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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs IV

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs IV Dernières lettres de Mgr Guillon. Incendies des maisons de chrétiens à Moukden. Siège de la cathédrale. « L'évêque veut son église pour tombeau, il l'aura ». Massacres. Mgr Guillon était arrivé à Moukden le 27 juin.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs IV
    Dernières lettres de Mgr Guillon. Incendies des maisons de chrétiens à Moukden. Siège de la cathédrale. « L'évêque veut son église pour tombeau, il l'aura ». Massacres.

    Mgr Guillon était arrivé à Moukden le 27 juin.
    Avec sa vive intelligence il dut comprendre de suite la gravité de la situation. Ah ! L'on n'était plus en 1894, alors que dans Moukden menacé par les Japonais, tout le monde suait la peur, et ne reprenait courage qu'en voyant l'évêque catholique rester à son poste. A cette époque, le vice-roi louait la courageuse conduite de Monseigneur, et en prenait occasion pour rassurer les timides et les engager à rester. Cette année, la situation était différente, la ville était remplie d'une tourbe immonde, assoiffée de sang européen, terrifiant les honnêtes gens, et prête à porter le fer et la flamme partout où voudraient la conduire les meneurs de ce mouvement, qualifié tantôt de patriotique, tantôt de dynastique mais surtout haineux.
    Nous l'avons déjà dit, notre évêque avait espéré pouvoir agir auprès du vice-roi ; hélas ! Il était trop tard. L'autorité de ce grand mandarin pâlissait déjà devant les clameurs des Boxeurs, et surtout devant la haine farouche de son chef d'état-major, le Fou-tou-toung 1, appelé ordinairement Eul-Ta-Jen 2. Ce dernier, avec des ordres plus ou moins secrets du prince Touan, avait reçu des promesses de récompenses ou d'avancement. A cet être violent les encouragements étaient de trop ; sa haine seule lui suffisait.

    1. Signifie assesseur militaire du Vice-roi.
    2. Second grand homme, c'est-à-dire le premier après le vice-roi.

    Il paraît toutefois que Monseigneur eût encore pu se sauver, et le vice-roi lui aurait fait proposer de le conduire au port, avec les Soeurs et le P. Emonet. Mais partir, c'était aux yeux de l'évêque l'abandon des chrétiens, à ce prix il refusa l'unique et dernière planche de salut, offerte par un homme possédé de l'effarement et aussi des hésitations de Pilate.
    Ses lettres, cependant, ne relatent pas cet incident. Il écrivait le 29 juin :
    « Mon arrivée à Moukden a réconforté tout le monde, et en ville la surexcitation est moins grande. N'importe, les rumeurs vont leur train, et dès que les nouvelles de Pékin arriveront, il y aura tout à craindre pour nos établissements. Aujourd'hui même j'ai fait savoir officiellement ma présence au vice-roi ; j'attends sa réponse avant toute autre démarche. Protestants et Russes ont quitté Moukden, et nous sommes, en ce moment, les seuls étrangers. Qu'arrivera-t-il, Dieu le sait ; en tout cas courage et confiance toujours ».
    Le 1er juillet, veille du terrible drame, il disait encore : « Je vous écrivais, hier, que l'incendie dévorait les établissements protestants, depuis trois heures de l'après-midi. Les Boxeurs ont commencé par le temple des Anglais, ensuite ils se sont rués sur notre enclos. La porte du nord enfoncée, ils avaient bientôt fait d'environner l'église ; une grêle de briques mettait en pièces toutes les fenêtres de la sacristie dont la porte volait en éclats. Quelques fenêtres de l'église étaient aussi endommagées. Je me trouvais, en ce moment, au pied de l'autel, avec les PP. Emonet et Jean Li. Nous nous croyions à notre dernier moment, quand l'arrivée de quelques chrétiens mit en fuite nos assaillants.
    « Les Boxeurs se retirent et vont briller l'hôpital, les résidences et les salles des protestants, de l'est et du sud. L'incendie effroyable, gagnant aussi les maisons voisines, a duré jusqu'après minuit. Ce matin, c'est le tour des résidences des protestants à l'ouest ; elles flambent encore. Entre temps, les chrétiens se sont réunis, ils ont pu préparer la défense de l'église et de nos établissements. Je me suis adressé maintes fois au vice-roi, mais inutilement ; il paraît que c'est même, sur l'ordre du Fou-tou-toung, que les Boxeurs accomplissent leurs projets.
    « Les maisons qu'ont habitées les Russes flambent en ce moment, 10 heures du matin. Les Boxeurs se ruent aussi par intermittence sur nous, mais notre garnison a réussi à les repousser jusqu'à cette heure.
    « A dix heures et demie nous avons eu une vive attaque, trois Boxeurs ont été tués, et deux faits prisonniers. Jusqu'à quand cette terrible situation durera-t-elle, nous n'en savons rien. Quoi qu'il en soit, nous sommes entre les mains de Dieu, résignés à tous les sacrifices qu'il nous demandera, mais nous ne sommes pas dignes de verser notre sang pour sa cause ! A Dieu, mais sans adieu encore j'espère ».

