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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XII

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XII Ruines de San-tai-tze, de Tcha-keou, de Iang-kouan, de Nieou-tchouang, de Cha-ling. Martyrs indigènes. Une enfant sauvée. Les chrétiens de Mi-che-touen. Apostasie ou faiblesse.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XII
    Ruines de San-tai-tze, de Tcha-keou, de Iang-kouan, de Nieou-tchouang, de Cha-ling. Martyrs indigènes. Une enfant sauvée. Les chrétiens de Mi-che-touen. Apostasie ou faiblesse.

    Disons maintenant quelques mots sur le sort des établissements catholiques de la Mandchourie. En dehors du port de lng-tze, rien ne subsiste, et tout, absolument tout, a été incendié ou détruit. L'église de San-tai-tze elle-même, dont la tour seule est tombée, devra sans doute être démolie, tellement les murs et la toiture ont été criblés par les boulets. Au total, cela fait vingt-cinq églises ruinées avec toutes les habitations attenantes. Ruinés aussi sept grands orphelinats et le séminaire de la Mission ; où régnait naguère la joie et la vie, on ne rencontre plus que débris informes et lugubres traces d'incendie.
    Longtemps nous avions espéré pouvoir conserver la belle église de Tcha-keou dédiée à Notre Dame des Neiges, la première construite en Mandchourie, par Mgr Verrolles lui-même. Les Russes étaient déjà vainqueurs sur toute la ligne, qu'elle s'élevait encore gracieuse et fière, au bord de la vallée, comme un symbole d'espérance pour les chrétiens. Mais, de l'est, surgirent des bandes de brigands ou de soldats qui vinrent rançonner le pays. N'obtenant pas autant d'argent qu'ils en avaient espéré, ils se vengèrent sur l'église qui fut livrée aux flammes.
    Celle de Iang-kouan avait failli être sauvée. Le mandarin de Kaitcheou connaissait Mgr Guillon et l'aimait. Puis il comprenait bien que les choses se gâteraient, et que les Européens auraient leur tour. Par affection ou par politique, peut-être pour d'autres raisons, car il était mahométan, le district fut relativement calme pendant son administration. Il empêcha les Boxeurs de se rendre à lang-kouan ; le chemin de fer lui-même resta indemne près de Kai-tcheou, cela criait vengeance. Bien vite le Foutou-tong blâma ce mandarin quelque peu honnête, et sempressa de le destituer, pour le remplacer par un homme de son goût. Ce dernier était à peine arrivé que le chemin de fer fut détruit, et le village chrétien de Iang-kouan complètement brûlé, ainsi que son église si belle et si solide. En revanche, quelques jours après, les Russes arrivèrent, et par leur attaque victorieuse sur Kai-tcheou, chassèrent le sous-préfet et toute sa séquelle de Boxeurs.
    La grande église de Nieou-tchouang fut brûlée par quelques garnements conduits par un bonze, dans les premiers jours de la tourmente, sans que le mandarin militaire essayât de la préserver, malgré la lettre que je lui avais écrite pour l'en prier. Comme après l'incendie la haute tour restait debout, on creusa sous ses fondements, et un jour elle s'affaissa, puis s'abattit si juste au milieu des murs de l'église, que la croix qui surmontait le clocher vint tomber à la place de l'autel.
    A Cha-ling l'église fut brûlée avec le presbytère, le collège et l'établissement de la Sainte-Enfance par les Boxeurs du village, aidés des gredins des environs. Leao-iang fut brûlé dès que les Russes eurent quitté la station du chemin de fer. On a vu comment Moukden, Siaohei-chan, Lien-chan avaient été détruits. Les postes au nord de Moukden, cest-à-dire An-sin-tai, Pao-kia-kang-tze, Tie_ling, Kai-iuen, Fa-kou-men, Mai-mai-kai et autres ont disparu aussi en ces jours de malheur. De tant d'établissements si péniblement fondés, rien nest donc resté, sauf l'espoir de les relever.
    Quant aux villages chrétiens brûlés entièrement ou en partie, il est encore difficile de donner un chiffre exact ; ils sont certainement fort nombreux, et les pertes sont immenses. Bien des familles sont ruinées pour longtemps, celles même qui étaient riches auront désormais de la peine à vivre.
    Le nombre des chrétiens massacrés doit atteindre au moins le chiffre de quinze cents ; il faudra la paix, qui n'existe pas encore, et plusieurs visites, pour le connaître exactement.
    Tous ces fidèles ont été mis à mort en haine de la foi, mais dans le genre de mort on peut établir une distinction qui n'est point sans valeur. Il y a par exemple ceux qui sont tombés à Moukden avec l'évêque. Pour ceux-là aucune sentence juridique, rien qui sente le prétoire ; point de formalités ni d'interrogatoires sur la religion ; pour tous cest la mort sans phrases. Le même fait s'est passé à l'est de Moukden dans la sous-préfecture de Sing-ping-pou. Ce point de la Mandchourie est certainement celui où ont été commises les plus grandes cruautés, où l'on a massacré le plus de chrétiens.
