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La Mandchourie méridionale et les Boxeurs I

La Mandchourie méridionale et les Boxeurs I PAR LE P. Letort Missionnaire apostolique I Qu'est-ce que les Boxeurs? Mort du P. Moulin. Retour de Mgr Guillon à Moukden Le printemps de l'année 1900 n'avait en Mandchourie rien de particulièrement remarquable, sinon une sécheresse assez forte, et une série presque ininterrompue de beaux jours ; les terres avaient été ensemencées comme d'habitude, les moissons étaient bien sorties, et le manque de pluie n'effrayait pas les habitants, qui, généralement, y voient plutôt l'indice d'une année fertile.
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    La Mandchourie méridionale et les Boxeurs I
    PAR LE P. Letort
    Missionnaire apostolique I
    Qu'est-ce que les Boxeurs? Mort du P. Moulin. Retour de Mgr Guillon à Moukden
    Le printemps de l'année 1900 n'avait en Mandchourie rien de particulièrement remarquable, sinon une sécheresse assez forte, et une série presque ininterrompue de beaux jours ; les terres avaient été ensemencées comme d'habitude, les moissons étaient bien sorties, et le manque de pluie n'effrayait pas les habitants, qui, généralement, y voient plutôt l'indice d'une année fertile.
    Une futilité préoccupait un peu tout le monde : l'année avait deux huitièmes mois, et les Chinois, toujours très superstitieux, n'ont pas coutume de redoubler ce mois lunaire, même quand l'astronomie le demande. Pour eux c'est un présage de malheurs. Les chrétiens, en outre, avaient remarqué que, pour la première fois, on avait dessiné à Hong-kong, sur leur calendrier, huit anges, dont six sonnaient de la trompette. A leur avis, ce luxe de trompettes sentait la guerre ; jeunes et vieux en faisaient la remarque à haute voix, non sans en sourire.
    Au mois de mai notre mission jouissait encore d'un calme complet, et rien, absolument rien, ne pouvait faire prévoir les scènes qui plus tard se déroulèrent sous nos yeux étonnés. Les conversions allaient toujours bon train, et de toutes parts on venait demander le catéchuménat. Le chemin de fer russe se construisait avec plus de hâte que de solidité, et déjà les trains circulaient de Port Arthur à Tie-ling, à 10 ou 12 lieues au nord de Moukden. Encore quelques mois de travaux et on allait rencontrer le tronçon du Nord, et tout souder ensemble, en attendant qu'on pût joindre la Sibérie et par là l'Europe.

    Pour activer les travaux, on avait embauché au Chan-toung et au Tche-li 75,000 ouvriers chinois, que les barques et les bateaux européens amenèrent au mois d'avril. Parmi eux se trouvaient bon nombre de gens sans aveu, chargés de propager la révolte dans nos pays du nord de l'empire.
    A ce moment, le terme de Boxeurs, que traduit à peu près le mot chinois I-heu-tsiuen, était inconnu des missionnaires de Mandchourie, sauf peut-être de deux ou trois, qui lisaient un journal français de Shang-haï, l'Écho de Chine, où se trouvaient relatées les scènes, dont les environs de Pékin étaient déjà le théâtre.
    On savait que, depuis deux ou trois ans, les mandarins formaient dans chaque village une sorte de garde nationale appelée Touan-lienhouei, mais elle ne semblait offrir aucun danger, car l'invention n'en était pas absolument nouvelle ; on avait déjà établi cette garde en 1894, au moment où les Japonais menaçaient d'envahir le pays. Les chrétiens en faisaient partie comme les païens et jamais il n'avait été question de religion.
    Au printemps de 1899, un grand mandarin de Pékin, originaire de la sous-préfecture de Sieou-ien en Mandchourie, était arrivé à Moukden avec des pouvoirs extraordinaires. Sa conduite fut très remarquée et elle devait l'être : il voyageait toujours incognito, le plus souvent sans aucune escorte, tantôt à cheval, tantôt en voiture, quelquefois à pied ; habile à se grimer, à prendre tous les déguisements, il pénétrait partout, entendait tout, et de temps à autre cassait un mandarin dont les concussions étaient par trop célèbres, ce qui lui permettait de le remplacer par une de ses créatures. Comme il s'est gravement compromis depuis par sa conduite antieuropéenne, et que sa tête a été demandée par les alliés, il est plus que probable que son voyage au Leao-toung avait pour but d'organiser la révolte, qu'il devait considérer comme le meilleur moyen de chasser les étrangers. Ce mandarin était le trop fameux Li-Ping-Heng.
    Un fait certain, c'est que le complot était organisé d'avance, puisqu'il a éclaté dans les trois provinces de Mandchourie, à peu près le même jour, et qu'au moment où Mgr Guillon était massacré à Moukden, des batteries de canons, disséminées sur les bords de l'Amour, bombardaient la ville russe de Blagoveschensk et les vapeurs marchands qui naviguaient sur le fleuve, à des centaines de kilomètres de cette localité.
    Du reste, tout le monde en nos pays savait que l'anarchie régnait à la cour de Pékin. On avait annoncé plusieurs fois la mort de l'Empereur ; plus tard on le disait seulement frappé d'aliénation mentale, et à haute voix on parlait de sa démission et de son successeur. Les mandarins, recevant coup sur coup les ordres les plus contradictoires, ne savaient plus à qui obéir, et avouaient, sans ambages, que toute administration devenait impossible.

