Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs II

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs II Recrutement des Boxeurs. Leur programme. Premiers désastres. « Je n'ai pas d'armes ». Départ des Religieuses et des Missionnaires. La situation à Ing-tze. Le P. Flandin et son voyage. Ruines. Fuite des missionnaires en Corée.
Add this
    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs II

    Recrutement des Boxeurs. Leur programme. Premiers désastres. « Je n'ai pas d'armes ». Départ des Religieuses et des Missionnaires. La situation à Ing-tze. Le P. Flandin et son voyage. Ruines. Fuite des missionnaires en Corée.



    Tout le inonde avait maintenant entendu parler des Boxeurs ; mais quelles craintes pouvaient bien inspirer des enfants de quinze à dix-huit ans s'exerçant à la boxe, ne possédant aucune arme à feu dont ils dédaignaient, disaient-ils, de se servir, et ne voulant s'appuyer que sur les forces que leur donnait le démon? C'est en son nom seul qu'ils prétendaient agir ; pour obtenir sa protection ils brûlaient de l'encens en son honneur, se privaient de viande et marmottaient certaines formules qui, pour eux, avaient une efficacité souveraine. Il fallait, parait-il, vingt-cinq jours d'exercice, pour être parfait initié, mais alors on devenait invulnérable, et aucune arme, non plus que les balles, ne pouvait entamer l'épiderme.



    De mignonnes fillettes d'abord, puis toutes les femmes qui n'avaient été ni mariées, ni fiancées, se mirent de la partie. On les appelait Houng-teng-tchao-tze, ce qui signifie : verre de lampe rouge. Plus tard il y eut aussi les verres de lampe noire. Elles eurent un sabre pour faire l'exercice, mais elles devaient surtout manier une arme plus gracieuse et mieux faite pour leur fines mains : l'éventail. Munies de cette arme plutôt rafraîchissante, elles devaient, à volonté et même à distance, incendier les maisons des Européens, tuer qui bon leur semble rait, éteindre la mèche des canons, couler les navires, accomplir enfin mille faits prodigieux. Pour tout Européen, c'étaient là des contes de nourrices, bons pour endormir les enfançons ; pour les païens, ces choses étaient absolument certaines, et même actuellement l'expérience les a-t-elle entièrement détrompés? Je ne voudrais pas l'affirmer.

    Ah ! Ceux qui avaient inventé ces duperies, et fait intervenir là-dedans le ciel et ses ordres prétendus, connaissaient bien leurs compatriotes, si crédules qu'on peut leur faire accepter les conceptions les plus ineptes et les plus grossières. Du reste, leur but unique était de soulever les populations et ils ont réussi. Heureuses les autres contrées, si c'était en Chine seulement qu'on pût agiter les masses par la piperie des mots, et les conduire à l'abîme.

    Selon son importance, chaque village possédait une milice plus ou moins nombreuse, et ceux qui jouaient ainsi au soldat étaient flattés d'attirer l'attention publique. La plupart étaient pauvres, ils n'avaient rien à perdre. On vit toutefois des fils de famille se mettre de la partie ; si les parents, par pudeur, le leur interdisaient, ils répondaient que le diable, qui les possédait, les forçait d'agir ainsi ; j'avoue que tout ce que j'ai pu voir ou entendre raconter, ne m'a nullement convaincu du caractère satanique de ces exercices.

    Mais j'ai su que plusieurs papas ayant donné une bonne correction à leurs enfants, ceux-ci étaient aussitôt devenus d'un calme angélique, et n'avaient nullement mis leurs contorsions sur le compte du diable.

    En certaines villes, des mandarins prudents se saisirent de quelques Boxeurs, leur firent immédiatement couper la tête, ce qui suffit à calmer tous les autres comme par enchantement. S'ils avaient le diable au corps, il faut avouer que celui-ci était plutôt de la race des poltrons.

    N'ayant pas toutefois été témoin oculaire de ces scènes, je ne veux pas essayer de nier ce qu'elles pouvaient avoir de satanique.

    Je croirais plutôt à une névrose spéciale due à la haine bête que le Chinois ressent pour l'Européen, dont il n'ose nier ni contester la supériorité, surtout dans les arts et les inventions mécaniques. Il se sent humilié, dépassé, abaissé et sa rage s'accroît avec son dépit et son ignorance.

