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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VII

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VII San-tai-tze se défendra. Préparatifs de défense. Les assiégeants. Une larme de la sainte Vierge. Des négresses. Levée du siège. Comme il a été dit plus haut, le P. Corbel après avoir quitté le P. Hia, le 3 juillet, était rentré chez lui, dans le populeux village de Santai-tze.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VII
    San-tai-tze se défendra. Préparatifs de défense. Les assiégeants. Une larme de la sainte Vierge. Des négresses. Levée du siège.

    Comme il a été dit plus haut, le P. Corbel après avoir quitté le P. Hia, le 3 juillet, était rentré chez lui, dans le populeux village de Santai-tze.
    L'église romane, bâtie vers 1875 par le P. Métayer, était suffisante pour les catholiques au nombre de cinq à six cents. A l'ouest et touchant presque l'église, se trouvait le presbytère, oeuvre de Mgr Raguit. A l'est, s'étendait un couvent nouvellement construit, et abritant un nombreux personnel de religieuses chinoises, presque toutes nées dans le village, et chargées de l'école des filles en même temps que d'un orphelinat situé en arrière de l'établissement.
    Les chrétiens habitaient surtout à l'ouest et au nord de l'église. Au sud, s'étend la plaine, coupée seulement de quelques petites éminences sablonneuses, élevées à peine de quelques mètres, mais permettant néanmoins de découvrir et même de dominer légèrement le village.
    La surexcitation était vive à l'arrivée du Père. On venait d'apprendre les événements de Moukden ; tous les Boxeurs de la contrée s'entraînaient chaque jour, et semblaient bien décidés à ne pas laisser les chrétiens tranquilles. Jusque-là on avait vécu dans les meilleurs termes, et rien ne semblait motiver cette prise d'armes; mais allez donc demander à un hydrophobe pourquoi la rage le prend ! Un mot d'ordre secret avait été donné, il fallait s'y soumettre et faire disparaître les catholiques.
    La présence du Père réconforta un peu tout le monde ; on le supplia de ne pas s'éloigner et de garder son vicaire, le P. Alfred Caubrière. Par dévouement pour leurs chrétiens, les Pères consentirent à rester et la résistance fut résolue.
    De suite, il fallut s'occuper des armes, des munitions, et surtout des vivres. En quelques jours on s'organisa, on s'exerça ; un peu plus tard un léger rempart fut élevé, embrassant dans son périmètre, l'église, le couvent, les écoles, et bon nombre d'habitations chrétiennes, qui se touchaient. Les fidèles, dont les résidences étaient soit éparses, soit au milieu de celles des païens, apportèrent ce qu'ils avaient de plus précieux ou de plus nécessaire, et abandonnèrent leurs maisons qu'ils ne devaient plus revoir.

