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La Mandchourie 2 (Suite)

La Mandchourie (suite1). III La faune mandchoue appartient à la Sibérie orientale et à la Chine.
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    La Mandchourie

    (suite1).

    III

    La faune mandchoue appartient à la Sibérie orientale et à la Chine.
    Les animaux sauvages sont très nombreux dans le nord dont la plus grande partie est encore inculte. Les panthères se cachent dans les fourrés, le tigre royal n'a pas cessé de parcourir la contrée et d'attaquer les habitants, parfois même jusque dans les rues de leurs villages ; à en juger par la quantité de peaux que l'on vend chaque année et dont quelques-unes ont plus de trois mètres de la tête à l'extrémité de la queue, la race des tigres est loin de s'éteindre.
    De nos jours encore, malgré l'invasion pacifique des colons chinois, et l'élevage de nombreux troupeaux de chevaux, d'ânes et de boeufs, la Mandchourie est un vrai pays de chasse.
    On trouve aussi dans les forêts et dans les vallées latérales du Soungari, la martre zibeline, dont la fourrure est si précieuse : l'empereur et quelques grands mandarins, auxquels il le permet, peuvent seuls s'en revêtir ; le peuple ne doit s'en faire que des collets et des parements de manches.

    1. Voir numéro 39, p. 176.

    Comme la majorité de la population mandchoue s'adonne à la chasse, à l'agriculture et à l'élevage du bétail, l'industrie est fort peu active. Les seules industries locales de quelque importance sont la préparation de l'huile et celle de l'eau-de- vie ; même dans le voisinage des grandes forêts du nord, en dehors des régions de la colonisation chinoise, on remarque avec étonnement des maisonnettes surmontées de hautes cheminées : ce sont des distilleries d'eau-de-vie de sorgho. Les Mandchoux boivent souvent cette liqueur, suivant leur propre expression, « jusqu'à l'oubli du bien et du mal ».
    Le commerce est grand dans le Leao-tong qui, par sa position, est naturellement le rendez-vous des peuples mongols, toungouse, chinois, mandchoux et coréens.
    Dans le nord, il prend depuis quelques années des développements assez considérables, grâce à l'émigration chinoise qui devient de plus en plus forte, et aux négociants européens établis sur le Saghalien, et dans les possessions russes, à Vladivostock, à Kabarofka et à Nicolaïewsk. On trouve dans ces contrées quelques Français dont les maisons ne sont pas sans faire honneur à notre pays.