    C'est là qu'il faut chercher les causes du mouvement qui a éclaté et nullement dans la présence des missionnaires, qui n'en ont été que les victimes. Le programme des Boxeurs répondait à ce sentiment général. La Chine peut être comparée à un malade dont on se dispute l'héritage comme une avance d'hoirie, mais qui se sent encore assez de forces pour essayer, dans un accès de fièvre volontaire, de se dégager et de résister aux envahisseurs, en les mettant à la porte par tous les moyens à sa disposition. Les Boxeurs avaient été créés de toutes pièces pour cette oeuvre, ils n'étaient point seuls. Ce n'était qu'un ferment dans la masse, ou un pétard destiné à mettre le feu aux poudres. La foule des badauds, qui chaque jour les regardait s'escrimer, prenait fait et cause pour eux, et on n'aurait pu impunément toucher leur personne quasi-sacrée.



    Quelques actes isolés d'énergie ne pouvaient donc suffire à enrayer le mouvement, que soutenaient les maires des villages et qu'augmentaient les Tsai-li-ti, adeptes de la secte des Jeûneurs, les mahométans, les soldats et la tourbe des vauriens de village, socialistes spéciaux du pays, vivant surtout de vol et de rapine, qui voyaient avec joie s'entre ouvrir une ère de troubles, dont ils se promettaient bien de profiter largement.

    Le 4 et le 5 juillet, à 40 et 50 lieues de Moukden, retentit un bruit formidable : L'évêque, avec les prêtres, les religieuses et les chrétiens de Moukden sont tous massacrés ; tous les établissements sont brûlés!

    Cette nouvelle arriva chez moi, à la ferme Saint-Joseph, de deux côtés à la fois : de Nieou-tchouang, par un chrétien, et de Ing-tze, par une lettre de la Supérieure appelant au port toutes ses Surs, afin de s'embarquer sur-le-champ avec elle. La foudre éclatant sur notre maison, nous aurait moins surpris. Nous demeurions anéantis, muets de saisissement, mais aucun doute n'était possible, la chose était certaine, et il importait de parer immédiatement aux événements qui évidemment allaient se précipiter.

    Pendant qu'on attelle leur voiture, les Surs Rosine et Symphorose jettent dans une malle les objets les plus indispensables pour un lointain voyage. Je cours à l'orphelinat, et j'annonce à haute voix que tout le monde doit partir immédiatement. Les jeunes filles qui ont des parents iront dans leur famille, les autres chez des chrétiens de confiance à qui on fournira le nécessaire pour les nourrir. Que chacune prenne le plus de vêtements possible, même ceux d'hiver!

    Une heure après, la cour retentissait de gémissements ; enfants et chrétiens entouraient les Religieuses qui montaient en voiture après m'avoir remis les clefs de la maison : puis tout le monde s'éloigne et devant l'établissement vide, je reste seul!

    Que faire ? Organiser la résistance ? J'y ai sérieusement songé. Le terrain s'y prête à merveille ; une digue assez élevée entoure la résidence et les jardins, et à elle seule constitue un rempart sérieux; niais j'ai reçu une lettre du port, me disant de ne pas tenter une défense qui serait inutile et me ferait broyer. Je ne suis pas tout à fait convaincu, seulement il faudrait des armes, et je n'en ai pas.

    Quelques jours avant, j'ai essayé, près d'un Russe en renom, de me procurer une douzaine de carabines ; on m'a répondu poliment que c'était impossible. Cette question des armes, si faciles à se procurer pour les Anglais, si difficiles pour les Français, m'a toujours semblé d'un comique achevé ; il paraît qu'on a vu retenir, dans un port d'Orient, une malle française, parce que le commis d'un armurier de Paris avait eu la fantaisie d'écrire, sur une minuscule boîte contenant un revolver, ces mots effrayants : munitions de guerre. Ce n'est pas le moment de traiter cette question délicate, passons.



    Il faudra donc partir. A 9 heures, pendant mon repas, on vient me prévenir que deux mille soldats chinois, se rendant de Moukden à Ing-tze, sont à une lieue de chez moi. Chrétiens, ouvriers me poussent par les épaules. Je pars. Il est 10 heures du soir ; le temps est chaud, les routes sont superbes et encore libres. A 2 heures du matin, je suis à 4 kilomètres du port, et là, étendu sur une botte de paille, j'attends le jour. A Ing-tze je trouve notre nouveau supérieur, le P. Choulet, et le P. Maillard de la Mission de Madchourie septentrionale ; déjà les Surs sont parties.

    Les femmes et les enfants européens sont en route pour Shanghai, ou pour le Japon. Le commerce est mort ; tous les hommes sont armés et veillent jour et nuit. La populace chinoise, qui couvre les places du quartier européen, est sans tenue aucune, hargneuse, provocante ; elle paraît ; attendre un mot d'ordre.

