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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs III

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs III Les Russes. Combats dans Ing-tze. Le chef des Boxeurs. Victoire des Russes. Le Pai-lai.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs III
    Les Russes. Combats dans Ing-tze. Le chef des Boxeurs. Victoire des Russes. Le Pai-lai.
    Les Russes possédaient quelques milliers d'hommes à Port Arthur, mais ils avaient dû les diriger sur Tien-tsin. Il fallut, de Vladivostok, envoyer des soldats qui naturellement vinrent débarquer à Port Arthur, pour se former en colonnes et suivre le chemin de fer, afin de protéger ce qui en restait et débloquer le tout. Le 24 juillet le combat s'engagea à Hioung-iao, d'où les Chinois avaient canonné un train en marche, quelques jours auparavant.
    L'affaire ne fut pas douteuse un seul instant ; les Boxeurs furent ou tués ou mis en fuite, et la ville occupée militairement.
    Dès le 2G, les Russes vinrent, sous nos yeux, déployer un millier d'hommes de toutes armes au sud de la ville de Ing-tze, et déloger les Chinois des quelques fortins qui existaient clans la plaine, non loin des remparts.
    Du haut de la tour de l'église, le P. Choulet et moi nous suivons les mouvements avec un intérêt qui se comprend, et les décharges de l'artillerie nous remplissent d'espoir. Le lendemain 27, c'est à l'est, à Ta-che-tsiao, que les Russes se donnent de l'air, et repoussent les Chinois, Boxeurs ou non, qui détruisaient la voie ferrée. Le soir, la vue des nombreux villages qui flambent nous apprend la victoire des Russes. Le 29, deux cents cosaques firent leur entrée, baïonnette au canon, dans la concession européenne, et allèrent loger à l'hôpital anglais, au sud-ouest de notre église. C'était précisément l'endroit qui ouvrait la route de nos établissements aux incendiaires. Nous voilà rassurés complètement; désormais, nous n'aurons plus besoin de faire la patrouille, et nous pourrons dormir sur nos deux oreilles.
    Cette quiétude devait être de peu de durée.
    A Ing-tze, les Boxeurs avaient simplement tâté le terrain ; mais le 4 août, d'assez bonne heure, il leur prit fantaisie de faire une petite démonstration, une sorte de promenade militaire, et de la diriger vers le quartier européen. Un Chinois, monté à l'observatoire de la douane pour surveiller l'entrée des navires, et afficher de suite leur nationalité, peut, de ce poste élevé, apercevoir le mouvement des assaillants et donner l'alarme.
    En quelques minutes, plusieurs résidents, qui dans leur lit se reposaient des fatigues de la nuit, sont sur pied, et arrivent derrière la barricade. On est peu nombreux, mais n'importe, l'occasion est trop bonne pour la laisser échapper; on l'attend depuis si longtemps.

    Environ deux cents Boxeurs s'avancent; voyons, si depuis qu'ils s'exercent, ils sont enfin parfaits initiés, c'est-à-dire invulnérables.
    On y va donc de bon coeur, et les carabines semblent partir toutes seules. La fusillade éclate, claire et stridente, dans le calme et la fraîcheur du matin, plus vive au bord de la rivière que partout ailleurs. A ce bruit, les Européens, armés, accourent de toutes parts, mais déjà il est trop tard. Sur toute la ligne, les Boxeurs fuient en se dissimulant derrière les maisons; treize des leurs gisent sur le carreau, aussi bien tués que peuvent l'être de simples mortels. De plus, on a fait un prisonnier qui déjà escaladait la barricade, et qui n'est autre que le général en chef des Boxeurs. Il est aussitôt livré aux soldats russes, et doit subir un interrogatoire.
    Cet illustre personnage a dix-neuf ans, il est de Tien-tsin, et batelier de son état ; il regrette beaucoup ce qu'il a fait, et ne désire que d'aller reprendre ses rames. Ce disant, il tremble de tous ses membres, et devient d'une pâleur mortelle. Pour toute réponse, on l'attache, par ses oripeaux de toile rouge, à une borne en pierre. Un peloton de cosaques se place en face, l'officier lève son épée, un feu de salve éclate et cet invulnérable s'affaisse lourdement, le corps affreusement mutilé. Je le vis quelques minutes après. C'était horrible.
    Mais déjà l'action a changé de terrain ; ce n'est plus sur les bords de la rivière qui coule du nord, et de l'est à l'ouest, c'est le long des remparts du sud que Boxeurs et soldats s'avancent. Ils ont ouvert le feu et on leur répond, mais c'est tout. Malgré le canon qui se met de la partie, on sent que c'est mou, les canonnières russes gardent un silence obstiné. Le P. Choulet, monté seul au haut de la tour, est tout étonné ; il lui semble que les Chinois vont avoir le dessus et nous envahir. La matinée se passe ainsi, et en dînant, notre supérieur nous fait part de ses appréhensions. Tous nous avons vu les canonnières lever l'ancre, vont-elles donc partir et nous abandonner? Cela semble impossible.