    IV

    C'est assez, c'est même beaucoup, et peut-être trop discourir des fleuves, des montagnes et des productions ; les géographes nous absoudront, mais les historiens préfèrent les hommes aux choses, parlons donc de la population.
    Sont-ce des Mandchoux qui habitent le pays de Mandchourie ? Que sont les Mandchoux et d'où viennent-ils ?
    L'origine des Mandchoux n'est pas d'une parfaite clarté, la légende s'y mêle à l'histoire et parfois la remplace.
    Dans l'ouvrage intitulé : Véritables usages de l'empereur Tai-tsou, il est dit que la fille du Ciel, étant descendue sur les bords du lac Dou-kourie, situé au-dessus des Montagnes Blanches (Tchang-pai-chan), goûta d'un fruit rouge, l'avala, conçut et mit au monde un fils rempli des dons célestes. Il parla dès le moment de sa naissance. Devenu grand, il s'amusait parfois à parcourir le lac sur un tronc d'arbre creusé en forme de nacelle. Un jour, il se laissa aller au courant de l'eau ; sa nacelle s'arrêta en un lieu où se tenait une assemblée tumultueuse pour l'élection d'un souverain. Trois chefs de famille se disputaient le pouvoir. Chacun d'eux avait ses partisans à peu près égaux en nombre et en forces, et l'élection semblait impossible, lorsqu'un des assistants aperçut le jeune homme et s'enthousiasma de son admirable beauté.
    — Merveille, s'écria-t-il, merveille ! Que toute discussion cesse entre nous. Le ciel nous envoie un chef, je viens de l'apercevoir sur le lac ».
    Tous coururent vers le rivage, et deux des chefs s'adressant à l'étranger :
    — Aimable jeune homme, illustre enfant, qui êtes-vous ? Lui demandèrent-ils. Je suis le fils de la fille du ciel ; mon nom est Kioro d'or, et le ciel lui-même m'envoie terminer vos disputes et faire régner parmi vous la concorde et l'union ».
    Aussitôt des vivats éclatent et les deux chefs qui ont porté la parole, étendent leurs bras, entrelacent leurs doigts, formant ainsi un trône improvisé pour l'étranger :
    — Voilà, voilà, s'écrient-ils, le roi que le ciel nous envoie : il ne nous en faut pas d'autre ».
    Tel est le premier ancêtre de la famille mandchoue, qui gouverne aujourd'hui la Chine. La légende a parlé, écoutons maintenant l'histoire :
    Les Mandchoux appartiennent à la grande famille tartare, connue sous le nom de Huns. Vers l'an 50 de notre ère, vaincus par les Chinois, les Huns, en grand nombre, quittèrent leur pays et se répandirent vers l'Occident, poussant devant eux les hordes barbares, qui vinrent ensemble ravager l'empire romain, au commencement du cinquième siècle.
    Quelques tribus, cependant, n'avaient pas suivi ce mouvement d'émigration, elles se reformèrent peu à peu et devinrent redoutables aux peuples voisins. Sous la conduite du fameux Gengis Khan, les Huns se répandirent comme un torrent en Chine, dans l'Inde et la Perse, en Syrie, en Moscovie, en Pologne, dans la Hongrie et l'Autriche. Au treizième siècle, un petit-fils du conquérant, Koubilai, s'empara de la Chine et devint le fondateur de la dynastie des Yuen qui occupa le trône pendant un siècle, et fit ensuite place à la dynastie chinoise des Ming.
    Mais, vaincus en Chine, les Tartares se cantonnèrent dans leurs vastes steppes, et un de leurs princes, Tamerlan, renouvela les exploits de Gengis Khan, conquit toute l'Asie occidentale et fit trembler l'Europe à la fin du quatorzième siècle.
    C'est vers cette époque qu'il faut placer la division des Tartares en deux grandes branches principales : les Tartares occidentaux désignés sous le nom de Mongols, et les Tartares orientaux qui prirent le nom de Mandchoux.
    Un des chefs de ces derniers, Han-Ouang, réunit de gré ou de force dix-sept tribus sous son autorité, fonda le royaume de Mandchourie et fit de Moukden sa capitale.
    En 1616, sa puissance était si bien établie qu'il ne craignit pas de signaler à l'empereur de Chine sept griefs dont il avait, disait-il, à se venger. Ce hardi manifeste finissait par ces mots : « Pour venger ces sept injures, je vais réduire et subjuguer la Chine ». Surpris par la mort en 1626, il n'eut pas le temps d'accomplir sa menace.
    L'honneur de conquérir la Chine était réservé à Souen-tche, son petit-fils, qui s'empara de Pékin en 1644. Avec lui, les Tartares mandchoux devenaient les maîtres de l'empire du Milieu.
    Telle est, très succinctement résumée, l'histoire politique des Mandchoux jusqu'à la conquête de la Chine.

    V

    A cette dernière époque, les Russes faisaient leurs premières tentatives sur le Saghalien et sur l'Ossouri. Vassili Poyarkov, à la tête de 127 cosaques, explorait les deux fleuves, en relevait le cours, imposait aux Ghiliaks un tribut de fourrures. Le récit de cette aventureuse expédition s'étant répandu, les chasseurs multiplièrent leurs excursions dans ces régions nouvelles.
    Le plus fameux de ces traitants, flibustiers et pillards, fut Pavlovitch Kabarov ; en 1651, il commença la campagne sur le Saghalien, chassa de leurs postes les chefs daouriens, construisit le fort Albazin, dont il fit une sorte de dépôt et de place d'armes ; puis, continuant ses conquêtes, il lança partout ses embarcations sur le fleuve, enleva d'assaut les forts, incendiant les uns, rasant les autres après les avoir pillés.
    Les Tartares mandchoux voulurent s'opposer à l'aventurier ; ils furent vaincus, mais après une bataille sanglante qui fit perdre à Kabarov la moitié de ses soldats.
    Des renforts allaient lui permettre de continuer ses conquêtes, lorsque des contestations survinrent avec les chefs des nouveaux venus et Kabarov fut rappelé à Moscou.
    Le conquérant du Saghalien fut accueilli avec honneur, on lui conféra le titre de Fils de Boyard et de recteur d'un district de la Léna. Il y mourut quelques années après, sans avoir revu les plaines de Mongolie ; sa famille existe encore, et son nom est resté populaire, dans toute la Sibérie orientale1.

