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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XIII

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XIII Témoins de Jésus-Christ : Pai-Iu-Sing, Toung-Tchang-Ming, Pai-lu-Heng, Fabien Tchao, Souen.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XIII
    Témoins de Jésus-Christ : Pai-Iu-Sing, Toung-Tchang-Ming, Pai-lu-Heng, Fabien Tchao, Souen.

    Le premier des fidèles dont je veux raconter la mort, est Pai-Iu-Sing. Natif du sud, il appartenait à une vieille famille de Tcha-keou, et habitait Nieou-tchouang. Comme il était jeune encore, non marié, beau parleur et bien instruit de la religion, le P. Flandin, qui avait remarqué sa bonne conduite et son véritable esprit de foi, l'avait pris au service de l'Église, et en avait fait une sorte d'inspecteur général de tous les catéchumènes des environs. Cette position lui plaisait fort, il voyageait à volonté, pouvait exhorter les païens selon son désir, et trouvait ainsi chaque jour de nombreuses occasions de montrer sa faconde qui était inépuisable.
    Au moment des troubles, il comprit qu'il était trop connu à Nieou-tchouang pour y demeurer sans danger, et il s'éloigna de quelques lieues. Réfugié, au village de Kao-tai-pou, je crois, à 10 kilomètres sud-est de la ville, il demanda l'hospitalité dans une famille de catéchumènes. Saisi par les païens, il fut garrotté et condamné à un supplice fort cruel qui dura toute une journée. Voyant qu'on ne pouvait venir à bout de sa persévérance, le maire le fit conduire à Nieou-tchouang et le livra au mandarin qui le remit aux Boxeurs. Ceux-ci, enchantés de la capture, voulurent l'effrayer et lui proposèrent l'apostasie ; ils étaient mal tombés. Malgré son état d'épuisement le catéchiste retrouva son éloquence.
    Jamais, leur dit-il, je ne baisserai la tête devant vous, car je suis enfant de Dieu, et vous êtes les fils du diable, des démons incarnés.
    Et il se mit à leur reprocher leur conduite honteuse et toutes les ruines qu'ils avaient déjà faites. En voyant cette constance et ce courage, les Boxeurs eux-mêmes furent stupéfaits ; ils avouent actuellement que c'était un brave, et qu'il est mort avec un courage étonnant. A ce moment-là, ils étaient trop excités pour lui pardonner le mépris qu'il montrait pour eux et pour leur conduite, et ils coupèrent cette tête qui refusait de s'incliner. Pai avait trente-six ans, il a dû mourir vers le 8 où 10 juillet, dans le lit de la rivière alors desséchée.
    Le second mourut aussi à Nieou-tchouang, à la même époque et de la même manière. Je l'avais baptisé en 1897 ; il portait le nom de Toung-Tchang-Ming. D'une famille aisée dont il était le chef, il vivait largement de la culture de ses terres et d'un petit commerce, au village de Houng-tse-pao, au sud-ouest de Nieou-tchouang. M'étant un jour rendu chez lui, j'avais admiré sa belle et nombreuse famille qu'il voulait entièrement convertir, et avec elle tout son village comptant plus de trois cents feux. Il me pressait d'y fonder une école, et j'allais le faire, quand la tempête est venue.
    Le dimanche précédant la ruine de notre mission, il vint, de 8 kilomètres, entendre la messe, comme il le faisait toujours. Les rumeurs grandissaient déjà, et il était au courant de tout. Il entra dans ma chambre et me demanda si je possédais des cierges bénits.
    Oui, lui dis-je, mais qu'en veux-tu faire?
    Père, les hommes de mon village que je voulais convertir m'aiment, et pour sauver ma vie ils vont certainement se joindre à ma parenté, afin de m'engager à renier la religion et Dieu. Je suis bien décidé à n'en rien faire, mais on me tentera fortement; pour chasser le diable j'allumerai mon cierge et j'espère rester vainqueur.
