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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs IX

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs IX Le district de Siao-hei-chan. Les PP. Viaud et Bayart en fuite. Ruine de Siaohei-chan. Le P. Agnius à Kouang-ning. Une communion suprême. A Chetze-touen. En route pour Ing-tze. Massacres. Notes sur les morts.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs IX
    Le district de Siao-hei-chan. Les PP. Viaud et Bayart en fuite. Ruine de Siaohei-chan. Le P. Agnius à Kouang-ning. Une communion suprême. A Chetze-touen. En route pour Ing-tze. Massacres. Notes sur les morts.

    Ainsi au nord, à l'est et au sud de Moukden, tous les prêtres français ont pu se mettre à l'abri des Boxeurs, en sacrifiant, il est vrai, ce qu'ils possédaient. Pour les prêtres de l'ouest, hélas! Il fut loin d'en être de même. Nous allons raconter ce qui leur advint, et comment malgré la facilité de fuir qu'ils semblaient avoir, ils virent leurs efforts inutiles et la mort les poursuivre avec un acharnement sans pareil.

    On se souvient que le P. Agnius et le P. Bayart avaient, le 23 juin, quitté Nieou-tchouang où agonisait le P. Moulin. Le soir ils arrivèrent de très bonne heure à Heou-iang-tze, jolie petite chrétienté où on les reçut cordialement ; les chrétiens étaient joyeux d'avoir deux messes le lendemain, fête de saint Jean-Baptiste. Après déjeuner, les Pères se mirent en route, franchirent le Leao, et le soir arrivèrent à Che-tze touen (village de la croix) où ils passèrent la nuit. Enfin, le 25, vers midi, ils se trouvaient à Siao-hei-chan, terme du voyage du P. Bayart, qui venait apprendre la langue et servir de vicaire au P. Viaud.
    Le district en effet était trop vaste pour un seul prêtre, quel que pût être son zèle ; sans compter que chaque année cinq à six cents adultes recevaient le baptême, augmentant ainsi considérablement, sinon l'étendue de la paroisse, du moins le nombre des paroissiens. Mais il faut savoir aussi que l'église de Siao-hei-chan (petite montagne noire) était dédiée à Notre Dame de Lourdes, et que la protection de cette bonne Mère s'étendait sur toute la Mandchourie. C'est au temps de l'achèvement du sanctuaire, vers 1890, que les conversions commencèrent à se manifester, et depuis ce moment, la progression avait été cons-tante. Quels ont été les desseins de Dieu en permettant la destruction de tant de bien accompli? Le temps peut-être nous l'apprendra.
    Les mauvaises nouvelles parvinrent aux trois missionnaires le 26 juin ; aussitôt le P. Agnius partit pour Kouang-ring, sous-préfecture à 25 kilomètres à l'ouest de Siao-hei-chan, où il avait établi sa résidence lors de la division du district. A peine eut-il quitté ses confrères, que la position s'annonça des plus difficiles pour eux. Les 27, 28 et 29 juin le P. Viaud fit partir, aussi secrètement que possible, les filles de son orphelinat. Elles furent, avec les religieuses chinoises, dirigées, à pied ou en voiture, sur le village chrétien de Che-tze-toun, dont le peu d'importance semblait devoir promettre une sécurité relative.
    Siao-hei-chan, en effet, situé sur la route impériale, et renfermant environ 40000 habitants, était une ville trop fréquentée par les voyageurs, pour rester paisible en temps de troubles. En outre, de nombreux Boxeurs s'agitaient dans ses murs, soutenus et encouragés par les membres d'une société secrète très influente et fort répandue, quoique prohibée : les Tsaï-li-ti (Jeûneurs).

