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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VIII

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VIII A Tie-ling. Premières craintes du P. Lamasse et du P. Vuillemot. Un voyage accidenté. Les PP. Villeneuve et Huchet en Corée.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VIII
    A Tie-ling. Premières craintes du P. Lamasse et du P. Vuillemot.
    Un voyage accidenté. Les PP. Villeneuve et Huchet en Corée.

    Bien avant que San-tai-tze fût attaqué, au nord de Moukden, à Tieling, le P. Lamasse voyait avec inquiétude grossir l'orage, sans trouver le moyen de le conjurer. Ce qui paralysait un peu ses mouvements, c'était d'avoir près de lui deux religieuses de la Providence, de Portieux, dirigeant, avec le concours de vierges chinoises, un orphelinat qu'on était justement occupé à rebâtir en l'agrandissant.

    Il est vrai qu'à l'autre extrémité de la ville se trouvaient une gare et des Russes assez nombreux. Toutefois, le missionnaire était anxieux, et sachant qu'un train, qu'on disait être le dernier, allait partir pour le sud, il engagea les Surs à en profiter ; demeuré seul il serait prêt à tout, même à se faire tuer. Après leur départ, il dut se retirer à la gare, avec le P. Vuillemot qui survint, mais ce ne fut pas sans un immense serrement de cur qu'il se décida à abandonner son établissement, créé depuis quelques années seulement, par ses soins, son savoir-faire, et presque exclusivement à ses frais ou à ceux de sa généreuse mère. Il faut avoir passé par là, pour bien comprendre de quelle tristesse l'âme est envahie, et comment le cur éprouve un supplice pire que la mort.
    Déjà les coups de fusil éclatent ; chrétiens et missionnaires partent pour la gare, heureux encore de pouvoir passer. Soldats, Boxeurs et désoeuvrés s'agitent de toutes parts, se préparant au pillage. A la gare même on est peu rassuré ; on n'avait pas prévu ce coup de main, et rien n'est prêt, sinon le courage des cosaques.
    A un signal de leur chef, ils s'élancent sur leurs rapides chevaux, mettent sabre au clair, et comme la foudre tombent sur les Boxeurs qui s'enfuient éperdus, derrière les remparts de la ville, laissant sur le lieu de l'action un assez grand nombre des leurs ayant la poitrine défoncée ou la tête fendue.
    Mais il n'y a certainement qu'un peu de temps de gagner, il faut se hâter de fuir. De quel côté se diriger, on ne le sait pas ; enfin, à tout hasard, on se décidait pour le nord, lorsque le sifilet d'une locomotive retentit. D'où peut-elle bien venir? Hélas ! C'est le train du matin qui est de retour. La voie est déjà coupée vers Moukden ; impossible de passer.
    Voilà donc Surs Gérardine et Marie revenues, et pour comble de malheur trois ou quatre cents chrétiens traqués par les Boxeurs, arrivent de leur côté, cherchant le salut dans la fuite.
    Où trouver des voitures pour tout ce monde? Comment s'organiser?
    On finit par se débrouiller ; les femmes montent à cheval et en voiture les hommes vont à pied. Les retardataires sont assurés d'avoir la tête coupée, cette perspective donne des jambes.
    Allons, ma Sur, à cheval et vivement.
    Mais je n'y suis jamais montée.
    Raison de plus, vous apprendrez ; et du reste si vous n'êtes pas tuée, vous n'y resterez guère plus d'une dizaine de jours.
    Comment faire?
    Regardez les cosaques, et faites comme eux.
    Mais je vais tomber.
    Eh bien, on vous relèvera, si on a le temps ; allons vite le pied dans l'étrier, et en route.
    Et on grimpe, on part, on voyage, on déjeune par cur et souvent on soupe à peu près comme on a déjeuné. Entre temps il faut combattre, se défendre par ci, attaquer par là, veiller aux voitures, se procurer des vivres, secourir les blessés, enterrer les morts, mettre le feu aux villages en armes.
    Le récit de ce voyage des PP. Vuillemot et Lainasse a été publié 1, et les lecteurs ont pu admirer la main délicate de la Providence qui, au milieu de tant de morts, de ruines, de sang, a voulu conserver à notre Mandchourie ces chers Pères et aussi les Surs Gérardine et Marie.
    Ah ! Les aventures n'ont pas manqué ; on a souffert de la chaleur, de la faim, de la pluie, et surtout des fatigues excessives. On a vu donner de beaux coups de sabre ; on a vu des têtes coupées, des membres hachés, le sang ruisselant de toutes parts; on a mené la vie des cosaques en campagne, enfin le but a été atteint; on a survécu à toutes les misères, et plus généreusement que jamais on se dévoue à travailler pour Dieu, en le remerciant de n'avoir pas succombé au milieu de tant de scènes d'horreur et de désolation.
    La fuite des PP. Villeneuve et Huchet fut plus modeste, mais non moins fatigante, et les dangers ne leur manquèrent point.
    A l'est de Moukden, à trois journées de marche, se trouve la ville de Sing-ping-pou qui ne possède que des chrétiens de date récente et un simple oratoire. Aussi le P. Huchet, premier titulaire chargé de ce pays, s'était fixé à 7 lieues plus à l'est, à Ouang-tsing-men. Or, voilà que le 5 juillet, le Père apprend de source certaine que l'oratoire de Sing-ping-pou vient d'être livré aux flammes ; que les Boxeurs et la populace coupables de ce méfait sont en route pour venir le prendre.