    Après midi, arrivent les PP. Conraux, Beaulieu et Etellin amenant les deux religieuses de Cha-ling, qui aussitôt montent sur un vapeur en partance, sans même aller à leur maison. Pauvres Surs, elles ont dû fuir si précipitamment, qu'elles ne possèdent que ce qu'elles ont sur le corps!

    Les PP. Corbel et Alfred Caubrière ont été appelés et ne sont point arrivés. Que sont-ils devenus ? Seraient-ils morts, eux aussi? Combien nous sommes inquiets! Et nous ne pouvons demeurer tous ensemble, car à la procure nous sommes déjà fort à l'étroit. Et puis, il faut réserver l'avenir de la mission, ne pas compromettre inutilement tant d'existences, alors il est décidé que le lendemain on s'embarquera pour Shanghai. Comme Supérieur de la mission, le P. Choulet veut rester à son poste, niais il ne peut demeurer seul, je m'offre pour lui tenir compagnie.



    Le 7, vers le soir, les PP. Conraux, Beaulieu, Etellin et Maillard partirent. La veille, nous avions contemplé ensemble, vers le nord-est, un incendie qui paraissait formidable, et avant de lever l'ancre, les voyageurs apprirent que c'était la ferme des Soeurs, Saint Joseph de Toung-kia-touen, que j'habitais depuis sept ans. Ainsi, il n'y avait pas encore vingt-quatre heures que je l'avais quittée, et déjà tout était pillé et détruit.

    Voilà donc quatre confrères hors de danger, et les autres ?

    A l'extrême sud, les PP. Joseph Caubrière et Chometon, sur l'ordre du P. Choulet, ont pu se réfugier à Port Arthur. Dans les régions de l'Est, ils sont quatre, plus ou moins éloignés de la Corée où ils devront chercher leur salut. Nous voudrions pouvoir leur envoyer des instructions dans ce sens, mais où trouver un courrier? Tous les fidèles sont dispersés.

    En ville, la position est encore bien pire que chez nous; tous les domestiques chinois sont partis, chacun doit faire sa cuisine, et se servir lui-même. Enfin nous découvrons un chrétien de Tcha-keou, qui consent à prendre nos lettres, que les catéchistes de son village essaieront de faire parvenir à destination.

    A l'intérieur, la situation doit être extrêmement grave pour nos missionnaires, si nous en jugeons parce qui se passe à Ing-tze : chaque soir, on doit venir brûler notre église et toutes les maisons des Européens. Si la chose arrive, notre vie sera bien en danger, et celle des quelques vierges chinoises qui habitent chez les Soeurs encore davantage. Ces braves filles ne sont pas nombreuses, mais elles nous donnent bien des soucis. En cas d'attaque il n'est pas certain que l'on veuille les admettre sur les bateaux européens, et alors c'est la mort. A la première alerte, le rendez-vous pour tout le monde est à la douane. On l'a fortifiée avec des madriers et des sacs de terre ; toutes les rues conduisant vers la ville chinoise sont barricadées, les canons et les munitions sont en place; on sent la guerre inévitable.

    Les Européens, divisés par escouades, font des patrouilles et veillent à la sécurité publique. Les deux missionnaires eux-mêmes ne quittent guère la carabine ; en plein jour, les voleurs sont venus enfoncer les portes de l'établissement des Surs et l'ont dévalisé. Personne ne nous a prévenus ; la tempête a tout dispersé.

    Nous apprenons avec angoisse que les filles des orphelinats sont partout poursuivies et enlevées ; même les fiancées sont la proie de ravisseurs qui ne savent rien respecter. Quelle bonne aubaine pour tant de voleurs, joueurs, débauchés qui n'ont pas eu le moyen de s'acheter une femme ! Du reste, ceux même qui en possèdent ne se gênent nullement, ils enlèvent ces filles pour en tirer profit, et les vendre à qui veut y mettre le prix. D'autres branches de commerce peuvent avoir leur morte saison, même en Chine, mais celui des filles ne chôme jamais, cest un article qui ne reste pas longtemps en magasin. Rien qu'à Ing-tze et à Toung-kia-touen il y en a bien trois cents. Du reste, dans les familles chrétiennes, filles et jeunes femmes sont menacées du même sort. La loi n'existe plus, tout est permis.



    Cependant, les chrétiens des environs apprennent qu'à Ing-tze, tout n'est pas brûlé ou écharpé, comme les païens le répètent à satiété, et que deux Pères y sont toujours ; alors ils se rapprochent de nous. L'un d'eux s'offre pour porter des lettres à Siao-hei-chan, où doivent se trouver les PP. Viaud, Agnius et Bayart, dont le sort nous inquiète vivement. Si nous pouvions les sauver en leur faisant savoir que Ingtze offre toujours un refuge sûr!