    Qu'allait-il advenir? Le vent tournait à la tempête. Le P. Aiand ayant vu le temple protestant pillé de fond en comble, mais non brûlé parce qu'il était seulement pris en location, comprit qu'il devait céder à l'orage. Abandonnant donc, les larmes aux yeux, sa maison et sa chère église, le 30 juin au matin, il se dirigea, avec son nouveau vicaire, sur Che-tze-touen.
    Formée entièrement de vieux chrétiens venus pour la plupart de l'ouest, cette chrétienté était toute dévouée. Sa fidélité allait causer la mort de ses enfants les plus vaillants qui voulurent défendre l'église de Notre-Dame de Lourdes.
    Ce beau sanctuaire était constamment fréquenté par les chrétiens des environs, mais les jours de grande fête des centaines de fidèles y accouraient de 20 et 30 kilomètres, pour entendre la messe qu'ils ne pouvaient avoir dans leur village.
    On arrivait deux ou trois jours à l'avance, afin d'avoir la facilité de se confesser. Entre catholiques tout le monde à peu près, est parent, grâce aux nombreuses alliances matrimoniales. On attelait donc la voiture de la ferme quelques jours avant la fête ; les mamans allaient voir la fille mariée en ville, seulement elles profitaient de l'occasion pour conduire aussi les surs, belles surs et cousines ; on était sûr de ne point gêner et d'être bien reçu. On portait ce qu'il fallait pour la nourriture des bêtes, et on arrivait sans crier gare, chacun avec une couverture ce qui formait une couchette complète.
    Le soir, les hommes de la maison passaient dans un autre appartement, ou bien, si la place venait à manquer, ils prenaient leur couverture et tout simplement allaient chez le voisin. Ce n'est ni long ni dispendieux, et jamais personne n'a refusé ce service, qu'il demande lui même à la première occasion. Il n'est guère de famille tant soit peu aisée, qui, grâce au fameux fourneau, où tout le monde repose, ne puisse chaque soir coucher huit ou dix étrangers.
    Il y a bien la nourriture, mais le parent se fait un devoir, souvent un plaisir de l'offrir, et ce n'est pas cher ; on met quelques écuelles de millet de plus dans la marmite commune et parfois c'est tout. Du reste, quand les affaires l'appelleront au village de ses alliés, le maître de la maison saura bien se dédommager, et s'installer chez eux sans cérémonie. Tout cela dans la Chine du Nord se donne et se reçoit sans que personne y fasse attention ; c'est la coutume.
    L'église de Notre Dame de Lourdes, bâtie sur le flanc de la montagne, d'où elle dominait la ville, était une construction gothique tout en briques, svelte, élégante, ornée d'une belle tour que terminaient un gracieux clocher et deux clochetons latéraux. Aussi les fidèles aimaient leur église où l'on priait si bien ; c'était leur gloire et ils ne semblaient nullement disposés à la laisser détruire, sans chercher à s'y opposer par tous les moyens en leur pouvoir.