    En tout, on possédait une quarantaine de fusils de toute provenance, principalement des fusils chinois à capsules, espèce de mousquetons fabriqués à Moukden par un chrétien. C'était vraiment peu, mais on comptait bien, le moment venu, faire arme de tout ; du reste on s'en remettait un peu aux soins de la Providence. Vivre ou mourir ensemble, telle était la devise. On s'encourageait, on priait, on cherchait à faire violence au ciel, toutefois sans négliger les moyens de défense commandés par la prudence.
    D'ailleurs, on eut le temps voulu ; les Boxeurs, si prompts à courir sus aux chrétiens partout où ils les virent isolés ou en fuite, se gardèrent bien d'aller seuls attaquer ceux-ci qui semblaient décidés à se défendre et à vendre chèrement leur vie. Ils avaient beau se dire invulnérables, leur pusillanimité démentait leurs paroles, la foi semblait totalement leur manquer. Ils ne retrouvèrent leur audace que vers le 25 juillet, quand des soldats chinois vinrent au nombre d'environ deux mille avec six pièces de canon, se concentrer de divers endroits, près de San-tai-tze, et faire, au nombre d'un millier environ, le siège de cette petite forteresse improvisée. Alors les Boxeurs d'alentour sentirent renaître leur courage, et arrivèrent pour prêter main-forte aux soldats déjà flanqués de dix-sept cents Boxeurs de Moukden et de trois cents venus de Leao-iang.
    Le récit de ce siège a été fait par ceux qui l'ont supporté, et qui ont noté jour par jour ses épisodes les plus intéressants. Je n'en veux donc dire que ce qui regarde le plan général de mon travail, en glanant quelques anecdotes.
    Le 26 juillet l'investissement fut complet; mais les attaques eurent toujours lieu de jour, la nuit on pouvait assez facilement entrer et même sortir. Quelques chrétiens terrorisés par la canonnade essayèrent de fuir, la plupart furent pris et mis à mort. Il fallut donc rester, et même le nombre des assiégés augmenta, car lorsqu'on apprit aux environs que San-tai-tze résistait avec chances de succès, bien des chrétiens traqués de toutes parts vinrent y chercher un refuge. Les femmes et les jeunes filles s'y trouvaient en immense majorité ; chacune avait son rôle et aussi son arme petite ou grande.
    Aux chrétiens du dehors qui avaient prononcé quelques paroles, sinon d'apostasie, du moins équivoques, ou allumé quelques bâtonnets d'encens, on imposait avant l'absolution une pénitence assez rigoureuse : ils avaient dix jours de grande garde aux postes les plus avancés. Et chaque jour fusillade et canonnade faisaient rage.
    Les maisons, pour la plupart couvertes de paille ou de roseaux, prirent feu les unes après les autres ou s'abîmèrent sous les boulets, comme la tour de l'église et aussi le couvent. Des tranchées furent creusées en terre ; chaque matin après avoir pétri du mortier pour boucher les trous des boulets, dont les murs étaient criblés, ceux qui ne combattaient pas descendaient là, afin de se mettre à l'abri, et priaient de tout coeur pour demander aide et protection au ciel.
    Plusieurs faits réputés miraculeux furent et sont encore affirmés. Tout comme au siège de Pékin, les païens disaient apercevoir des formes humaines qui au-dessus de l'église planaient en l'air. A l'église où, de grand matin, se faisaient souvent des communions nombreuses, on vit, paraît-il, la statue de la sainte Vierge répandre des larmes qui furent recueillies par des religieuses chinoises sur de fin coton. Les Pères ne furent pas témoins de la chose, mais des Chinois nombreux affirment la réalité du phénomène qui ne pouvait être produit par aucune cause naturelle. Du reste, libre à chacun de penser ce qu'il voudra. Pour les chrétiens ils se trouvèrent consolés ; et en voyant la divine Mère de Jésus pleurer sur leurs misères, leur courage fut décuplé.
    Du 26 juillet au 14 août, chaque jour vit un combat et chaque jour une victoire. Deux ou trois fois les assaillants forcèrent les obstacles, et pénétrèrent dans la forteresse. Alors, à un signal du prêtre, les femmes et les jeunes filles sortant brusquement de leur cachette souterraine tombèrent sur les envahisseurs avec leurs armes improvisées, et leur grand nombre terrorisa tellement les Boxeurs, que chaque fois ils s'enfuirent éperdus, sans avoir eu le temps de bien voir à quel genre d'ennemis ils avaient à faire. On conte même que, malgré son grand âge, la supérieure du couvent, la vieille Madeleine, munie d'un râteau de fer, accrocha la tête d'un soldat et la mit en fort mauvais état.
    Les femmes, les jeunes filles et les religieuses avaient la permission de se faire tuer, mais défense absolue de se laisser prendre vivantes, et toutes obéirent.
    Pendant la guerre franco-allemande, en 1870, on vit un chef de francs-tireurs, de Nantes si je ne me trompe, badigeonner ses hommes en noir afin de les faire passer pour des turcos. A San-tai-tze se passa un fait à peu près identique, sauf que ce furent des jeunes filles qui un matin se montrèrent changées en négresses, et absolument méconnaissables, maquillées avec je ne sais quelle teinture, qui, malgré des lavages énergiques, fut longtemps avant de disparaître complètement. Était-ce pour voiler leur beauté, ou pour effrayer les soldats qu'elles agirent de la sorte? Je l'ignore complètement.
    Naturellement on eut bientôt des blessés. Le P. A. Caubrière, avec beaucoup d'intelligence, mais sans linges ni remèdes, s'occupait de ses fines mains d'artiste à panser les blessures et disputait tant de malheureux à la mort. La nuit, on pouvait se procurer de l'eau fraîche dans le jardin des Pères, au sud de l'église. C'était là aussi qu'on récoltait les feuilles de choux qui, appliquées à propos sur des plaies réputées mortelles, firent merveille, et servirent de désinfectants au milieu d'une chaleur torride, peu favorable à la guérison des blessures produites par des armes à feu.
    En tout, le nombre des morts n'atteignit pas trente, même en comptant les enfants. Soldats et Boxeurs, au contraire, virent tomber plus de quatre cents des leurs, dont une bonne moitié mourut.
    Enfin après des angoisses sans nom, après avoir supporté des privations de toutes sortes, et avoir reçu, dit-on, six cents obus et plus de cinquante mille balles, qui détruisirent aussi bien les habitations des païens que celles des chrétiens, un beau matin le 14 août, on fut surpris, et enchanté de nentendre ni balles siffler, ni obus éclater. Les soldats avaient été rappelés et, bien entendu, en les voyant s'éloigner, les Boxeurs s'étaient empressés d'en faire autant et de fuir ce village, où ils n'avaient rencontré que honte et blessures.
    Fréquemment et non sans malice, les soldats, en vantant leur privilège d'être invulnérables, les avaient placés en avant, faisant ensuite semblant de les plaindre en les voyant tomber, ce qui arrivait souvent.
    Un jour, un jeune fanfaron, venu de Leao-iang, savança en tête des assaillants, auxquels il reprochait leur couardise, se chargeant, lui, de mettre les chrétiens à la raison, et gesticulant d'une façon vraiment menaçante. Mais derrière leurs murs de terre, les fidèles en avaient vu d'autres, et l'un d'eux lui envoya une balle si heureusement qu'elle prit en travers la main qui gesticulait et lui emporta quatre doigts. Perdant son sang et sa jactance, notre homme s'empressa de déguerpir, pour aller soigner sa blessure et son orgueil non moins gravement atteint.
    Une autre fois, ce fut un vieux professeur de boxe, qui crânement s'avança tout seul, reprochant aux chrétiens d'avoir tué ses disciples, et les mettant au défi de pouvoir quelque chose contre sa personne. Il en aurait dit bien davantage, si deux balles irrespectueuses n'étaient venues tarir les flots de son éloquence en l'envoyant, chez Pluton, achever sa péroraison.
    Le lendemain de la levée du siège, 15 août, fut un jour de grande allégresse pour les chrétiens, et, dans ce qui leur restait d'église, ils manifestèrent les sentiments de la plus vive gratitude pour celle qu'ils regardaient comme leur céleste protectrice, la très sainte Vierge Marie.

    1902/36-39
    36-39
    Chine
    1902
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