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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XI

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XI Les PP. Hérin et Perreau. Une petite Thébaïde. Trois expéditions manquées.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs XI
    Les PP. Hérin et Perreau. Une petite Thébaïde. Trois expéditions manquées.

    Vers l'est de Tie-ling, à quelques lieues de cette cité, existe un tout petit village chrétien appelé Tcha-keou ou Vallée fourchue. C'est le nom d'un autre village du sud, habité autrefois et pendant de longues années par Mgr Verrolles de sainte mémoire ; mais ils sont trop éloignés l'un de l'autre pour pouvoir être confondus. Celui dont il s'agit dépend du district de Kao-chan-touen, dirigé pendant plusieurs années par le P. Bourgeois, mais ayant alors pour titulaire le P. Hérin.
    Ce missionnaire, au moment des événements qui nous occupent, ne pouvait fuir vers le sud, et ne fut pas renseigné assez tôt sur le départ des Russes pour les accompagner. Il fut donc obligé de se cacher. Il ne trouva pas d'endroit mieux situé, plus solitaire, plus favorable à une retraite précipitée que Tcha-keou ; mais il ne s'y rendit pas seul.
    Il restait encore dans le pays un autre missionnaire qui occupait la ville importante de Fa-lion-men, le P. Perreau. Obligé de quitter son poste après avoir tenu autant que possible, il n'osa se jeter en Mongolie et revint vers Tie-ling. Avec quelques fidèles, il s'égara par une nuit noire, fit des tours et des détours inutiles et sans nombre, surmena ses chevaux, et finalement, avec son vicaire, le prêtre chinois Laurent Hia, arriva chez le P. Hérin sans trop d'avaries, mais exténué. Tous ensemble partirent pour Tcha-keou ; se trouver trois prêtres réunis était déjà une consolation.
    Les chrétiens étaient bien disposés et prêts à tout pour sauver les Pères. Afin de se garder des païens qui pouvaient venir par curiosité ou pour d'autres motifs, il fut résolu que les fugitifs se tiendraient sur le versant de la montagne d'où ils ne descendraient que par nécessiter.
    Le village situé au pied de l'éperon de rochers qui divise les deux vallées, est lui-même comme enseveli au fond de cette gorge. Toutes les montagnes sont recouvertes d'une épaisse forêt, et rien n'est plus facile que de s'y ménager un abri qui ne devait point manquer de charmes pendant la saison des chaleurs. En cas de danger, tout près, plus haut, se trouvait la grande montagne avec ses milliers de crevasses et de ravins ; il eût vraiment fallu jouer de malheur, pour ne pouvoir s'y soustraire à toute investigation.
    Ce fut donne en cet agreste séjour que les Pères fixèrent leur demeure et passèrent tout le temps de la persécution. On s'établit à côté d'un filet d'eau cristalline qui descendait des monts voisins ; on eut la forêt pour ombrage, le firmament pour ciel de lit, la mousse des bois et quelques couvertures pour couchette. Point de corbeau apportant le pain dans son bec, mais à heure fixe les aliments arrivaient tout de même. C'était dans toute sa splendeur la vie érémitique.
    On avait son bréviaire, son chapelet, la jeunesse et la bonne humeur ; on causait, on commentait les nouvelles qui finissaient bien par arriver, et tout doucement on se prenait à espérer des temps meilleurs. Pour les récréations on avait trouvé le moyen de fabriquer un innocent jeu de dominos.
    De temps à autre, bien avant l'aube, on allait dans I'oratoire des chrétiens célébrer une messe, qui pouvait, à volonté, rappeler soit les catacombes, soit l'époque de la Terreur en France.
    Puis fortifiés par la présence de Jésus, on rentrait sous bois, on respirait la bonne et forte senteur des frondaisons nouvelles, on entendait murmurer la forêt, chanter les oiseaux, roucouler les tourterelles, bramer les cerfs et les chevreuils qui fuyaient de toute la vitesse de leurs pieds agiles, quand leur humeur vagabonde les avait poussés près des solitaires. L'un d'eux, un jour, fut moins rapide qu'une balle, et ses cuissots relevèrent agréablement le goût quelque peu fade de la bouillie de sorgho.
    Il fallut aussi veiller à la propreté. En fait de vêtements, chacun possédait ce qu'il avait sur le dos, c'était fort léger. Au fond de la vallée serpentait un ruisseau ; on lit un barrage, on creusa un bassin et bientôt on put prendre à volonté un bain délicieux de fraîcheur, ou laver an tôt la robe, tantôt la chemise, ce qui était plus facile que d'en changer.
    Comment soldats et Boxeurs eurent-ils connaissance de ce genre de vie peu usité dans le pays? Je l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'ils résolurent de mettre bon ordre à ce qu'ils devaient appeler une vie sauvage. Trois fois ils se mirent en campagne, autant de fois ils rentrèrent au logis sans avoir rien fait.
    La première expédition fut troublée par un accident. Un soldat laissa tomber son fusil, et le coup partant, la balle alla tuer le commandant couché à quelques pas : c'était vraiment un mauvais présage ; tout le monde s'en montra tellement convaincu, que l'on revint sur ses pas.
    Une autre fois on alla plus loin, jusqu'au bord de la forêt, mais on ignorait ce qu'elle pouvait recéler de dangers. Un soldat, que la crainte talonnait, prit la parole et demanda au chef combien recevrait chaque homme blessé.
    Trois cents ligatures (environ 140 francs), répondit-il.
    Pas plus que cela, dit l'autre, et tu crois que pour une somme aussi dérisoire je vais m'exposer à ne recevoir une balle ; jamais de la vie. Aille qui voudra, je nen suis pas.
    Ni moi, ni moi, ni moi, clamèrent les autres, d'autant plus que ces coquins d'Européens ont de bonnes armes et tirent joliment bien.
    Et le capitaine désolé extérieurement, mais au fond enchanté, ramena son bataillon.
    La troisième fois, ce fut la pluie, une averse diluvienne qui arrêta la marche. En un instant les ruisseaux furent gonflés, les ravins débordèrent, et tous ces braves rentrèrent en maugréant, plus crottés que des barbets. Ce que Dieu garde est bien gardé, mais ce ne fut que plus tard que les Pères apprirent la paternelle protection dont, à leur insu, ils avaient été entourés.
    Ils finirent par se mettre en rapport avec Ing-tze, et furent tenus au courant de ce qui s'était passé, comme aussi de l'arrivée des Russes, de la prise de Hai-tcheng le II août et de celle de Moukden, qui n'eut lieu que longtemps après, parce qu'on disait la garnison chinoise très nombreuse et qu'on voulut attendre les troupes de la Sibérie. Alors les Chinois ayant d'autres préoccupations en tête, ne pensèrent plus à s'occuper des missionnaires ; ceux-ci sortirent de leur forêt qui devenait par trop humide, et un beau jour arrivèrent à Ingtze frais et dispos comme des hommes qui n'ont manqué ni d'air ni de liberté.

    1902/59-61
    59-61
    Chine
    1902
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