    Malgré ces ferments de discorde, le calme le plus complet régnait au mois de mai, et comme il avait l'habitude de le faire chaque année, Mgr Guillon quitta Moukden, sa résidence habituelle, pour aller au port de Ing-tze où il avait beaucoup de choses à régler avec le P. Choulet son pro vicaire, en même temps curé de la ville, et procureur de la mission.
    Sur son chemin, Monseigneur mit le temps à profit ; il s'arrêta dans les chrétientés et donna la confirmation. Il arriva chez moi, à Toung-kia-touen vers la fin de mai. Nous passâmes plusieurs jours ensemble, et il ne fut nullement question des Boxeurs. En me quittant, l'évêque se rendit à Ing-tze ; je partis pour Hai-tcheng où je devais voir le P. Moulin, et de là m'enfoncer dans les montagnes de l'est, pour visiter et baptiser mes nouveaux chrétiens.
    Le 14 juin j'étais de retour à Ta-che-tsiao, village où le chemin de fer de Ing-tze rejoint la grande ligne de Port Arthur à Moukden ; à cause de cela il possède une gare assez importante, et aussi une petite garnison de soldats russes. Cette localité est située à l'est de Ing-tze, dont elle est éloignée d'environ 30 kilomètres. C'est là que pour la première fois j'entendis le mot de I-heu-tsiuen ou Boxeur. L'un de ces sectaires habitait dans les environs ; par ses excentricités et ses contorsions, qui amusaient la population, il s'était déjà rendu célèbre. Il y avait à peine deux heures que mon cocher, en traversant le village de Houei-tseng-touen, m'avait raconté la curieuse histoire suivante :
    Vers 1889, un jeune bonze était arrivé en cet endroit, et après un séjour de quelques semaines, il avait séduit les habitants par ses incantations et ses promesses. Une centaine lui étaient dévoués et le voulaient faire empereur de Chine. En attendant, on avait commencé par lui donner plusieurs femmes, et il s'amusait à jouer au souverain, exerçant ses fidèles à manier le sabre et la lance, mais sans user de fusil. Le sous-préfet de Kai-tcheou ayant appris ce qui se passait, envoya cinquante cavaliers pour s'emparer du faux empereur et le conduire à son tribunal ; mais les soldats ayant été aperçus de loin, toute la population sortit en armes à leur rencontre, bien persuadée qu'elle était invulnérable, grâce à l'art magique du nouveau souverain. Aussi superstitieux que les autres, les soldats tournèrent bride, et se contentèrent d'envoyer, par-dessus leur épaule, une décharge qui tout naturellement ne blessa personne.
    Encouragée par ce résultat, et plus crédule que jamais, la foule se précipita sur les cavaliers qui ne pouvaient mettre leurs montures au galop, à cause du mauvais état des chemins, et un cheval reçut un coup de lance. Son cavalier le sentant trébucher, se détourna, et voyant l'assaillant tout près, lui tira en pleine poitrine un coup de carabine qui l'étendit raide mort. Le clairon aussitôt sonna la charge, et les soldats, faisant demi-tour, tombèrent sur les paysans, dont un grand nombre fut renversé par les balles. Au nombre des morts, on trouva le faux empereur, tout aussi peu invulnérable que ses dupes, et sa fin tragique évita peut-être une révolution dans le Céleste Empire.

    Les récits plus ou moins fantaisistes, qui couraient sur les Boxeurs, ressemblaient tellement à l'histoire du cocher que je n'y prêtai qu'une très légère attention, et ce fut le cur bien libre que pendant trois jours je fis l'administration de mes chrétiens, tout en baptisant une douzaine d'adultes. Le 17 je quittai le village pour aller à 12 kilomètres plus au nord donner le baptême, pensais-je, à bon nombre de catéchumènes à qui j'avais fixé cette époque. Mais déjà les rumeurs grossissaient, et presque personne n'osa se présenter pour la cérémonie, car on allait, disait-on, massacrer tous les chrétiens.
    Depuis près de trente ans, j'avais déjà entendu ces bruits tant de fois, que je m'en inquiétai peu, me réservant d'aviser selon les circonstances. Je m'efforçai de rassurer mon prédicateur, les ouvriers, et les trois vierges chinoises 1 qui instruisaient les femmes, et songeais à m'en retourner, quand le 19 au matin, un courrier arriva. Il m'apprit la mort du prêtre Damien Hia 2, celle de Soeur Joséphine, et aussi la maladie du P. Moulin, à Nieou-tchouang. C'est pour ce dernier que l'on venait me chercher.
    A cause de la sécheresse les routes étaient excellentes ; passer chez moi, à Toung-kia-touen, n'allongeait pas le voyage ; je résolus de m'y rendre afin de rassurer les surs et le personnel de leur établissement. Les 16 kilomètres se firent lestement, et à midi j'arrivais en même temps qu'un autre confrère envoyé de Ing-tze. C'était le P. Agnius, dont j'ignorais la présence au port 3 où il était venu chercher un nouveau confrère, le P. Bayart. Ensemble nous nous rendîmes à Nieou-tchouang, et il parait que, à Ing-tze, rien de grave n'avait encore eu lieu, car le P. Agnius ne semblait nullement inquiet. Dès le 20 il y retourna, portant des nouvelles du P. Moulin, qui semblait gravement atteint, mais non en danger immédiat.