    Je m'empressai de remettre à ce brave chrétien le cierge protecteur, et il partit en me promettant de revenir le dimanche suivant. Ce jour-là j'étais déjà au port de Ing-tze, ma station était détruite de fond en comble avec son église.

    Mon très cher néophyte fut pris par les Boxeurs ; sur son refus d'apostasier il fut amené à Nieou-tchouang où on le tenta de toutes façons. Mais rien ne put ébranler sa foi, ni son calme. Conduit sur une place de la ville, tout près de l'église, il demanda un moment pour se laver le visage, « afin, dit-il, de paraître convenablement devant Dieu » et aussi pour faire sa prière. On accéda à ses demandes ; après quelques instants, il dit simplement : « Je suis prêt! » Et la tête de cet homme, âgé de trente-six ans, tomba sous les coups de sabre, sans qu'on pût voir sur son visage aucun signe de faiblesse ou de crainte. A son innocence baptismale conservée intacte, il avait joint l'offrande de sa vie. Jésus, j'en ai le ferme espoir, l'aura trouvé digne du ciel.
    Le troisième martyr s'appelait Pai, comme le premier, il était de la même famille. Menuisier de son état, il travaillait d'un bout de l'année à l'autre au service des religieuses. Agé de soixante-trois ans, doux et estimé de tout le monde, il avait pensé n'avoir que peu de chose à craindre, tranquillement il était resté chez lui, au village de Kouen-tze-pao ; sa maison était située dans la cour d'un païen nommé Lin, dont il était locataire.
    Chrétien de vieille souche, il était fort instruit de la religion ; au printemps précédent, en l'interrogeant pendant le catéchisme, j'avais été frappé de la sûreté et de la netteté de ses réponses sur des points de doctrine, que peu de Chinois sont capables de bien expliquer. Veuf depuis deux ans, il pensait sérieusement à la mort qu'il avait vue de près, et sa conduite était irréprochable.
    Le 9 août, cinq jours après la prise de Ing-tze par les Russes, les Boxeurs voyaient déjà leur crédit baisser et leur haine s'accroissait en raison directe de la peur qu'ils éprouvaient. Pour sopposer aux progrès des cosaques, Boxeurs et soldats de la région s'étaient donné rendez-vous au gros marché de Hou-tsouang-touen, où chaque village envoya son contingent. Ils résolurent de tomber tous ensemble sur Ta-che-tsiao et d'en chasser les Russes.
    Ceux-ci, renseignés sur le mouvement, le prévinrent. Ils avaient reçu du renfort: cavalerie, infanterie, artillerie ; le moment de marcher de l'avant était arrivé ; les Boxeurs les provoquaient ; l'occasion était superbe.
    Des troupes suffisantes furent, de grand matin, dirigées sur des positions connues, et vinrent couronner les collines de l'est qui dominent complètement Hou-tsouang-touen ; à louest, dautres soldats devaient empêcher la retraite ; l'attaque se produisit au sud. Que pouvaient contre l'artillerie et des troupes régulières quelques centaines de soldats chinois, flanqués d'une tourbe de paysans armés seulement de sabres et marchant dans le plus complet, désordre?
    Malgré leur ardeur et leurs fanfaronnades, en dépit des moissons où ils se dissimulaient, ils furent enfoncés de toutes parts, laissèrent sur le terrain environ cent cinquante hommes, et terrorisés par lartillerie, décampèrent vers le nord comme une bande de lapins. Les habitants qui leur avaient prêté main-forte et étaient aussi enragés Boxeurs que qui que ce soit, subirent les lois de la guerre, et le village fut livré aux flammes.
    Un mois auparavant, ils étaient bien fiers de pouvoir impunément brûler ma résidence, mon église, les écoles, après avoir tout pillé et dévasté mon jardin, où ils rasèrent vignes et arbres fruitiers. Chez eux, ils durent trouver le feu moins réjouissant ; presque tout fut brûlé, y compris quatre grandes et belles pagodes et la mosquée. Sur environ quinze cents familles, une quarantaine seulement eurent leurs maisons épargnées, tout le reste partit en fumée.
