce qui n'est point un mal trop grand quand on est dans la vérité. A sa mort, au mois de juin 1887, païens et chrétiens pleuraient, la mission faisait une perte immense.
    Comment fut-on amené à vénérer ses reliques, et à l'invoquer comme saint? Je l'ignore ; mais de toutes parts on accourait à son tombeau placé sur la colline près de ceux de ses confrères ; on y prenait soit de la terre, soit de l'herbe, dont plusieurs personnes affirment avoir ressenti la bienfaisante efficacité. Et le témoignage Vient autant des infidèles que des chrétiens.
    A quel paroxysme ne devait pas être montée la haine pour faire oublier toutes ces choses et le respect professé pour les morts. En violant les tombeaux des PP. Leformal et Delaborde, on ne pouvait naturellement laisser intact celui du P. Chevalier ; la bière fut exhumée et ouverte.
    Pour les gredins qui faisaient cette besogne et dont plusieurs avaient pu connaître le missionnaire, la surprise dut être bien vive. Le corps était frais et vermeil, et dans un si parfait état de conservation, que cet homme, décédé depuis treize ans, semblait avoir été enterré la veille. C'était bien sa peau fine et rosée, sa belle barbe d'or encadrant son doux visage autrefois illuminé par la flamme de grands yeux bleus. La mort semblait avoir reçu l'ordre de respecter ce corps sacerdotal, qui apparaissait au grand jour, vêtu d'une aube blanche et d'un ornement violet comme pour monter à l'autel et offrir un dernier sacrifice. Le sacrifice eut lieu ; ce prêtre, vainqueur de la corruption du tombeau, devint lui-même la victime sanglante, comme s'il eût été réservé, par une volonté supérieure, aux rares honneurs d'un martyre posthume.
    Au milieu de plaisanteries ignobles on dépouilla complètement ce corps inerte mais souple, on l'attacha à une colonne, et des chacals à face humaine accomplirent sur ce cadavre ce qu'ils regrettaient de ne pouvoir plus faire sur un homme vivant.
    Le ventre fut ouvert, et le sang en jaillit ; les intestins furent arrachés, et aussi le coeur aimant qui avait battu dans cette noble poitrine ; le tout fut profané de la plus monstrueuse façon. La tête fut coupée, les bras et les jambes tailladés, et toujours et partout le sang coulait sous les profondes morsures des coutelas. Quand fut terminée cette ignoble exécution, les membres épars furent réunis, arrosés de pétrole et brûlés, comme si Ion eût redouté de les voir redevenir encore l'objet d'un culte public.
    Ce district de Notre Dame de Lourdes, si célèbre en Mandchourie par ses éclatantes conversions, ne sera pas moins illustré dans l'avenir par la mort cruelle mais glorieuse de trois missionnaires, et la profanation à jamais inoubliable de la sépulture de trois de leurs devanciers.
    A Toung-kia-touen, à la ferme Saint-Joseph, une religieuse de la Providence de Portieux, Sur Hélène Weis, était enterrée depuis une quinzaine d'années derrière la maison qu'elle avait habitée. Son tom-beau ne portait qu'une croix de pierre sur laquelle étaient gravés son nom et la date de sa mort ; mais il était entouré d'une légère balustrade de bois que le chèvrefeuille semblait orner avec prédilection, pendant qu'au centre, fleurissait en la saison, un fouillis de beaux lis rouges. Les misérables crurent que là ils trouveraient de l'or, et on les vit profaner le sépulcre de lépouse de Jésus-Christ, brûler ses os et ses cheveux avec le bois même de son cercueil réduit en morceaux.
    Au mois de janvier dernier, en visitant les ruines de ce qui fut une maison de bienfaisance, je pus retrouver, sous la neige, quelques dents et des fragments des os maxillaires que je recueillis pieusement et que j'envoyai à ses compagnes, dans le tabernacle de leur église, abandonné dans les champs du voisinage.