    Telle fut la dernière lettre de l'évêque de la Mandchourie méridionale, la veille de sa mort.
    A ce moment, voici évidemment comment Mgr Guillon comprenait la situation. Pour lui, les Boxeurs étaient des rebelles, des révoltés, que tout le monde avait le droit et peut-être le devoir de combattre, et il ne put refuser cette permission aux chrétiens. Ceux-ci, sachant parfaitement qu'ils seraient tués, désiraient se défendre.
    Le lendemain, l'évêque avait changé d'avis, parce que la position s'était modifiée.
    Le Fou-tou-toung, en effet, voyant que les Boxeurs seuls ne pouvaient forcer la position, ni venir à bout de l'église catholique, mit sur pied quinze cents hommes de son armée et fit préparer l'artillerie. Plusieurs canons furent montés sur les remparts de la ville, à 300 mètres au plus de la résidence épiscopale, et les canonniers reçurent l'ordre d'entrer en scène.
    Alors aux yeux de l'évêque, ces troupes étaient celles du gouvernement ; c'était l'empereur, ou du moins l'autorité légitime qui les commandait ; il crut devoir se résigner à son sort, et ordonner de cesser la résistance. Mais tout le inonde était loin d'être de son avis ; le Père chinois, Jean Li, et presque tous les jeunes gens avec lui, ne refusaient pas de mourir, seulement ils voulaient le faire les armes à la main, en se défendant, sachant parfaitement qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre.
    Vers 4 heures après midi, deux gros mandarins frappèrent à la porte de l'évêché, demandant à être introduits près de Monseigneur ; celui-ci les reçut. Ils venaient, disaient-ils, de la part du vice-roi proposer à l'évêque de le faire évader, avec les prêtres et les soeurs, puisqu'il se voyait dans l'impossibilité d'empêcher la destruction de l'établissement.
    Mgr Guillon soupçonna-t-il dans cette proposition un des pièges dont les Chinois sont coutumiers? Douta-t-il de la possibilité, même pour le gouverneur, de tenir cette promesse? Quelques-uns ont affirmé que les mandarins venaient uniquement pour voir les moyens de défense des chrétiens et juger de leur valeur.
    Le P. Emonet, qui n'était point sans malice, avait fait placer au sommet des tours de l'église plusieurs tuyaux de poêle, avec d'énormes chiffons rouges qui en bouchaient l'ouverture en la dissimulant. D'un peu loin, on devait s'y tromper et inévitablement prendre cela pour des canons. Les Chinois sont toujours effrayés à la vue des pièces d'artillerie, et il dut leur paraître prudent de s'assurer de la portée de celles-ci, qui dominaient la cité. Hélas ! Un simple coup d'oeil suffit aux mandarins pour classer les nouveaux engins et pour se rassurer bien vite. Ils s'acquittèrent prestement de leur mission, emportant cette fière réponse de l'évêque :
    « Si l'église doit tomber, elle me tombera sur la tête et c'est dessous que je serai enseveli! »
    Et il les congédia, malgré les chrétiens. Ceux-ci, en effet, connaissaient leurs compatriotes, ils voulaient les retenir comme otages, pour empêcher une trahison toujours possible, au moins probable.
    Quelques-uns ont raconté que le Fou-tou-toung était à table, chez le vice-roi, quand fut apportée la réponse de Mgr Guillon. En l'entendant il se serait levé précipitamment, aurait lancé par terre ses bâtonnets, en s'écriant :
    « L'évêque veut son église pour tombeau, il l'aura! »
    Et sur-le-champ, il aurait donné ses ordres pour l'attaque.
    D'autres, au contraire, ont affirmé que les mandarins députés n'étaient point encore de retour, quand le canon commença son oeuvre de destruction.
    A ce bruit qui ne pouvait le tromper, Mgr Guillon invita tout le monde à se rendre à l'église, fit allumer les cierges des grandes fêtes, donna une absolution générale, et debout sur les degrés de l'autel, la croix à la main, il attendit la mort, comme avait fait saint Thomas Becket, mitre en tête et revêtu de sa chape d'or, s'il faut en croire les Russes.
    Bientôt, une première balle, venue soit de la grande porte, soit d'une porte latérale, l'atteignit, sans le renverser. Se sentant blessé, il eut encore la force de l'annoncer aux chrétiens, en autorisant à fuir tous ceux qui le pourraient. Puis il éleva plus haut la croix, voulut dire quelques mots pour exhorter tout le monde à accepter généreusement la mort pour Jésus, et fut renversé par un nouveau projectile.
    Le P. Jean Li s'empressa de relever la croix, afin de l'offrir aux regards de tous, et tomba à son tour. La croix ne fut plus arborée, car le P. Emonet resté à genoux à son prie-Dieu, y fut frappé par la mort, au milieu d'une fervente prière : acte d'adoration et de soumission à la volonté divine.
    Les Surs ont dû mourir à genoux, aussi, pour être ensuite « consumées comme deux beaux cierges de cire blanche », ainsi qu'elles en avaient exprimé le désir.