    Les plus vaillants de Che-tze-touer s'armèrent donc de leur mieux et allèrent au nombre d'une vingtaine s'enfermer dans l'enclos que venaient de quitter les Pères. Ils y trouvèrent d'autres chrétiens venus déjà des villages du Nord, et tous ensemble se concertèrent pour combattre vaillamment.
    Dès le 2 juillet leur valeur fut mise à l'épreuve : les Boxeurs de la ville vinrent attaquer l'église. Malgré leur nombre ils furent repoussés, perdirent plusieurs des leurs, dont l'un, fait prisonnier, fut gardé pendant quelques jours et finalement relâché.
    Se croyant trop faibles, les païens firent un appel au dehors, et reçurent l'assistance des gardes nationales de quarante-huit communes. Dès le matin du 7 juillet, dix mille hommes allèrent avec sabres, fusils et canons de remparts se ruer tous à la fois sur les murs de l'enclos qui furent attaqués de tous les côtés. Les chrétiens, dont le nombre ne dépassait pas soixante, et qui étaient médiocrement armés, ne purent tenir contre les assaillants ; plus de quarante furent tués, le reste chercha son salut dans la fuite.
    Victorieux, grâce au nombre, les païens pillèrent aussitôt tout ce qui pouvait s'enlever, ensuite ils mirent le feu à l'église, au presbytère et à l'orphelinat qui brûlèrent toute la nuit. De Che-tze-touen, les missionnaires purent apercevoir l'incendie. Plus tard, les murs même de ces constructions furent démolis par des ouvriers loués, et les briques emportées au village de Tchao-iang-che, afin d'être utilisées pour la construction d'une pagode.
    Le P. Agnius, rentré à Kouang-ning, avait trouvé la ville dans un état bien différent de ce qu'elle était à son départ. Les Boxeurs y dictaient la loi, et personne n'osait protester. Le Père put tenir jusqu'au 30 juin ; ce jour-là, il se trouvait au confessionnal, quand on vint le prévenir de l'incendie du temple protestant.
    C'est une chose digne de remarque et absolument vraie : partout les édifices appartenant aux protestants ont été détruits avant les nôtres. Était-ce parce que depuis longtemps leurs propriétaires avaient fui, c'est possible ; mais j'admettrais facilement qu'il y avait dans ces actes le fait de vengeances personnelles contre les employés des révérends, qui ne sont pas toujours faciles à vivre.
    Quoi qu'il en soit, le P. Agnius monta immédiatement à l'autel, et consomma les saintes Espèces. Puis, malgré lui, il dut se préparer à résister, car l'église fut entourée, et pendant l'après-midi il lui fut impossible de sortir. Cependant il était tellement aimé de tout le monde, il avait su se concilier une estime si grande, que le soir, sur un simple désir exprimé, vingt soldats lui furent envoyés, et il s'ingénia à les bien traiter.
    Le lendemain, avant l'aurore, il fit partir les religieuses chinoises de l'orphelinat et les enfants qui, une fois hors des murs, trouvèrent une voiture pour les transporter à Kou-kia-touen. Lui-même, prévenu par le mandarin Li qu'il ne pourrait être protégé, laissa tranquillement les troupiers cuver leur vin, et passant par la cour du nord, il monta à cheval avec son domestique et deux chrétiens, et se dirigea aussi sur Kou-kia-touen, village chrétien distant seulement de 12 kilomètres où il arriva avant son orphelinat.
    De suite tout le monde voulut se confesser, le Père s'y prêta. Cependant, apprenant la présence des PP. Viaud et Bayart à Che-tze-touen, qui est peu éloigné, il crut devoir se rendre près d'eux. Et voilà que peu d'heures après son départ, un Boxeur, par trop arrogant, fut tué par les chrétiens du village de Kou-kia-touen ; cet acte rendait la position si difficile que toutes les femmes partirent pour Clie-tze-touen, où la solitude plus grande faisait paraître le danger moins prochain.
    Les trois Pères ne devaient plus se séparer ; ils passèrent onze jours ensemble, attendant des ordres que personne ne pouvait leur donner. Ils auraient dû évidemment se réfugier à Ing-tze, où ils pouvaient arriver en deux jours, mais les deux missionnaires qui en venaient, y avaient vu une telle surexcitation, qu'ils pouvaient se demander si cette ville était plus sûre que leur village. En tout cas, ils n'osèrent se mettre en route sans renseignements, et ils dépêchèrent un courrier au P. Choulet pour lui demander conseil.
    En attendant, voyant que de partout arrivaient les nouvelles les plus désastreuses, ils se mirent à confesser, afin de préparer leurs chrétiens à la mort. Le P. Bayart ne le pouvant faire, à cause de son ignorance de la langue chinoise, employa ses loisirs à écrire à sa mère, pour lui dépeindre la position lamentable où il se trouvait et lui faire ses adieux.
    Cependant, d'honnêtes païens des environs ne purent voir sans regret le sort des chrétiens, avec lesquels ils vivaient dans les meilleurs termes, sans essayer de s'entremettre pour détourner les Boxeurs de leurs projets criminels. Longtemps la discussion se prolongea, mais malgré leur zèle et leur éloquence, leurs propositions de paix furent repoussées, et ils ne purent faire autre chose que d'envoyer immédiatement prévenir les catholiques de l'arrivée prochaine des assaillants.
    Sur ce rapport, et afin que leur présence ne devînt pas compromettante pour les fidèles, les Pères allèrent se réfugier au milieu des plus hautes herbes de la prairie, ils y demeurèrent pendant trois jours. Cette plaine est basse, mouillée, et le sol n'y est pas très fertile ; en outre, depuis un temps immémorial, elle sert de refuge aux brigands et c'est pour cela que de vastes espaces restent en friche. Les dépressions de terrain n'y manquent point, et dans les années de sécheresse, comme celle de 1900, l'herbe y pousse plus drue et plus haute qu'ailleurs. Durant la nuit, les chrétiens devaient porter des provisions aux trois prêtres assez émus par tous ces événements. Le P. Viaud paraissait le plus affectée.