    Et quand je dis chrétiens, le mot n'est pas absolument juste ; car pour mériter le titre de chrétien, il faut être baptisé, beaucoup de ces malheureux ne l'étaient pas encore ; seulement ils voulaient l'être. Ils apprenaient les prières, la doctrine, ils avaient eu des rapports soit avec le prêtre, soit avec les catéchistes. Dans une même famille, les uns étaient plus instruits, les autres moins, selon leur âge, leur intelligence, le temps plus ou moins long qu'ils pouvaient consacrer à l'étude. Or tous ont donné leur vie, tous ont été tués en haine de la foi, et ceux qui n'avaient pas reçu le baptême d'eau ont été baptisés dans leur sang. Ceux qu'un même désir avait réunis, qui ont été fauchés pour la même cause, pourraient-ils être séparés dans l'éternité? Je ne veux pas le croire.
    Dans ce district, le nombre des morts, d'après les meilleurs témoignages, monte à cinq cents. Chaque maire de village avait reçu l'ordre de dénoncer ceux qui étaient chrétiens ou qui voulaient l'être, et sauf de rares exceptions, tous furent pris et jetés en prison. Quand le nombre fut complet, on les conduisit à l'endroit désigné pour la sanglante hécatombe, et là, sans aucun interrogatoire, sans distinction d'age ou de sexe, ils furent tous égorgés par les Boxeurs, soldats, Jeûneurs et autres gredins du même acabit.
    A Ing-tze, se trouve actuellement une gentille fillette de dix ans, qui cependant fut épargnée. Des soldats eurent pitié d'elle ; ils trouvèrent le moyen, pendant la marche, de la séparer de sa mère et de ses surs ; peu à peu, en la dissimulant au milieu d'eux, ils la poussèrent dans une maison dont ils fermèrent la porte, et c'est ainsi qu'elle échappa à. la boucherie où périt toute sa famille, sauf son père. Celui-ci, homme influent et fort bon chrétien, avait été nommé catéchiste. Prévenu à temps par ses amis du tribunal, il put prendre la fuite et se réfugier au port où, plus tard, sa fille vint le rejoindre.
    Je renonce à dépeindre la joie de cet homme à la vue de son enfant habillée en garçon. La gamine aussi avait l'air fort joyeuse de vivre encore, et c'est le plus gentiment du monde qu'elle nous racontait ses jours de prison, la façon dont elle avait été traitée, et une foule de particularités intéressantes.
    A Moukden, quand l'église catholique fut détruite, on songea aux chrétiens de la ville, et on leur fit une chasse en règle ; mais ils avaient été avertis, et la plupart étaient en sûreté. On se rabattit alors sur les chrétiens nombreux des environs.
    A 3 lieues au sud se trouvait le village de Mi-che-touen, fort célèbre dans le pays, à cause d'une foule d'aventures qui s'y seraient passées. Des soldats partirent de Moukden, avec l'ordre d'aller prendre les catholiques et de les conduire à la ville. Ils ne se saisirent que des hommes valides, jugeant sans doute que c'était assez, ils les firent monter sur des voitures réquisitionnées. Au moment du départ, ils furent témoins d'un spectacle auquel ils étaient loin de s'attendre. Non seulement personne n'avait l'air de vouloir prendre la fuite, mais des vieillards, qui n'avaient pas été arrêtés, vinrent d'eux-mêmes monter sur les charrettes. Les femmes et les jeunes filles voulurent partir aussi, malgré les soldats, afin d'aller en famille mourir pour Jésus-Christ. On attela de nouveaux chariots, et le village presque tout entier prit ainsi la route de la capitale, sans que les exhortations, les prières ou les menaces des soldats pussent rien changer au résultat.
    A Moukden les autorités furent stupéfiées en apprenant l'arrivée de tous ces volontaires de la mort, et l'on raconte que le Fou-tou-tong lui-même fit une grimace des plus expressives. Il voulait bien se donner le plaisir d'une chasse aux chrétiens, mais il comprit que le but était dépassé, que cette hécatombe de vieillards, de femmes et même d'enfants de l'âge le plus tendre ne pouvait que le rendre odieux et surtout ridicule.
    Tous ces chrétiens, cependant, furent mis à mort, seulement on crut remarquer que depuis ce moment, les expéditions militaires furent, sinon supprimées, du moins beaucoup réduites ; ce qui d'ailleurs n'empêcha nullement les Boxeurs et les gredins de continuer les leurs et de tuer ou de piller les chrétiens, avec la certitude d'une complète impunité.
    Aussi, quand les Russes apparurent, leur surprise fut extrême, et ils passèrent de la confiance la plus aveugle à la plus grande crainte. Ils crurent que l'heure des représailles avait sonné et qu'ils ne pouvaient trouver leur salut que dans la fuite. C'est pourquoi les Russes trouvèrent les villes presque toutes désertes, et la conquête en fut extrêmement facile.