    A l'ouest, les PP. Bourgeois et Le Guével habitent non loin de la nier et auront, nous l'espérons, le temps de s'embarquer. De San-tai-tze, où doivent se trouver les pères Corbel et Alfred Caubrière, pas de nouvelles. Au nord de Moukden, dans un rayon de 25 lieues, sont les PP. Vuillemot, Hérin, Lamasse, Perreau, et quelques prêtres chinois. A l'extrême nord, le P. Lecouflet devra partager le sort des missionnaires de la Mandchourie septentrionale dont il est le voisin. Le P. Lamasse a dans son poste deux Soeurs de la Providence ; sur tout ce monde aucun renseignement. Depuis longtemps le télégraphe ne fonctionne plus, et les mandarins chinois saisissent toutes les lettres arrivant dans les bureaux de poste.

    Qu'elle fut donc pénible et pleine d'angoisses, cette semaine du 8 au 15 juillet, et aussi combien désastreuse! Le 15 toutefois, une joie bien vive nous fut donnée. Le cher P. Flandin nous arriva sain et sauf. 11 était parti à cheval, de Cha-heu-tze, le 8 juillet, sans vouloir croire aux nouvelles qui circulaient partout. Le 11, il était à Tcha-keou où il trouva mes lettres qui lui apprirent la vérité sur le drame de Moukden. Les habitants de ce village vénéraient particulièrement l'évêque qu'ils avaient eu comme curé pendant de longues années ; ils étaient dans la consternation, et tous armés. Le 12, à Iang-mou-lin-tze et à Si-houang-ti, le missionnaire put voir les nombreux exilés dont ces villages étaient remplis. Partout, c'était une stupéfaction profonde et une morne tristesse. Le 13, il était à Iang-kouan. De là, il se dirigea sur la gare de Kai-tcheou, située à l'ouest de cette ville. Suivant ensuite la voie ferrée pendant quelque temps, il crut pouvoir atteindre directement Ing-tze, mais apprenant la présence sur sa route d'un fort parti de Boxeurs, il piqua une pointe à l'est, et passa par Ta-che-tsiao.

    C'est à Ta-che-tsiao que s'étaient concentrés les Russes. Avant même qu'on se jetât sur les prêtres et les chrétiens, Boxeurs, soldats, gardes-nationaux, brigands surtout et désuvrés, tout le monde s'était précipité sur le chemin de fer et sur les Russes. Ceux-ci, ingénieurs, mécaniciens, entrepreneurs et ouvriers, n'avaient avec eux que quelques soldats. A la vue du danger, on s'arma en toute hâte pour tenir tête à l'ennemi. Mais que pouvaient, en chaque station, trente ou quarante hommes contre des milliers d'assaillants ? De toute nécessité, il fallut battre en retraite et à pied, car partout déjà, la ligne était coupée, les rails et les traverses enlevés, les ponts détruits, et tous les travaux bouleversés.



    Si l'attaque fut vive et subite, la défense le fut aussi. Ces hommes savaient qu'ils combattaient pour leur vie ; ils étaient armés et bien résolus à ne pas se laisser assassiner. Bon nombre de Chinois tombèrent donc sous leurs coups, et leur fuite fut remplie d'actions d'éclat qui mériteraient d'être mieux connues.

    Ils avaient fini par se concentrer au nombre d'une centaine; mais leur chef fut tué, et malgré ses dernières recommandations, ils ne purent fuir en ordre, ayant été coupés par les Chinois. Leur groupe principal opéra sa retraite jusqu'en Corée, toujours poursuivi, sans cesse harcelé, mais aussi se défendant toujours et tenant bon, malgré la chaleur, la faim et la fatigue ; le Ya-lou-kiang, fleuve frontière, put enfin être franchi, ils étaient sauvés. On a dit, et je veux le croire, que l'empereur de Russie avait décoré tous ces braves ; certes ils le méritaient.

    L'autre fraction, beaucoup moins nombreuse, se sauva vers Ing-tze et Ta-che-tsiao, et vint augmenter la petite troupe qui s'y trouvait.

    Le P. Flandin avait couché dans un wagon, puis laissant sa mule aux soins de son domestique, il avait achevé son voyage par chemin de fer. Son arrivée fut pour nous un réconfort, et nous fit espérer que d'autres confrères viendraient bientôt. Hélas ! Au lieu de confrères, ce furent les nouvelles qui arrivèrent navrantes, et nous n'étions pas trop de trois, pour supporter tant de tristesses, sans découragement.

