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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VI

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VI Le P. Corbel à Sin-min-touen. Une confession au milieu des balles. Loin de Sin-min-touen. Arrestation du P. Alex. Hia, son héroïsme, sa mort. Le P. Maurice Li, sa mort.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs VI
    Le P. Corbel à Sin-min-touen. Une confession au milieu des balles. Loin de Sin-min-touen. Arrestation du P. Alex. Hia, son héroïsme, sa mort. Le P. Maurice Li, sa mort.

    Pendant qu'à Moukden se déroulait le drame glorieux et terrible que j'ai essayé de décrire, un missionnaire se trouvait à l'ouest de cette cité, dans la localité de Sin-min-touen. Ce mot de touen indique toujours pour les Chinois un village ou endroit non muré. Mais celui-ci est une vraie ville, qui, à cheval sur la route impériale de Moukden à Pékin, et à l'ouest du fleuve Leao, compte 100.000 habitants, de nombreux mandarins, et possède depuis peu une petite résidence de missionnaire.
    Le 2 juillet, de funèbre mémoire, le P. Corbel s'y trouvait donc, bien que ce ne fût pas sa résidence habituelle, et préparait ses chrétiens à subir l'assaut, que tout annonçait prochain de la part des Boxeurs. A l'heure même où son évêque tombait, 20 lieues plus loin, le prêtre fut attaqué dans sa résidence par une bande de Boxeurs flanquée d'une foule innombrable de curieux. Armés de torches et de coutelas, les ennemis voulaient absolument pénétrer dans la cour : bien claire était leur intention.
    Celle du P. Corbel était toute différente, et il était aussi décidé à fermer sa porte que les autres à l'ouvrir. Depuis huit jours, le tribunal lui avait envoyé sept soldats qui devaient composer sa garde et le protéger. Tant que l'orage se contentait de gronder, ces guerriers s'étaient montrés crânes en travaillant solidement des mâchoires. Quand il éclata, ils se contentèrent de tirer en l'air quelques inoffensifs coups de fusils, et reçurent, dirent-ils, l'ordre de se replier, ce qu'ils exécutèrent avec un ensemble remarquable. Le Père resta seul avec une quinzaine de chrétiens, munis seulement de deux fusils de chasse et d'un revolver. Heureusement il avait pour lui son courage, et la volonté de sortir de ce guêpier.
    Les maisons, comme presque toutes celles de cette région, sont à toit plat, recouvert souvent d'un pied de terre, et bombés au milieu pour favoriser l'écoulement des eaux. On ne saurait donc y mettre le feu comme aux toitures de chaume ou de roseaux ; en outre, on peut s'y coucher et voir les assaillants que l'on domine.
    Ceux-ci, sans doute se croyant sûrs de la victoire, arrivèrent pleins de confiance en leur oeuvre de mort. Mais ils furent reçus à coups de fusil et reculèrent en voyant plusieurs des leurs mordre la poussière. Trois fois ils revinrent à la charge, trois fois ils furent repoussés ; ils avaient perdu huit hommes et comptaient une vingtaine de blessés.
    Là eut lieu un petit fait que je ne saurais passer sous silence : Dans la ville se trouvait un chrétien peu digne de ce nom, et qui faisait, soit comme joueur, fumeur d'opium ou autre chose, le désespoir du missionnaire. Je crois même qu'il avait été excommunié. Ce qui est certain, c'est qu'il n'abusait pas de la confession et devait avoir pas mal de peccadilles sur la conscience. Malgré cela il conservait la foi, et ne se sentait nulle vocation pour l'enfer dont il suivait cependant la grande route qui lui semblait fleurie. Il n'avait du reste nulle haine pour le prêtre et comprenait, ainsi que tous les Chinois catholiques, que ses fautes méritaient une punition.
    Donc notre homme, sachant que l'église était attaquée, et que le missionnaire allait peut-être succomber, fut pris de remords. Lui qui, par honte ; évitait de rencontrer le prêtre, vient droit au presbytère pour offrir ses services, et pour mourir si c'était nécessaire, mais auparavant il veut être réconcilié avec Dieu. Il grimpe sur le toit, se couche près du Père, lui demande pardon, proteste qu'il est toujours chrétien, et offre sa vie pour prouver sa foi. Le prêtre doucement remué, sent une larme glisser le long de sa paupière, entend la confession sans cesser de surveiller l'ennemi, relève son pénitent de la censure, et entre deux coups de fusil lui donne l'absolution libératrice ; puis la lutte se continue plus ardente pour se terminer par la victoire.
    Les Boxeurs découragés finissent par se retirer, les curieux en font autant, et peu à peu le calme et la solitude règnent autour de l'église recouverte des ombres de la nuit. Mais on ne dormira pas pour autant.
    Vers minuit, trois petits chariots sont attelés, on y charge quelques caisses; quand tout est terminé, la grande porte s'ouvre soudain, et sans tambour ni trompette, le Père file avec ses chrétiens. Il ne se fait pas illusion sur sa victoire, et sent bien que la position n'est rien moins que sûre. Du reste il a pour lui la parole du Christ : « Si on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre ». C'est ce qu'il fait, bien qu'il sache qu'après son départ tout sera brûlé et détruit ; hélas, le moyen de l'empêcher!
    Au lever du soleil il a déjà franchi le Leao, se rapproche ainsi de Moukden et arrive à Toung-kia-fang-chen, où réside le vieux prêtre chinois, Alexandre Hia. Il met celui-ci au courant de la situation et l'engage à fuir, ce que le vieillard refuse de faire par dévouement pour les chrétiens. Alors, on se confesse mutuellement, peut-être pour la dernière fois, on s'exhorte à agir vaillamment pour Celui qui est mort pour nous, et l'on se dit adieu pour l'éternité.