    En certains endroits, au lieu de tuer les chrétiens, on mettait tout en oeuvre pour les faire apostasier, et leur faire débourser des sommes d'argent. Des mandarins cupides avaient fait imprimer des billets d'apostasie, ils les vendaient deniers comptants à tous ceux qui ne se sentaient pas assez trempés dans la foi, pour braver les tortures dont on effrayait leur imagination. Il est vrai que la perspective n'était rien moins qu'attrayante : Être ligoté, seul ou avec dautres, dans des bottes de paille qu'on arrosait de pétrole pour servir de torche ardente, semblerait un supplice incroyable, si Néron ne nous avait familiarisés avec ce genre d'éclairage. Pour le patient, pétrole ou goudron, c'est tout un, et la nature du feu n'en est ni modifiée, ni adoucie.
    Cependant, tout cruel qu'il paraisse, le supplice du feu ne saurait ébranler la foi d'un néophyte chinois bien instruit de la religion. Feu pour feu, il préférera celui de la terre à celui de l'enfer, et saura montrer une endurance digne des chrétiens de la primitive Eglise. Si son instruction, au contraire, n'a pas été complète, s'il n'a pas encore bien compris la dignité et la destinée de l'âme humaine, alors il admettra des compromis pour sauver sa vie, acceptera un billet d'apostasie, même à prix d'argent, paraissant ainsi renier ses croyances. Mais, dans ce cas même, les païens ne s'y fient guère ; ils sont les premiers à dire que ce n'est qu'un trompe-l'oeil, qu'au fond du coeur leurs compatriotes n'ont rien abjuré. Ne pouvant percer le mystère de cette constance merveilleuse à leurs yeux, ils affirment sérieusement que les prêtres catholiques donnent à leurs fidèles, en les faisant chrétiens, un remède en vertu duquel leur âme ne peut plus varier. Par ce remède, les païens veulent-ils désigner la sainte Eucharistie? Quelques néophytes acceptèrent donc le billet d'apostasie et s'empressèrent de nous l'apporter dès que le calme se fit un peu sentir.
    En d'autres endroits, pendant que les chrétiens étaient cachés hors de chez eux, leurs amis païens allaient afficher dans leur demeure l'image du Tsao-ouang-iei1 fameux génie protecteur du foyer et de la marmite, indiquant qu'une famille est païenne. Il est certainement arrivé plus d'une fois qu'en rentrant au logis, les chrétiens ont trouvé cet intrus sur lequel ils se contentaient de cracher, mais sans l'enlever, « afin, disaient-ils, de ne pas faire perdre la face à leurs amis païens si dévoués ». En fait, ils le toléraient pour se mettre un peu à l'abri de toutes les misères qui pleuvaient sur eux ; il me semble qu'il est bien difficile, pour cet unique motif, de les accuser d'avoir renié la foi. Moins excusables sont ceux qui affichaient eux-mêmes cet objet superstitieux, ou le faisaient placer par leurs domestiques païens. En tout cas c'est une chinoiserie, qui extérieurement, du moins, pouvait faire douter de leur orthodoxie et prêtait le flanc à la critique.

    1. Tsao-ouang-iei, textuellement : de l'âtre le roi.

    A tous ceux qui s'en rendirent coupables, on infligea une pénitence publique avant l'absolution, et il faut dire, à leur louange, qu'ils l'ont faite de bon coeur, trop heureux de rentrer en grâce à ce prix, et d'être déchargés d'un fardeau qui pesait terriblement à leur conscience.
    La pénitence du reste n'était pas trop rigoureuse. Elle consistait à se tenir agenouillé pendant la messe, à la porte de l'église et en dehors et cela un nombre de fois en rapport avec la gravité de la faute. Les pénitents devaient avoir soin d'arriver les premiers, et de ne se relever que quand tout le monde était parti, de façon à ce que le public fût témoin de la réparation. A la fin de cette réparation seulement ils pénétraient à l'intérieur, et devant tous les fidèles avouaient, à haute voix, l'acte délictueux, et demandaient pardon du scandale donné à la communauté.
    Les chrétiens qui ont apostasié complètement sont bien rares chez nous ; dans mon district, un seul m'est connu jusqu'à ce jour, bien que j'aie fait, au printemps dernier, une revue presque générale de tous les villages qui me sont confiés. Mais je crois devoir dire que, aux environs de Ing-tze, la tempête quoique violente, a été quelque peu, mitigée par la présence des navires de guerre. Ce district toutefois a eu trois martyrs, qui ont confessé la foi devant les bourreaux : retracer leurs derniers moments, c'est écrire l'histoire de beaucoup d'autres.

    1902/62-66
    62-66
    Chine
    1902
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