    1. On a donné son nom à une des villes principales : Kabarovka.

    Cependant Khang-hi, inquiet du voisinage des Russes, fit couvrir de défenses la frontière du Nord, envoya des forces considérables qui remportèrent plusieurs victoires et chassèrent les envahisseurs. Bientôt ceux-ci revinrent à la charge : la guerre traînait en longueur avec des alternatives de succès et de revers, lorsque les deux gouvernements conclurent le traité de Nertchensk le 27 août 1689.
    La Chine cédait à la Russie la rive droite de l'Argoun, mais lui refusait le Saghalien. Les Russes reculèrent devant le fleuve entrevu qui, pendant un siècle et demi, devait rester fermé à leurs convoitises.
    En dehors de ces événements particuliers, qui se passent dans l'extrême nord, et dont le corollaire se déroule aujourd'hui à Port Arthur et dans les environs, la Mandchourie partage le sort et les sentiments de la Chine ; elle s'enorgueillit des souverains habiles que les relations des missionnaires ont fait connaître à l'Europe, Kang-hi,Yong-tching, Khien-long ; elle frémit de colère ou tremble de peur lors des expéditions anglaises et françaises à Canton, sur le fleuve Bleu, à Pékin ; elle voit les Russes s'emparer d'une partie du pays qu'elle considérait comme sien, et doit, bien malgré elle, ouvrir ses ports aux navires d'Occident.
    Avant la conquête de l'empire du Milieu par les Tartares, la grande muraille, soigneusement gardée par les Chinois, défendait aux Mandchoux l'entrée de la Chine ; réciproquement l'entrée de la Mandchourie était interdite aux Chinois. Depuis lors, aucune frontière ne sépara les deux peuples. La grande muraille fut franchie ; les populations chinoises du Tche-li et du Chan-tong, resserrées dans leurs étroites provinces, se répandirent comme une avalanche dans les immenses plaines de la Mandchourie, et quelques années suffirent pour faire disparaître à peu près tout ce qui pouvait rappeler le souvenir des anciens possesseurs.
    Les Mandchoux ont imposé aux vaincus la tresse de cheveux, c'est la marque de leur conquête. Mais les Chinois ont fait plus. Maintenant on peut parcourir la Mandchourie jusqu'au fleuve Amour avec l'illusion d'être dans quelque province de Chine ; bientôt nous devrons dire russe... ou japonaise. Les paris sont ouverts.... Mais la couleur locale s'est à peu près effacée.
    Le peuple mandchou disparaît de jour en jour et se fond dans l'élément chinois ; vainqueur par l'audace de ses chefs et la valeur de ses armes, il s'est laissé vaincre dans ses moeurs, ses coutumes, ses usages et son langage, par les vaincus.
    Les populations, auxquelles les missionnaires annoncent l'Évangile, sont composées en majeure partie de Chinois, au milieu desquels sont dispersées çà et là quelques familles mandchoues, et éloignées d'eux de nombreuses tribus tartares : les Tongouses, les Daoures, les Solons, les Mongols-khalkas, les Ghiliaks, les Orotchones, les Goldes, les Toungous, les Yu-pi-ta-tze.
    Telles sont les races et les peuplades diverses qui habitent le sol de la Mandchourie ; les tribus sauvages sont disséminées à travers les steppes et les forêts de l'extrême nord ; les Chinois habitent plus généralement les grandes villes et les gros villages, dont l'aspect extérieur ressemble à ceux des autres provinces de l'empire ; rues étroites et sales, maisons basses et enfumées, pagodes plus ou moins élevées, mandarinats et palais aux toits recourbés, chargés de dessins bizarres et précédés de portails, où la sculpture et la peinture se sont données libre carrière, pour créer des monstres fantastiques ou représenter, avec une vérité d'à peu près, les paysages animés ou non de l'Extrême-Orient.