    Furent-ils aperçus par des païens? C'est probable ; ce qui semble rait le prouver, c'est que, dès le 9 juillet, ils virent se diriger vers eux plusieurs étrangers, qui les abordèrent avec politesse en leur offrant des vivres. Sur le refus des missionnaires, qui avaient à peu près le nécessaire, ces hommes se retirèrent ; mais ils avaient pu juger de l'état des choses.
    Le jeune chrétien, qui avait été envoyé au port comme courrier, revint ce jour-là ; il apportait un paquet de lettres qui de suite furent passées aux Pères. Pleins de joie, ceux-ci s'en emparèrent et se mirent un peu à l'écart, pour les lire. Au même moment, trois des hommes qui le matin leur avaient offert des vivres, en faisant semblant de s'intéresser vivement à eux, revinrent et abordèrent les serviteurs, qui avaient près d'eux les fusils de leurs maîtres.
    Ils examinèrent attentivement ces armes et en demandèrent la manuvre. Chose plus extraordinaire, il semble que les domestiques n'eurent aucun soupçon, et qu'ils enseignèrent la façon d'ouvrir les fusils et de placer les cartouches. Tout à la lecture de leurs lettres, pleins de confiance en leurs hommes, les missionnaires ne remarquaient rien.
    Quelques voyageurs approchèrent du lieu où ils étaient, et soudain la scène changea ; l'un des premiers arrivés sortit un pistolet caché sous ses vêtements, et d'une balle jeta par terre un jeune chrétien appelé Leou-Tien-Ing. A cette détonation, les missionnaires étonnés se retournèrent ; voyant les païens se précipiter sur leurs fusils et les en menacer, ils prirent la fuite d'un côté, pendant que leurs domestiques se sauvaient d'un autre.
    Les païens, maîtres de la position, s'emparèrent des chevaux qui, attachés à quelque distance, broutaient l'herbe de la prairie, sautèrent en selle et disparurent. Privés d'armes et de montures, les pauvres Pères passèrent cette nuit et la suivante, dans une masure. Quelles chances de salut leur restaient ? Avec leurs chevaux et leurs armes, ils auraient pu fuir, et maintenant...
    Le II juillet, au matin, nos confrères vêtus en Chinois et rasés afin sans doute de moins attirer l'attention, se mirent en route vers le sud, mais à pied, et dans le plus triste équipage ; il est probable qu'ils n'ont trouvé à emprunter ni selles, ni bêtes, car seuls, les hommes du peuple osent voyager ainsi, et l'usage ne le permet guère aux gens un peu aisés.
    Ils étaient accompagnés de quatre chrétiens, et avaient fait environ 6 lieues, lorsque, en arrivant à Ia-tze-tchang, ils s'arrêtèrent pour se désaltérer au puits ou au bassin du village 1.

    1. Y avait-il un puits? Je ne le crois pas, parce que cette plaine, en beaucoup dendroits du moins, possède une eau d'autant plus saumâtre que l'on creuse plus profondément. Il faut alors se contenter des eaux pluviales dirigées dans de vastes bassins creusés de main d'hommes.