    Le 18 juillet surtout fut pour nous une journée de deuil, un de ces jours qu'on voudrait n'avoir jamais vécu. Des courriers aussi nombreux et aussi désolants que ceux de Job, nous apportèrent, presque en même temps, la certitude de la mort des PP. Viaud, Agnius et Bayart massacrés le 11 juillet, au sud de Siao-hei-chan ; des PP. Bourgeois et Le Guével tués le 15 à Lien Chan, après des combats surhumains contre les troupes chinoises.

    Les PP. Vuillemot et Lamasse, avec les deux religieuses françaises de Tie-ling, avaient pu prendre la route du Nord, en compagnie d'une centaine de cosaques bien décidés à vendre chèrement leur vie s'il prenait fantaisie aux Chinois de les attaquer. Une tristesse immense nous envahit, et sur nos lèvres, blêmes de terreur, monta cette brève prière : « Jésus, Marie, Joseph, protégez et sauvez tous ces fugitifs! » Maigre nous, les larmes coulaient de nos yeux. C'est que nous avions déjà bien des morts, et nous craignions que la liste n'en fût point close encore. Nous apprenons bientôt l'investissement de San-tai-tze.



    Le 23, nous arrive la nouvelle de la ruine des établissements du P. Flandin à Cha-heu-tze ; le 25, c'est le tour de Cha-ling, qui outre sa belle et vaste église, possédait un superbe orphelinat, don d'un généreux bienfaiteur, et aussi le collège de la Mission, de construction assez récente. Les élèves étaient depuis longtemps dispersés, l'un d'eux vient d'être décapité à Leao-iang, après avoir montré devant le mandarin stupéfait la foi et le courage des plus célèbres héros de la primitive Église.

    A Moukden, un vieux prêtre chinois, Alexandre Hia, a subi le même sort, et dans des circonstances identiques.

    Un autre plus jeune, Maurice Li, et sa soeur Marthe, l'une de nos religieuses chinoises, ont aussi versé leur sang pour Jésus-Christ.

    Avec leurs prêtres, les chrétiens tombent chaque jour sans distinction d'âge ou de sexe. Partout le sang ruisselle, les chrétientés sont dévastées, le paganisme exige de tous l'apostasie ou la mort. Quelquefois même, le choix n'est pas offert, comme à Hing-ping-pou, à l'est de Moukden, où simples catéchumènes comme baptisés sont indistinctement massacrés; plus de cinq cents cadavres remplissent la cité.

    De Corée, quelques nouvelles consolantes nous parviennent : les PP. Bareth, Villeneuve et Huchet se sont réfugiés à Séoul, en même temps que les PP. Joseph Caubrière et Chometon. A Port-Arthur, ces deux derniers ne pouvaient célébrer la messe, et devaient dépenser 15 francs par jour et par tête, pour frais d'hôtel. C'était trop pour leur bourse, pas assez pour leur piété. Il leur en coûta cependant beaucoup d'abandonner environ cent cinquante chrétiens du Sud, qui s'étaient enfuis vers Port Arthur. Heureusement les Russes, pris de pitié, aidèrent, avec beaucoup de générosité, les réfugiés à se nourrir et à trouver quelques travaux.

    A Séoul, Mgr Mutel reçut et logea tous les missionnaires fugitifs, et essaya par ses bontés de leur faire oublier tant de misères et entrevoir des jours meilleurs. Pendant ses premières années de mission, lui-même a mangé le pain de l'exil dans le sud de la Mandchourie, quand la Corée était fermée à son zèle ; il ne l'oublie pas. Que le Ciel l'en bénisse!

    Le 21 juillet arrivèrent à Ing-tze, par mer, de Lien-chan trente-deux chrétiens. Le séjour dans cette localité était devenu absolument impossible, et ils avaient tout quitté. Avec beaucoup de détails, ils confirment la mort de leurs missionnaires et de seize fidèles, la destruction de l'église et de l'orphelinat. Pauvres gens, on les a entassés dans une maison vide appartenant aux Surs ; ils cherchaient la paix et ils tombent en pleine bagarre.

    Le lendemain deux nouveaux bateaux de guerre entrent dans le port ; leur vue surexcite, sinon le courage, du moins la langue des Chinois. A force de menaces, ils espéraient faire partir les Européens, alors le pillage eût été une vraie partie de plaisir. Mais personne ne bouge, et les Boxeurs en ressentent une vive irritation.

    La position est si tendue que tout le monde prévoit un dénouement prochain. En effet, les événements se précipitent.




    1902/12-20
    12-20
    Chine
    1902
    Aucune image