    VI

    Disons quelques mots des principales villes. Par son rang administratif et par sa population, la première des grandes villes est Moukden, la vieille capitale de la Mandchourie.
    « Elle se distingue entre toutes les cités, dit l'empereur Kien-long dans un de ses poèmes, comme le dragon et le tigre entre les animaux ». Elle est située au milieu de campagnes de grande fertilité, mais dépourvues d'arbres ; elle est entourée d'un mur d'argile d'environ dix-huit kilomètres, enfermant un autre rempart quadrangulaire de trois kilomètres construit en briques et flanqué de tours, qui protège le quartier central le plus populeux et le plus commerçant de la cité. Chaque côté de cette muraille est percé de deux portes ; de larges rues, réunissant les portes opposées l'une à l'autre, divisent la cité intérieure en neuf quartiers. Le quartier central est la propriété impériale ; c'est là que se trouvent le palais et les bureaux (yamen) de l'État, la salle des examens.
    Moukden a sur Pékin l'avantage de ne point présenter le tableau d'une ancienne grandeur déchue. Par contre, il lui manque les monuments, le décor artistique et l'encadrement de montagnes qui font la beauté de la cité impériale.
    Au siècle dernier, les empereurs de Chine ne négligeaient point de se rendre en pèlerinage à Moukden, la ville sacrée de leur dynastie. En 1804, Kia-king remplit encore ce devoir de famille. Depuis cette époque, la « sainte face » seule, c'est-à-dire le portrait de l'empereur, a été envoyée tous les dix ans dans cette ville.
    A une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Moukden, se trouve le Tchaou-ling ou Pé-ling, l'enclos sacré, qui renferme les tombeaux des ancêtres mandchoux des empereurs actuels ; à travers les branchages des arbres touffus, on aperçoit les toits rouges des temples, mais nul étranger, nul indigène profane ne peut, sous peine de mort, pénétrer dans cette nécropole.
    Une autre sépulture des empereurs mandchoux, le Fou-ling, se trouve à six ou huit kilomètres au nord-est de la ville. Trois enceintes successives en défendent l'entrée.
    Dans la première se trouve un grand parc très sauvage avec des arbres magnifiques ; la deuxième enceinte, également boisée, contient la demeure des serviteurs de second ordre, attachés au service du temple. De grandes avenues se dirigent vers celui-ci, elles sont bordées d'immenses animaux, en pierre, faible imitation de ceux qu'on voit près de Pékin, aux tombeaux des empereurs Ming. L'accès de la troisième enceinte est absolument interdit aux étrangers.
    Au centre du pays, Ghirin capitale de la province du même nom, située sur la rive gauche du Soungari possède environ 150,000 habitants, son importance ne date que de 1673 ; elle est toute en bois, maisons et pavage, et son enceinte couvre une étendue considérable.
    Les rues sont très animées et le commerce très actif ; c'est un entrepôt de fourrures, de tissus de coton et de soie, de fleurs artificielles dont les femmes de toutes les classes s'ornent la tête, de bois de construction amenés des forêts environnantes de tabac, dont la récolte se concentre dans la baie de Possiet, pour être expédiée de là dans l'intérieur, de pattes et de foies d'ours pour les pharmacies, etc.
    La capitale de la province la plus septentrionale est Tsi-tsi-kar, que les Chinois appellent Pou-khouei ; elle se compose de deux villes, dont l'une intérieure, entourée d'une simple palissade de pierre, renferme l'habitation du gouverneur, les tribunaux, les ministères, les casernes et quelques familles tartares.
    Toutes les maisons, les pagodes exceptées, sont indistinctement couvertes en paille, et défense est faite de les couvrir en tuiles ; malgré la pauvreté de leur toit, elles offrent un air riant et coquet qui frappe agréablement le voyageur, et contraste étrangement avec les constructions chinoises ordinaires.
    La ville extérieure, ville du commerce habitée par les Chinois, entoure la première ; elle est fermée par un simple mur en terre haut de sept pieds.
    Point de rempart comme dans les autres villes chinoises, point de tour, rien de ce qui rappelle la guerre, on dirait que Tsi-tsi-kar se sent fortifiée par son isolement. Bâtie sur des dunes de sable qui se prolongent un peu au sud-ouest et beaucoup à l'est, elle peut renfermer 35,000 habitants. Une seule rue, la grande artère qui se dirige au midi, parait fort commerçante, et c'est là que se traitent toutes les affaires.
    Naguère la population chinoise de la ville offrait une singularité digne de remarque. Tout Chinois pouvait venir s'installer à Tsi-tsi-kar si bon lui semblait, après avoir fait sa déclaration au bureau de police, mais il lui était absolument défendu d'amener des femmes ou des enfants. De cette façon la race chinoise ne pouvait avoir de foyer et n'était composée que de vagabonds, qui nulle part ne sont l'élite de la société.
    A ces trois villes principales, capitales des provinces de Mandchourie, ajoutons Ing-tse que plusieurs s'obstinent à appeler Niou-tchouang, en la confondant avec la ville de ce nom, distante de neuf lieues au nord-est. C'est le premier port du sud ouvert aux Européens par les traités de 1859 et de 1860.
    Elle est située à six kilomètres de la mer et sur le bord d'une rivière que des navires de fort tonnage peuvent remonter.
    Sur les 60,000 habitants qu'elle renferme, on compte plus d'un millier de chrétiens.
    Les religieuses de la Providence de Portieux y ont établi un hôpital, des orphelinats ; les missionnaires y ont installé des écoles, élevé des églises, pendant que les consuls des puissances européennes y bâtissaient leurs maisons et les négociants leurs magasins, autant de constructions qui contribuent à donner à une partie de la ville un air occidental, plus agréable à l'oeil de nos voyageurs que les corniches pointues des Chinois.