    1. Dans nos missions de Chine les religieuses indigènes sont désignées par le nom de Vierges.
    2. Se prononce Sia.
    3. Cette expression désigne toujours Ing-tze qui est le port principal de la Mandchourie.

    Le 22, il revint avec le P. Bayart qui se rendait comme vicaire à Siao-hei-chan. En quittant le port, ils avaient été arrêtés par les sentinelles russes du chemin de fer et mis en présence des chefs militaires, qui les avaient fortement engagés à rentrer dans la ville. La ligne du chemin de fer, de Ing-tze à Chan-Irai-kouan, avait été attaquée par les Boxeurs ; ouvriers et employés avaient été obligés de fuir et de se réfugier près des canonnières. On était inquiet ; l'avenir paraissait sombre. C'est pourquoi le P. Agnius, sur le conseil de l'évêque, prenait la route de Nieou-tchouang qui n'était pas la plus directe, mais qui côtoyait moins la ligne du chemin de fer de l'ouest, où le péril semblait concentré.
    Quand il avait quitté son district de Kouang-ning, vers le 15 juin, tout y était calme ; il espérait que les choses n'avaient pas changé ; cependant si le danger devenait réel, il avait un orphelinat et des vierges à sauver, des chrétiens à encourager, et il marchait au devoir. Le cher Père ignorait qu'il courait à la mort et y conduisait son nouveau compagnon.
    Pendant ce temps notre malade, atteint d'une sorte de typhus, causé, me disait-il, par les émotions éprouvées en entendant les menaces des païens, s'affaiblissait rapidement. Il reconnut toutefois le P. Bayart, qu'il avait vu à Paris, le nomma, lui sourit ; ce furent les dernières lueurs d'une intelligence près de s'éteindre. 11 mourut le 24 juin le jour même de sa fête. Mgr Guillon averti arriva de Ing-tze un peu avant minuit.
    Le lendemain nous finies, le plus solennellement possible, les obsèques du regretté P. Moulin, qui fut enterré à quelques pas de la porte de l'église. Au moment même de l'enterrement, il devint prudent de fermer le portail de la cour, tellement la foule chinoise grossissait et devenait effrontée.
    La journée se passa avec Mgr Guillon, partie à mettre en ordre les effets du P. Moulin, partie à parler des événements qui semblaient se préparer ; Ing-tze était en ébullition, mais aucune attaque n'avait encore eu lieu, et la présence d'une canonnière russe, de cinquante soldats japonais, et d'une centaine de résidents européens, tous armés, tenaient encore les Chinois en respect.
    L'évêque rentrait à Moukden, plutôt par devoir que par inclination. Si on lui avait démontré que son séjour à Ing-tze était profitable à la mission, il y serait certainement resté. Mais à Moukden, le P. Emonet, débordé par les événements, ne savait trop quelle résolution prendre ; il écrivait au prélat lettres sur lettres pour hâter son retour.

    Un autre confrère, au moins, écrivit dans le même sens ; alors Monseigneur se décida, et quitta Ing-tze le 24 juin, vers 3 heures après midi. Nous avons vu qu'il était arrivé chez le P. Moulin, dans la nuit.
    Une preuve qu'il ne désespérait point de la situation, c'est qu'il emporta à Moukden les vêtements et les livres du défunt, pour les distribuer aux confrères nécessiteux. Il pensait pouvoir encore agir sur le vice-roi, lui montrer les conséquences d'un soulèvement contre les Européens, et peut-être par là enrayer le mouvement déjà commencé.
    Notre séparation fut pénible ; il nous parut que nous ne devions plus nous revoir sur cette terre de misères. De tout cur l'évêque me bénit ainsi que mes oeuvres, et les larmes aux yeux nous nous quittâmes.
    Le 26 juin, il était à Cha-ling chez le P. Conraux, curé de cette paroisse. Il visita le collège de la mission dont le. P. Beaulieu était supérieur, puis les surs de Portieux et leur orphelinat ; tout le monde reçut de lui une suprême bénédiction. Le 27, il arrivait à Moukden, semblant avoir des ailes pour voler plus vite à la mort et au martyre.
    1902/6-12
    6-12
    Chine
    1902
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