    Sur les pas des soldats, les Boxeurs, comme une bande de fauves, s'étaient précipités dans les cours de l'établissement. Par les trois portes du sud de l'église, les soldats envoyèrent d'abord plusieurs décharges sur la foule des fidèles, sans trop oser s'avancer. Les Boxeurs complètement rassurés en voyant qu'on ne ripostait pas, s'élancèrent alors le sabre au poing, et massacrèrent tout ce qui se trouva devant eux des femmes et des enfants principalement, car beaucoup d'hommes purent s'échapper, soit en fuyant par la sacristie, soit même en se glissant au milieu des bandits. Comment reconnaître les siens, en effet, dans une semblable mêlée ? On pénétrait à la fois par plusieurs portes à l'intérieur de l'édifice, que des vitraux de couleur assombrissaient ; enfin la rage des assaillants était telle qu'un certain nombre de païens, venus en simples curieux, furent tués au milieu des chrétiens. La sinistre besogne terminée, le feu fut mis au temple dont toutes les colonnes étaient en bois, et la toiture, en s'écroulant, réunit toutes ces victimes en un immense et lumineux tombeau.
    Le nombre des morts n'est pas exactement connu; d'après nos renseignements nous l'estimions à deux cents. Mais un mandarin, présent à Moukden au moment de ces événements, racontait dernièrement que le 3 juillet et les jours suivants on avait déblayé l'église pour en retirer les cadavres. D'après son témoignage, on aurait, ce qui était naturel, commencé par le sud de l'église, et le premier jour on aurait compté cinquante victimes ; le second jour cent cinquante, y compris Sur Sainte-Croix et Soeur Albertine qui, en effet, avaient leur banc vers le milieu de l'église, en arrière de leurs enfants. Enfin le dernier jour, près du chur, ou dans le chur, on aurait rencontré des corps beaucoup plus consumés, et dont les membres épars pouvaient accuser environ cent personnes. Ce serait donc un total de trois cents victimes, immolées en quelques instants.
    Le même mandarin raconta également après de nombreux témoins, que la tête de l'évêque coupée soit après, soit même avant sa mort, fut portée dans la ville intérieure, enfermée dans une petite cage de bois, et attachée à un de ces grands mâts qui s'élèvent, en Chine, à la porte des pagodes.
    La ville entière de Moukden savait ainsi, par un témoignage public, que l'évêque catholique était tombé sous les coups des bourreaux, et n'avait pas craint de verser, pour la cause de Jésus-Christ, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Nul, non plus, n'ignorait qu'il n'était pas tombé seul et qu'il avait associé à son triomphe des représentants de toutes les classes du troupeau confié à sa houlette : prêtres français et chinois, religieuses des deux nations, catéchistes, chrétiens des deux sexes et de tout âge, orphelins et orphelines, catéchumènes mêmes, tous s'étaient pressés autour de leur évêque pour partager sa passion ; tous étaient tombés près de lui, baignant dans le sang, ayant fait le sacrifice de leur vie pour garder la foi, et demeurer les héroïques témoins de Jésus.
    Mgr Guillon avait désiré offrir son sang en holocauste ; ce désir de toute sa vie sacerdotale, il l'avait entretenu en lui chaque jour par une prière fervente et spéciale.

    Cette grâce de choix, si vivement sollicitée, lui fut accordée ; il fut jugé digne de rendre à son Sauveur vie pour vie après avoir essayé de lui donner amour pour amour.
    Sa conduite, je ne l'ignore pas, a déjà été, et longtemps encore sera diversement appréciée. Les uns, sans réserve, louent et admirent son héroïque résolution ; les autres auraient préféré le voir jusqu'à la fin défendre son église et la phalange de chrétiens qui l'entouraient, sinon pour le salut de tous, du moins pour l'exemple et pour forcer ses ennemis de payer largement leur triomphe.
    J'expose les faits, ne me permettant de porter un jugement qui ne peut appartenir qu'au chef de l'Église catholique1.

    1902/24-28
    24-28
    Chine
    1902
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