    1. De Tie-linq à Khabarowska, par le P. Lamasse. (Annales des Missions Etrangères, no 19, pp. 6-56.)

    Une longue délibération n'est pas nécessaire, le Père monte à cheval, avec un domestique et un homme de confiance, et prend au galop la route de l'est pour se réfugier à Toung-houa-sien où il arriva le G dans la soirée. Le P. Villeneuve, missionnaire de cette localité, était tellement peu au courant des événements que, le plus tranquillement du monde, il surveillait ses constructions, quand il vit paraître son confrère.
    En quelques mots celui-ci le renseigne sur la situation, et le presse vivement de tout préparer pour la fuite. Le P. Villeneuve hésite, il ne peut croire ce qu'on lui raconte ; moins d'une heure après, les preuves arrivent palpables, sous la forme de deux ou trois cents forcenés qui envahissent la cour, se répandent dans la maison, et sans même attendre le départ des Pères, prennent tout ce qui leur tombe sous la main.
    Assez effrayé, le P. Villeneuve parvient à verrouiller la porte de sa chambre, afin d'avoir le temps de se préparer à la mort. Il se confesse, rend le même service à son confrère, puis cherche les moyens de refréner l'audace de cette tourbe insolente.
    Il fait donc passer au tribunal militaire et aussi à la mairie un mot sur la situation qui lui est faite. Bientôt des soldats arrivent, et après beaucoup d'efforts, de prières, de menaces, ils finissent par refouler dans la rue la bande des assaillants ; mais cest vers minuit seulement que la rue est débloquée. Alors les Pères montent à cheval, et suivis de trois chrétiens et de dix soldats qui leur font escorte, ils prennent la route de la Corée, dont ils ne sont pas fort éloignés.
    Les soldats commandés pour cette corvée ne s'y prêtaient qu'à contrecoeur, et l'on peut dire qu'ils suivaient les missionnaires plutôt qu'ils ne les accompagnaient. Ce fut sur leurs vives instances que ceux-ci se reposèrent à 20 ly de la ville, dans une famille chrétienne.
    Vers G heures du matin, voyant leur escorte talonnée par la peur, les missionnaires prirent le parti de la congédier. Ils allaient le faire, quand un courrier chrétien arriva annonçant qu'une meute de Boxeurs était lancée à leur poursuite, et les engageant à fuir au galop.
    A cause des ordres reçus, les soldats ne crurent pas pouvoir se dispenser de les suivre, et l'on partit en toute hâte, pour arriver le 8 juillet sur les bords du Ya-lou-kiang. Il s'agissait maintenant de passer le fleuve ; les Pères n'avaient plus besoin des soldats.
    Ils les récompensèrent donc généreusement, et ceux-ci revinrent sur leurs pas pour rendre compte de leur mission.
    Juste à mi-route, ils rencontrèrent un escadron, lancé à toute bride, à la poursuite des fugitifs. C'étaient les soldats du Kiang-ta-jen, qui avait reçu trop tard des ordres de Moukden, mais qui, néanmoins, les avait fait afficher sur-le-champ en mettant à prix la tête des deux prêtres français. Tout son empressement fut inutile, son escadron fit buisson creux ; les exilés étaient sur la terre do Corée devenue terre hospitalière.

    Les Coréens, sachant que des troubles existaient en Chine, avaient enlevé le bac ordinaire ; mais voilà que juste à point, se présente une barque chinoise, que l'on pourrait nommer barque providentielle ; le fleuve est franchi sans obstacle, nos confrères sont sauvés.
    Quand je dis sauvés, cela veut seulement dire à l'abri des Boxeurs, car Dieu sait ce qu'ils eurent à souffrir dans ce pays, dont lurbanité est peu vantée, et où l'on ne rencontre que forêts et montagnes. Il faudrait un volume complet pour narrer tout ce qu'ils eurent de fatigues, de déboires, de misères et d'aventures.
    Leurs chevaux, bien souvent, étaient pour eux plus embarrassants qu'utiles, obligés qu'ils étaient de les tirer par la bride, en grimpant par des sentiers tellement ardus qu'ils semblaient faits pour les chamois.
    Pour surcroît de malheurs, le P. Villeneuve était malade. Sa frêle constitution nétait pas faite, à ce moment surtout, pour supporter les fatigues excessives que les deux voyageurs eurent à subir, pendant les vingt et un jours qu'ils marchèrent vers la mer du Japon. Plusieurs fois ses forces l'abandonnèrent, et il dut se coucher sur la route, attendant une mort qui paraissait prochaine.
    A Ouen-san seulement ils trouvèrent chez le P. Bret les soins nécessités par leur état, et purent se reposer en paix. Ils savaient que leur confrère avait un cur excellent et qu'ils pouvaient user largement de sa bienveillante hospitalité.
    Plus tard, un navire les prit et les conduisit à Séoul, d'où ils regagnèrent la Mandchourie, mais bientôt le P. Villeneuve fut obligé de retourner en France pour y chercher un trésor bien précieux : la santé. Cette santé, il la retrouvera, je l'espère, et il reviendra en Mandchourie, à la grande joie de ses confrères.

    1902/40-43
    40-43
    Chine
    1902
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