    Pendant qu'ils se désaltéraient, les habitants du village les aperçurent. Aussitôt ils arrivèrent armés, accusant les voyageurs de jeter du poison dans l'eau pour les faire périr. Encore une de ces accusations aussi stupides que possible, mais faisant partie intégrante d'un bloc, et destinées à frapper l'esprit des populations, afin de les soulever, en les rendant furieuses. Des centaines de païens en ont eux-mêmes été victimes, et ont payé de leur vie le bol d'eau bu en passant, même quand on ne trouvait sur eux ni poison, ni remède d'aucune sorte. Tel fut le cas pour nos voyageurs.
    Le gong d'alarme retentit, la population du village et des fermes voisines accourut, et les Pères avec leurs compagnons se virent saisis et enchaînés. Cette foule s'érigea en tribunal, elle interrogea les captifs qui furent reconnus, bien qu'aucun de ceux qui se trouvaient là ne les eut jamais vus de près ; mais ils étaient trop voisins des villages chrétiens pour n'en avoir pas entendu parler. Ils n'ignoraient pas que les missionnaires cherchaient à faire du bien à tout le monde, sans jamais nuire à personne, aussi les avis furent-ils partagés, et bon nombre de citoyens disaient hautement que cette affaire était trop grave pour un petit village comme le leur, et que la prudence commandait de mettre ces étrangers en liberté, et même de leur donner les moyens de poursuivre leur route. C'était la voix de la justice et de la raison, aussi ne fut-elle point écoutée. Du reste, des Boxeurs étaient accourus des environs, ils exigèrent la mort des prêtres et de ceux qui les accompagnaient.
    Je ne peux préciser sur quels motifs ils s'appuyèrent. Le genre de questions posées aux Pères et à leurs hommes ne peut être connu que des païens présents, et il est plus que douteux qu'ils consentent jamais à faire un récit exact.
    Ce qui est certain, c'est que sur le soir, les Pères furent conduits au bord d'une rivière peu éloignée du village. Là, ils furent dépouillés de leurs vêtements, attachés à des arbres, éventrés à coups de lances et de coutelas, et ensuite jetés à la rivière. Comme l'un d'eux avait encore un souffle de vie, et cherchait instinctivement à se maintenir sur 'eau, on lui envoya un coup de fusil, qui le fit couler immédiatement. Trois de leurs chrétiens ont péri de la même manière ; mais pour le quatrième, on a dit qu'il y avait des doutes. Ainsi se termina cet horrible et lugubre drame, bien digne des Boxeurs chinois, et qui ouvrit les portes du ciel aux chers PP. Viaud, Agnius et Bayart.
    Jusqu'à présent, ce village n'a nullement été inquiété. Plusieurs fois l'alarme y a été vive en voyant passer les troupes russes ; on s'est rassuré depuis, car nul parmi les vainqueurs ne paraît même soupçonner ces meurtres.
    Le jour où le crime fut commis, un vieux prêtre chinois, le P. Barthélemy Hia, se trouvait accidentellement dans ce village pour fuir les Boxeurs, il avait quitté son district et sa résidence de Keou-kiatsai, à mi-route entre Leaoiang et Hai-tcheng, et il se dirigeait vers l'ouest où se trouve son pays natal, Soung-chou-tsouei-tze (les Pins), résidence actuelle de Mgr Abels et de ses missionnaires.
    Sans aucun obstacle, il était arrivé jusqu'à la préfecture de Kintcheou. Là, il crut bon de prendre des informations sur quelques villages des environs, habités par des chrétiens, presque tous membres de sa famille. On lui répondit qu'ils étaient brûlés, ce qui était faux : mais il le crut si bien, qu'il n'osa poursuivre sa route, et rebroussa chemin pour rentrer chez lui.
    Or le il juillet précisément, il arrivait à Ia-tze-tchang et ne fut pas longtemps à apprendre la nouvelle dont tout le monde parlait, la capture de trois étrangers. Il envoya aux informations son cocher païen, et bientôt il eut la certitude que les prisonniers étaient des missionnaires. Mais lui-même tremblait d'être reconnu. Il n'osa donc rien faire, et ne vit pas les confrères, qui sans doute ignorèrent sa présence.

    Avant de quitter ceux qui furent nos frères, donnons sur eux quelques courtes notes biographiques.
    Né au diocèse de Nantes, le P. Viaud travaillait en Mandchourie depuis 1891. Pendant ses neuf années de mission, passées toutes, sauf peut-être la première, dans le district de Siao-hei-chan, il avait eu à supporter des fatigues extraordinaires, et il fallait sa jeunesse et son entrain pour résister à ce genre de vie.
    Pour lui point de repos ; toute l'année était temps de moisson, et les baptêmes d'adultes de son district étaient les plus nombreux. Aussi là où autrefois un missionnaire pouvait suffire, il en fallait maintenant trois, et ils étaient encore surchargés de travail.
    Son nouveau vicaire, le P. Bayart, n'a guère passé qu'une quinzaine de jours en Mandchourie. Mais tous ceux qui l'ont vu étaient enchantés de cette recrue. Avec une santé qui paraissait à toute épreuve, il semblait posséder un heureux caractère, beaucoup d'entrain et un vif désir de travailler sérieusement. Dieu s'est contenté de sa bonne volonté, il a jugé qu'il fallait le récompenser tout de suite, afin de nous bien montrer qu'il est toujours le Grand Maître.
    Le P. Agnius n'est resté que trois ans en mission, mais ce peu de temps a été bien employé. Poli, aimable, plein de délicatesse, chanteur émérite, il nous charmait dans les réunions ; mais il possédait des qualités plus sérieuses et se dépensait littéralement pour ses chrétiens et ses oeuvres ; à la retraite, fin de 1898, il fallut lui faire observer que pour travailler longtemps, il était nécessaire de soigner sa santé. Il semblait n'en pas être persuadé ; chez ses chrétiens, il acceptait ce qu'on lui présentait. Aussi ses forces avaient décliné promptement, et il avait dû améliorer son régime, qui rappelait trop la Trappe pour la vie extrêmement active et militante qu'il était obligé de mener dans son vaste district. Il était aimé et estimé de tous ses confrères, qui ne se consoleront de sa perte qu'en songeant au suprême bonheur dont il jouit.

    1902/44-51
    44-51
    Chine
    1902
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