    J'ai raconté plus haut, comment avec Mgr Guillon nous avions enterré, à Nieou-tchouang, le cher et regretté P. Moulin. A peine les Boxeurs se sentirent-ils les coudées franches, qu'ils vinrent encore persécuter cet aimable enfant mort au milieu de leurs clameurs insensées. Ils exhumèrent son cadavre, le criblèrent de coups de bâton, l'insultèrent de toutes façons, puis coupèrent sa tête qui fut emportée, je pense, hors de la ville, et n'est pas encore retrouvée. Le reste du corps fut recouvert de pétrole et livré aux flammes, et pour accentuer l'insulte, précipité comme un chien crevé dans la fosse béante.
    Au mois d'octobre suivant, le P. Flandin, rentré dans cette ville de Nieou-tchouang occupée par les Russes, trouva aussi quelques rares ossements échappés aux flammes et, en attendant mieux, les confia à la terre, dans un coffret.
    Puisque j'ai prononcé le nom du P. Flandin, qu'il nie soit permis, avant de clore ce récit, de raconter encore la douleur si cruelle éprouvée par nos coeurs de confrères, en cette triste année qui terminait le siècle d'une façon si tragique.
    On a vu comment, des frontières de la Corée, le P. Flandin avait pu, au moment le plus critique, se réfugier à Ing-tze où il avait passé toute la saison chaude avec nous. Son occupation principale était l'étude de la langue russe qui pouvait faciliter les rapports avec les nouveaux maîtres du pays ; comment prévoir que ce serait la cause de sa mort?
    La partie préférée de son district était dans l'est de la mission, près de la Corée. Il connaissait bien les chemins, les ayant parcourus de jour et de nuit depuis trois années, il commençait à parler le russe. Il fut donc heureux d'être demandé par un général pour remplir les fonctions d'interprète dans une expédition dirigée vers ces parages. Après quelques préparatifs, jamais bien compliqués pour un homme qui s'accommodait de tout, soit pour la nourriture, soit pour le logement, il partit de Ing-tze vers 4 heures du matin le 20 novembre, en compagnie du P. Lamasse et d'un vieux prêtre chinois ; tous allaient prendre le train à la gare de l'Est. Ces deux derniers ne purent partir faute de wagons de voyageurs, ils nous revinrent vers 7 heures, avec le chariot qui les avait conduits eux et leurs bagages. A la gare ils avaient été très surpris de ne pas voir le P. Flandin qui, en route, avait pris les devants à pied, ils le croyaient revenu à la résidence. Hélas! Personne ne l'a jamais revu ; il est hors de doute qu'il est tombé dans le Leao où il a péri tristement.
    La route, en effet, côtoie cette rivière qui toujours ronge les terres, et par blocs immenses les précipite clans les flots. La nuit était très noire, le vent du nord souillait avec une telle violence que des graviers assez gros étaient soulevés et fouettaient le visage. Le voyageur devait instinctivement chercher à se protéger en détournant la tête ; de plus il ne pouvait ni apercevoir le fleuve ni entendre le grondement de ses eaux qui se perdait dans le mugissement de la tempête.
    Il a certainement mis le pied dans le vide ou sur un terrain miné par l'eau, qui s'est effondré sous le poids de son corps. Sa coiffure, bien connue de nous et trouvée dans un remous du fleuve, le jour même de sa disparition, est une preuve qui ne peut laisser subsister aucun doute. Le très cher et très regretté P. Flandin, ce missionnaire modèle, qui paraissait navoir pas de corps, malgré sa haute taille, tellement il était étranger à toute espèce de confortable, est donc mort noyé.
    « Ah ! disait son vieux père, en apprenant cette douloureuse nouvelle, que n'est-il tombé sous le coutelas des Boxeurs ; que n'a-t-il augmenté le nombre des martyrs, plutôt que de s'abîmer dans les flots boueux du Leao ! »
    Était-ce pressentiment, je ne sais, mais le cher Père craignait l'eau. Lui qui, dans ses voyages continuels, n'avait peur de rien et parcourait, à cheval, de jour ou de nuit, les plus mauvaises routes, sans penser au danger, ne pouvait passer la moindre rivière sur un bac, sans manifester une certaine émotion.
    Tous ses confrères l'aimaient, pour tous il était un sujet d'édification et disons-le d'admiration.

    1902/72-77
    72-77
    Chine
    1902
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