    VII

    Pour achever ces notions géographiques et historiques sur la Mandchourie, disons quelques mots de la langue, du gouvernement et de la religion, ou plutôt des religions, car les habitants sont loin d'être unis dans un même culte au Dieu véritable et trois fois saint.
    Le gouvernement1 de la Mandchourie est confié exclusivement à des Mandchoux, il a pour chef un dignitaire civil, qui réside à Moukden ; ce fonctionnaire a sous sa direction cinq ministères dont les attributions répondent exactement à celle des grands départements de l'empire et trois vice-rois, en même temps généraux et administrateurs des provinces. Exercé dans le Leao-tong par des autorités civiles et militaires, le pouvoir est purement militaire dans les provinces de Ghirin et de Tsi-tsi-kar.

    1. Il est évident que dans cette notice, sur la Mandchourie nous ne tenons pas compte des événements actuels, qui, d'un jour à l'autre, introduisent des changements profonds dans le pays.

    Les soixante-cinq tribus mandchoues, les seules survivantes du grand peuple conquérant, sont actuellement réparties en huit classes appelées « bannières » jaune, blanche, rouge et bleue, avec ou sans bordure.
    Chaque bannière a ses tribunaux, ses écoles et son prêtre.
    La population, selon sa bannière, est distribuée dans des groupes de villages formant de véritables colonies militaires, chacun avec sa famille, ou bien dans des casernes. Les guerriers mandchoux, qui n'avaient encore en 1873 d'autres armes que l'arc et la flèche, sont plus utilisés pour la chasse que pour les expéditions stratégiques. Autrefois Mgr Verrolles racontait sur ces défenseurs du Céleste Empire et sur les instructions, que le gouvernement leur donnait, il y a quarante ou quarante-cinq ans, des traits qui ne manquent pas de piquant. Nous en choisissons un entre cent :
    « Il y a dans cette contrée des chrétiens qui sont soldats gardes-côtes, parfois ils me montraient les instructions officielles qui leur étaient adressées de Pékin. Vous n'y croiriez pas, si je n'en citais le texte.
    « Quand il viendra un navire sauvage, disait une de ces circulaires, faites attention : si au-dessus du vaisseau, vous voyez sortir de la fumée noire, rassurez-vous ; infailliblement l'ennemi ne peut descendre, il part. Si, au contraire, c'est de la fumée blanche ; garde à vous, il arrive ! »
    « Puis était dessiné en grosse miniature un je ne sais quoi, de figure grotesque, qu'on me disait être un vaisseau européen. Je ne l'aurais pas deviné. En effet, dans ce croquis, le peintre avait installé des tables au bout des mâts, et sur ces tables étaient braquées des batteries de canon ».
    Les soldats mandchoux ne sont pas encore les premiers guerriers du monde pas plus que les soldats chinois, ils ont cependant fait quelques progrès depuis 1846, date de la lettre de Mgr Verrolles ; ils nous l'ont montré au Tonkin, et peut-être l'Europe, qui a été leur institutrice, se repentira-t-elle un jour d'avoir mis ses armes et sa science entre leurs mains.

    Les religions pratiquées par les habitants de la Mandchourie ont droit ici à une place, car c'est d'elles surtout que s'occupe le missionnaire venu pour annoncer et glorifier le nom de Jésus-Christ, en détruisant le paganisme et la superstition.
    Le bouddhisme, apporté par les Chinois, possède le plus grand nombre d'adhérents, il ne s'éloigne pas beaucoup du bouddhisme pratiqué dans l'empire du Milieu, quoique plusieurs y aient remarqué certains rites lamaïstes.
    Le mahométisme est fort répandu. Les musulmans forment en certains endroits le tiers de la population ; ils habitent, pour la plupart, des villages ou des quartiers séparés et constituent de véritables clans, qui, tout en étant de race chinoise, ne se mélangent point avec leurs compatriotes.
    Les tribus toungouses et mandchoues nomades honorent le ciel, les ancêtres, les génies des montagnes et des fleuves ; elles redoutent les esprits mauvais. « C'est, dit Mgr Boyer, un manichéisme païen assaisonné de métempsycose ».
    En qualité de dieu suprême, le ciel n'a pas de pagode. Les Peaux-de-Poissons (Yu-pi-ta-tze) lui font chaque année un ou deux sacrifices, où ils immolent des bœufs sous un arbre qui lui est dédié, et auquel ils suspendent les os de la victime. Tout le village doit y prendre part.
    Après le ciel, viennent les dieux des montagnes et des fleuves, le tigre et le dragon. Chaque famille a pour les honorer deux pagodes, petites huttes en terre ou en bois à forme chinoise, au fond desquelles est l'image d'une idole horrible avec tigre et dragon, encadrée d'inscriptions chinoises bien souvent renversées, car personne ne sait les lire ; ensuite pêle-mêle des instruments et des ornements en bois, en papier et en fer pour les offrandes, et même une cloche. Chacune de ces pagodes a la porte tournée vers son dieu, celle-ci vers le fleuve, celle-là vers les montagnes.
    Les Tartares rendent à leurs ancêtres un culte presque quotidien ; ils ont une espèce d'autel dans la maison ; c'est une petite caisse ouverte par devant, et fixée sur le mur occidental au-dessus de la fenêtre ; ils y posent des morceaux de bois ou de fer qui représentent les ancêtres, et s'agenouillant en face, ils brûlent de l'encens et font des libations.