    Laissons le P. Corbel rentrer seul chez lui, à San-tai-tze, et disons tout de suite, pour n'y plus revenir, ce qui advint au P. Hia.
    Il avait refusé de quitter ses chrétiens, vieux Mandchoux d'une très célèbre famille ; mais il comprit bientôt que sa position allait devenir impossible. Il fit donc quelques préparatifs, donna des ordres mêlés de conseils, et le soir, il monta à cheval pour se réfugier à quelques lieues de là, dans le village chrétien de le-sin-pou-tze. Il y resta deux jours, et dut y apprendre les événements de Moukden.
    Sentant alors peser sur lui un isolement qui le déconcertait, il crut devoir reprendre la route de Toung-kia-fang-chen. Mais obligé de descendre en chemin pour assurer la selle de son cheval, celui-ci lui échappa et se réfugia dans un village voisin où se trouvaient réunis de nombreux Chinois à l'occasion d'un mariage. Poursuivant son cheval, le Père arriva sans défiance, et aux interrogations qu'on lui adressa, répondit franchement en disant ce qu'il cherchait et qui il était.
    Les païens trouvèrent l'occasion trop belle pour la laisser échapper ; sans crier gare, ils s'emparèrent du prêtre qui fut gratifié d'une chaîne de belle grosseur, et vit ses pieds, déjà alourdis par l'âge, surchargés de ceps fort gênants. En cet état, il fut conduit au gros village de Ta-min-touen, éloigné seulement d'un fort kilomètre de sa résidence habituelle. Or il se trouvait que les païens de cette localité avaient eu jadis avec les chrétiens de Toung-kia-fang-chen quelques difficultés pour des terres contestées, et le Père prenant parti pour le bon droit, avait soutenu ses néophytes. Son arrivée fut donc saluée par des cris de joie et de vengeance.
    Il fut attaché à un poteau, et pendant deux jours on l'abreuva d'outrages et d'humiliations. Il se vit bafoué, battu, souffleté, et livré à la risée de toute cette population surexcitée par la haine; on lui crachait au visage, on lui arrachait la barbe.
    Lui demeurait presque impassible, et semblait supporter ces souffrances en songeant que Notre-Seigneur, le Juste par excellence, avait encore plus souffert que lui.

    Après ces deux jours de passion, le P. Hia fut attaché sur une voiture, et conduit à Moukden comme un criminel de marque. Dès qu'il y fut arrivé, le Fou-tou-toung, lui-même, voulut l'interroger. Fut-il saisi de pitié à la vue de ce vieillard ployant sous le poids des ans, je n'oserais le croire, et j'admettrais plutôt quelque noir dessein de ce ténébreux personnage. Toujours est-il qu'il prit un ton caressant, et osa promettre honneurs, richesses et dignités au prêtre s'il voulait apostasier, renier le Christ et sa religion.
    Aussi plein de calme à cette heure, qu'il avait été irrésolu avant sa captivité, le Père répondit par ces quelques paroles
    « Non seulement je suis chrétien, mais je le suis depuis ma naissance ; e plus je suis chef de religion et prêtre. De tes honneurs ou de tes richesses je ne veux rien ; e ne demande qu'une chose, c'est de donner nia vie pour gage de ma fidélité à Dieu, et je te prie de me faire promptement couper la tête ».
    Déconcerté par cette réponse généreuse, voyant le prêtre employer ses derniers moments à prêcher la foule qui l'entourait, le Fou-toutoung le fit décapiter séance tenante, lui faisant signer ainsi de son sang un passeport pour la vie éternelle.
    Quelques jours plus tard, un autre prêtre chinois, le P. Maurice Li, fut aussi saisi et garrotté.
    Il avait, à Mai-mai-kai, remplacé le P. Déan mort à la fleur de l'âge. Doué d'une énergie rare chez les Chinois, il possédait une tète organisée d'une façon spéciale, et son entêtement était proverbial en Mandchourie. Jamais il ne sut plier ou fléchir, et son caractère n'admettait pas plus les adoucissements que les demi-mesures. Tout ou rien, telle aurait pu être sa devise.
    Parmi les employés des tribunaux il croyait avoir un ami, cette confiance le perdit.
    Voyant qu'à Mai-mai-kai, la position devenait périlleuse, il se rendit de nuit dans cette famille pour y demander l'hospitalité. Elle lui fut accordée avec empressement, et il se vit traiter avec distinction ; puis le Judas, qui se disait son ami, fit secrètement prévenir les soldats, et ceux-ci s'emparèrent du prêtre. Il fut ramené, dans la ville qu'il habitait, et mis à mort. Sa sur, qui depuis de longues années, s'était vouée à Jésus, et aidait son frère dans ses oeuvres, fut prise par des soldats mongols, attachée à un arbre, et fusillée avec une autre chrétienne.

    Plus tard, les missionnaires de la Mandchourie devront relever les actes de tous ces martyrs ; leur relation j'en suis persuadé, contiendra mille détails pleins d'intérêt et d'édification.
    En ces temps troublés, je ne peux que relater les faits généraux.

    1902/32-35
    32-35
    Chine
    1902
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