    Les Boxeurs du pays comprirent que c'était la fin, et ceux de Kouen-tze-pao voulurent se venger. Trois dentre eux coururent chez Pai-Iu-Heng, qui avec un autre chrétien faisait tranquillement la méridienne sur son fourneau. Avant même que les deux hommes fussent réveillés, ils étaient saisis et conduits dehors, où on leur lia les mains derrière le dos. De plus, le jeune chrétien, appelé Ouang-En-Pai, fut attaché, par sa tresse de cheveux, au bras de son compagnon qui dut se mettre à genoux.
    L'interrogatoire commença, on demanda à Pai :
    Es-tu chrétien?
    Oui.
    Crois-tu en Dieu ?
    Oui. Et il le répète trois fois.
    A ce moment, un coup de coutelas met à nu l'os de son bras droit.
    Es-tu toujours chrétien?
    Oui, je le suis.
    Nouvelle blessure, cette fois sur le cou.
    Es-tu toujours chrétien?
    Oui, je le suis, et de vieille date, je ne saurais apostasier, mais je demande un instant pour prier.
    Son oraison finie, il dit en souriant et d'une voix forte :
    La porte du ciel est ouverte, je vais y monter, achève vite ton oeuvre.

    Sur l'ordre du chef boxeur, Tchang-Teu-Tze, un homme appelé Soung-Ping, prit son grand coutelas et en asséna un coup violent sur la nuque du patient. Tranchée seulement aux trois quarts, la tête ne tomba pas, mais le chrétien s'affaissa sur le sol, entraînant Ouang toujours attaché à son bras.
    Beaucoup de curieux étaient accourus à ce spectacle, et parmi eux un assez grand nombre d'enfants. L'un de ces derniers prit le sabre d'un Boxeur et coupa net la tresse de Ouang. Se sentant dégagé, celui-ci, malgré ses mains toujours attachées, bondit hors de la cour. Tout près, coulait un ruisseau assez profond, il s'y précipita sans hésiter, faillit se noyer, reprit pied, et disparut dans les moissons. Les Boxeurs, chaussés de bottes, ne purent franchir l'eau, et le chrétien fut sauvé après avoir vu la mort de bien près.
    Le martyr, pendant ce temps, avait rendu son âme à Dieu. Le soir, revêtu d'une blouse et roulé dans une natte, il fut enseveli dans un terrain appartenant aux Surs, par le maire païen aidé de quelques hommes ; c'est là qu'il repose en attendant la résurrection glorieuse.
    Bien des faits de cette nature ont dû se passer dans les autres chrétientés, on ne pourra les relater que plus tard. Cependant je veux encore citer deux traits qui ont eu lieu à Leao-iang.
    Le mandarin de cette ville ne semblait pas trop mal disposé, quoique sa position fût assez délicate. Un jour, on lui présenta comme chrétien un jeune homme dont la contenance lui plut, et qu'il résolut de sauver. C'était un élève de notre collège, âgé de vingt-quatre ans et nommé Fabien Tchao.
    Trois fois le mandarin l'appela à sa barre dans l'espoir d'en obtenir un mot qui pût lui permettre de le relâcher ; peine perdue ; ce mot, simple ambiguïté, le latiniste s'ingénia à ne pas le prononcer, et entre les deux hommes ce fut un assaut de ruses, l'un poursuivant la gloire du martyre, l'autre multipliant les moyens de sauver cet intéressant prisonnier. Enfin poussé à bout par les arguties du mandarin qui le pressait de renier Jésus, l'élève fit cette audacieuse réponse :
    « Toi, mandarin, tu t'appelles Tchen, est-ce que, en cas de danger, tu oserais renier le nom de ton père et dire que tu ne le connais pas ? »
    Vaincu par cette parole, le mandarin dut se résigner, bien malgré lui, à signer la sentence de mort. Livré aux Boxeurs, notre admirable élève fut conduit sous les murs ouest de la ville, à l'intérieur, et là décapité comme il en avait la sublime ambition.