    Cette vénération pour les défunts commence aussitôt après la mort.
    Sur le large fourneau, qui sert de lit, à la place occupée naguère par celui qui n'est plus, on met une couverture pliée, un oreiller, et, si c'est un homme, on ajoute un chapeau. Chaque matin on lui offre de la nourriture, on allume sa pipe, et le soir on prépare son lit comme s'il devait venir y reposer.
    Après quelques jours ou quelques semaines, selon l'affection et la dévotion des parents, on éconduit solennellement le défunt, et on termine la cérémonie par un festin qui doit avoir lieu sous une tente.
    Inutile de dire qu'en toutes ces circonstances, les sorciers jouent un grand rôle.
    Ils sont également appelés pour les mariages. Les deux époux s'agenouillent au milieu d'une salle, et le sorcier, tenant d'une main trois ou quatre roseaux liés ensemble avec un ruban rouge ; de l'autre une tasse de vin, se place près d'eux ; à trois reprises, il adresse une invocation aux ancêtres et chaque fois répand quelques gouttes de vin avec le doigt, puis il lance les roseaux sur deux barres en bois qui traversent la maison.
    Les esprits mauvais sont considérés comme la source de tous les maux. Quelqu'un est-il malade, c'est le Posinko (l'esprit) qui le tourmente, et vite on appelle un sorcier qui crie, gesticule, fait résonner toutes les statuettes en fer suspendues à sa ceinture et frappe le tambour en cadence.
    « C'est un remède à tuer quatre hommes au lieu d'en guérir un ».