    A 2 heures 1/2, la réponse nous arrive, formidable et précise. Ce ne sont plus les canons de campagne qui tonnent, ce sont les pièces de marine, et leur voix a une tout autre portée. Leurs boulets aussi, paraît-il, car la rivière se couvre bientôt de centaines de barques chinoises ancrées vers l'ouest de la ville, et qui se hâtent de fuir, emportant les commerçants, leur famille et leur fortune.
    Une canonnière, Otvajny, est à 400 mètres de la douane, et fait feu, mais de trois pièces seulement, et du nord au sud. Une autre, Gremastchy, est descendue vers le fort qui commande l'entrée de la rivière, et de là peut surveiller la plaine et balayer tout ce qui se trouvera devant elle. Enfin des troupes mandées par téléphone, sont arrivées durant la matinée, pendant qu'on amusait les Boxeurs, et maintenant elles se déploient au sud de la place, de façon à empêcher toute fuite de la part des soldats chinois.
    Ceux-ci sont stupéfiés et n'osent pas même essayer une résistance impossible. Du reste Ing-tze ne possède pas une seule pièce de canon. Boxeurs, soldats, boutiquiers et ouvriers n'ont qu'un souci, fuir le plus loin possible. Et toutes voiles dehors, les barques passent toujours, timides et craintives, semble-t-il, près de la canonnière, puis, rassurées quand elles ont dépassé ce monstre qui envoie au loin le feu et la mort, elles émaillent la rivière et ses méandres, semblables à des centaines de gigantesques papillons.
    Ce n'est pas la ville que l'on bombarde ; par un feu plongeant, on cherche seulement à atteindre les soldats chinois massés près des remparts du sud, et qu'on ne peut apercevoir, bien qu'on connaisse leurs positions.
    Par-ci, par-là, on envoie tout de même quelques bordées vers le tribunal du mandarin, afin d'activer la fuite de ce monsieur qui, depuis plus d'un mois, a joué un rôle des plus louches, et peut-être aussi des plus difficiles. A sa décharge, nous devons dire qu'il a réussi à protéger l'église catholique de l'ouest de Ing-tze.
    Une ou deux volées de mitraille tombent au milieu des barques chinoises, qui s'attardaient encore au rivage, et stimulent leur activité. Alors c'est un empressement sans nom; rien ne saurait les retenir, pas même la perspective d'une fortune, et bientôt la dernière a disparu. Toutes remontent la rivière. Demain, à 20 et 30 lieues d'ici, on connaîtra l'affaire et ses résultats; missionnaires et chrétiens ne peuvent qu'en ressentir l'heureuse influence.

    Au milieu du combat, arrive un nouveau navire de guerre russe, bondé de troupes ; il arbore toutes ses couleurs, les soldats sont grimpés partout, et applaudissent par les plus formidables hourras! Pendant ce temps-là, non loin de moi, le général Fleicher attablé avec son état-major, sous une véranda bien abritée du soleil, considère ce spectacle, et célèbre le triomphe des armes russes par de copieuses libations. Au terrible fracas de la mitraille, vient se joindre le bruit joyeux de bouteilles que l'on débouche. Les officiers solennisent leur victoire en buvant du champagne authentique et glacé qui doit bien rafraîchir, par ce temps de canicule, et je ne sais pourquoi il me semble que j'en ferais volontiers autant.
    Cependant la bataille tire à sa fin, les ombres du soir s'allongent ; prenons notre inutile carabine, rentrons pour dire notre bréviaire et remercier Dieu, en récitant les vêpres de Notre Dame des Neiges, patronne de la Mandchourie.
    Le soir, nous apprenons que des centaines de soldats chinois ont voulu fuir vers le sud, et forcer les lignes russes. Assez nombreux sont les tués ; les autres ont pu s'échapper en se dissimulant dans les moissons. Le lendemain matin, chez nous, tout est d'un calme parfait ; les vierges et les chrétiens sont remis de l'émotion produite la veille par le canon, et à la place du dragon flotte, sur la douane, le drapeau russe gardé par deux cosaques.
    La ville chinoise est fouillée avec soin ; les fusils de toute forme et de toute provenance sont partout saisis ; avec les cartouches que l'on trouve on remplit des voitures ; mais on cherche vainement soldats et Boxeurs. Ils ont passé la nuit à se déguiser, et sont les premiers à faire aux vainqueurs les salamalecs les plus respectueux sous l'air béat des plus inoffensifs boutiquiers. Leur haineuse névrose s'est calmée comme par enchantement ; le diable, dont ils se disaient les serviteurs, a déguerpi au plus vite, et on s'empresse d'arborer partout le drapeau russe, à la place du fameux Pai-lai qui ornait la devanture de chaque maison.

    Ah! Ce Pai-lai, encore un de ces mots magiques qui devaient arrêter les troupes européennes. Il signifie : venir en vain, et peut s'appliquer soit aux soldats, soit aux chiens noirs enragés, Hei-feung-keou, que chaque Européen était censé pouvoir lâcher à volonté sur les Chinois, quand lui-même n'était pas désigné par cet aimable qualificatif.
    Nous voilà donc au calme sous la protection du drapeau russe, et il est fort douteux que les Chinois, malgré leurs dires et leurs bravades, osent venir le renverser. Bientôt, les cosaques vont s'avancer vers le nord, d'abord à Hai-tcheng, puis à. Leao-iang et à Moukden où ils pourront donner la main aux troupes du Nord, qui s'approchent par terre.
    La paix nous permet de recueillir sur les événements de Moukden les pieux détails qui suivent.

    1902/20-24
    20-24
    Chine
    1902
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