    Un vieillard, âgé de soixante ans et s'appelant Souen, apprit que son neveu venait de racheter sa vie par une parole arrachée à sa faiblesse. Il se rend au tribunal, fait à son neveu une verte réprimande et, se déclarant chrétien, affirme que quand on connaît Jésus, on doit tout souffrir pour son amour.
    Oui, lui dit le mandarin qui admirait malgré lui, oui, tu es nouveau chrétien et tu as le zèle des néophytes.
    Moi, nouveau chrétien, le grand homme veut, rire ; voilà soixante ans que je le suis, et mes ancêtres l'étaient.
    Peut-être, mais alors tu as bu un coup de vin et il te fait dire des paroles inconsidérées.
    Du vin, jamais je n'en bois et le mandarin veut se moquer de moi ; je suis chrétien et je garde tua foi, voilà tout.
    Vaincu encore, le mandarin signa la sentence, et cet homme généreux fut livré aux Boxeurs. Quand sa tête tomba, une joie si vive illuminait son visage que tous les assistants en furent frappés de stupeur. Jamais ils n'avaient vu mourir de la sorte, et eux, païens, ne pouvaient comprendre que pour les chrétiens une telle mort est le chemin direct de l'éternelle vie, de la félicité parfaite et sans mélange.
    Un autre fait, moins consolant, vint dans la même ville rappeler aux chrétiens quel était leur strict devoir. Par amour de la vie, un homme crut pouvoir prononcer une parole d'apostasie, aussitôt il fut relâché. Le soir même, il mourut subitement. Et sa parenté chrétienne de se demander avec anxiété, comme tout le monde : est-ce contrition, est-ce punition?
    Ainsi presque partout les chrétiens furent traqués comme des bêtes fauves ; s'ils ne périrent pas tous, c'est que la moisson se trouvait déjà assez haute pour qu'on pût s'y cacher. Le sorgho principalement, qui est ici la base de la nourriture et occupe plus de la moitié des terres semées, forme d'immenses fourrés de 8 et 10 pieds de haut, où il est impossible d'apercevoir quelqu'un et dangereux de poursuivre un homme déterminé à se défendre. Bon nombre de chrétiens avaient fini par s'y construire des huttes, pour se mettre à l'abri de la pluie et de la rosée ; certains y séjournèrent jusqu'à la fin de septembre. Ne pouvant les saisir, les païens brûlaient leurs maisons, après avoir tout dévalisé. Actuellement la plupart de ces malheureux n'ont plus d'habitations et il n'est pas encore certain qu'ils soient indemnisés.
    Pour nos églises, résidences et orphelinats, les pourparlers sont ouverts, mais avec les Chinois on ne peut jamais prévoir le résultat. Impossible cependant de songer à rebâtir, tant que nous n'aurons pas l'argent nécessaire, et nous ne pouvons l'avoir que si ceux qui ont fait le mal sont mis dans l'obligation de le réparer.
    Je n'ignore pas complètement la campagne entreprise en Europe par certaine presse, pour qui tout est occasion de blâmer les missionnaires catholiques. J'ai même lu sur ce sujet un petit livre, écrit en français, niais qui sent l'Angleterre et qui est bien moins un réquisitoire contre les catholiques qu'un plaidoyer en faveur des protestants.
    Je n'ai ni le temps ni la prétention d'éclairer des aveugles volontaires. Quand la passion est montée à ce diapason, les raisons les plus fortes, les explications les plus limpides deviennent absolument inutiles ; le siège de ces gens est fait, ils ne changeraient certainement pas leur manière d'écrire sinon l'histoire, du moins des histoires. C'est I'export talion de la guerre faite, en France, au clergé catholique, il paraît que plusieurs en vivent grassement. Laissons-les en paix et poursuivons notre récit.

    1902/67-71
    67-71
    Chine
    1902
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