    VIII

    Le catholicisme n'a germé qu'assez tard sur le sol mandchou. Porté au quatorzième siècle, chez les Mongols, par les intrépides disciples de saint François d'Assise, dont le plus heureux fut Jean de Monte Corvin, il compta des prosélytes en Tartarie et en Chine. Un archevêché, érigé à Pékin avec sept sièges suffragants, engloba la Mandchourie.
    Les guerres civiles et étrangères firent disparaître les résultats de ces débuts, et il faut attendre les missionnaires Jésuites au dix-septième siècle, pour retrouver des chrétiens à Pékin et dans quelques provinces de l'empire.
    La Mandchourie en possédait-elle alors ? Quelques-uns sans doute, mais très peu. En accompagnant l'empereur à Moukden, au tombeau de ses ancêtres, ou dans leurs expéditions géographiques, les Jésuites n'oubliaient pas de parler de Dieu aux populations ; d'ailleurs parmi leurs néophytes, à la cour et à la ville, plusieurs avaient leur famille dans le Leao-tong.
    En 1696, la Mandchourie fit partie du diocèse de Pékin, créé par le souverain Pontife Innocent XII, et placé sous le patronage du Portugal.
    A cette époque, des fidèles du Tche-li et du Chan-tong y émigrèrent. Une trentaine d'années plus tard, nous voyons lés missionnaires portugais de Pékin envoyer au Leao-tong un prêtre chinois dont ils ne disent pas le nom, et puis le silence se fait de nouveau sur les expéditions apostoliques.
    La Mandchourie n'était cependant pas oubliée, puisqu'en 1778 les derniers Jésuites de Pékin demandèrent à Rome d'ériger pour leur mission française un évêché à Moukden ; qu'en. 1787, Mgr de Govea faisait visiter les stations du Leao-tong, qui s'augmentèrent des chrétiens fugitifs pendant les persécutions de 1796, de 1805 et de 1815.
    En 1819, un prêtre ou un catéchiste chinois, Tchen, né dans le Leao-tong, à Ngnan-sin-tai, eut l'honneur de donner sa vie pour Jésus-Christ, dont il avait courageusement prêché la foi.
    Il fut arrêté aux portes de Pékin, jeté en prison, puis traduit devant les tribunaux et sommé d'apostasier. Sur son refus persistant, on le souffleta avec une épaisse semelle de cuir, on lui arracha la peau des tempes, on le tint de longues heures à genoux sur des chaînes de fer, pendant que les bourreaux le frappaient sur la plante des pieds.
    Aux ordres réitérés d'apostasie et aux questions sur les fidèles et sur les missionnaires européens, le martyr répondait :
    « Je ne puis vous dire autre chose que la vérité. Je suis chrétien, faites de moi ce qu'il vous plaira ».
    Après une séance où la cruauté des bourreaux s'était exercée avec plus de rage, Tchen visité et consolé par Mey, un autre prêtre ou catéchiste leaotonnais, rendit son âme à Dieu.
    La mort de l'intrépide confesseur était une gloire pour la Mandchourie, mais elle la privait d'un ouvrier plus que jamais nécessaire à cette époque, où la disette de missionnaires était si grande et les dispositions des mandarins et de l'empereur si malveillantes. En 1826, en effet, Pékin ne comptait plus aucun lazariste français et seulement trois prêtres portugais.
    Ces derniers crurent affermir leur situation en demandant la permission de partir, espérant qu'on les retiendrait ; ils furent, au contraire, pris au mot et durent se retirer.
    Par dévouement à la cause commune, Mgr Pérès, évêque de Nankin et administrateur du diocèse de Pékin, resta avec quelques prêtres chinois, entre autres MM. Sué et Han, qui bientôt furent obligés de se réfugier en Mongolie.
    En 1830, un lazariste portugais, M. Castro fut envoyé à Pékin et s'occupa, par lui-même et par un ou deux prêtres chinois, de la province du Leao-tong, mais nullement de celles de Ghirin et de Tsi-tsi-kar.
    On comprend aisément que les chrétiens de ces contrées ainsi livrés à eux-mêmes, perdus au milieu des païens, aient trop souvent négligé leurs devoirs religieux.
    C'est dans ces circonstances que Grégoire XVI érigea la Mandchourie en Vicariat apostolique et la confia à Mgr Verrolles et à la Société des Missions-Étrangères.
    La mission renfermait, alors, sans compter les enfants, 1.949 chrétiens au Leao-tong et 1.670 dans les groupes de Pa-kia-tse et des Pins (Song-chou-tsoui-tse).
    C'était donc un total de 3.619 catholiques, dont beaucoup, hélas ! Avaient singulièrement perdu de leur ferveur.
    « Redirai-je ici à Vos Éminences, écrira plus tard Mgr Verrolles à la Propagande, en quel état je trouvai cette vigne demi ruinée, abandonnée depuis longtemps, en proie à tous les vices et à tous les abus ? Les fidèles me répétaient dans leur langage naïf cette triste vérité ! «Vieux grand bisaïeul ! Si vous eussiez différé un an de plus à venir nous visiter, c'en était fait, nous n'étions plus chrétiens ».
    Depuis ces années déjà lointaines, le catholicisme a fait en Mandchourie des progrès notables ; en certaines années, sous l'épiscopat de Mgr Guillon, l'héroïque martyr de Moukden, on a compté jusqu'à 3000 baptêmes de païens adultes. Des Religieuses de la Providence de Portieux se sont installées à Ing-tse à Moukden, à Cha-ling, courageuses filles, qui elles aussi, en l'année 1900 de triste et sainte mémoire, ont donné leur vie pour Notre-Seigneur Jésus-Christ avec le Vicaire apostolique et de nombreux missionnaires.
    Voici d'ailleurs d'une façon aussi exacte que possible la statistique des missions de Mandchourie :

    MANDCHOURIE MÉRIDIONALE : Population approximative : 10.000.000. Catholiques 17.000 ; Eglises et chapelles 52 ; évêque 1 ; Missionnaires 28 ; Prêtres indigènes 7 ; catéchistes 17 ; Séminaire 1 ; Séminaristes 19 ; Religieuses européennes et indigènes 233 ; Ecoles 66 ; Elèves 1.233 ; Orphelinats 9 ; Enfants dans ces orphelinats 403 ; Pharmacies et dispensaires 2 ; hôpitaux 2.

    MANDCHOURIE SEPTENTRIONALE : Population approximative 10.000.000. Catholique 10.161 ; Eglises et chapelles 62 ; évêque 1 ; Missionnaires 18 ; Prêtres indigènes 3 ; catéchistes 35 : Séminaires 2 ; Séminaristes 36 ; Religieuses 143 ; Ecoles 91 ; élèves 2.277 ; Orphelinats 7 ; Enfants dans ces orphelinats 272 ; Ouvriers 4.

    1904/211-226
    211-226
    Japon
    1904
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