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La léproserie de Pondichery

La léproserie de Pondichery
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    La léproserie de Pondichery


    La lèpre est fort répandue dans l'Inde. A quoi cela tient-il ? Comme la plupart des lépreux appartiennent à des familles pauvres où les soins de propreté ne sont guère en usage et où une nourriture, insuffisante et malsaine maintient un état de santé générale déplorable, on peut dire que la misère, l'oubli des règles élémentaires d'hygiène sont les causes générales qui occasionnent la maladie et la propagent. Si l'on ajoute à cela l'impossibilité matérielle d'empêcher d'innombrables lépreux d'errer sur la voie publique, d'aller faire leurs emplettes dans les bazars, de vivre de la vie de famille qui occasionne des contacts continuels, on comprend pourquoi cette maladie est si fréquente.
    Certains villages même ne sont peuplés que de lépreux. L'an dernier une bourgade composée presque exclusivement de ces malheureux, Cotteicoupam, s'est convertie et a reçu le baptême:
    De savants docteurs discutaient récemment pour savoir si la lèpre est contagieuse ou héréditaire. Ici, la distinction est tout à fait oiseuse. Le genre de vie de nos lépreux leur permet de propager le mal par contagion et par hérédité. Il faut cependant reconnaître que les cas de contagion sont rares.
    La lèpre est réputée incurable. En réalité on obtient quelques guérisons, mais elles ne sont pas nombreuses. On arrive quelques fois à arrêter l'invasion de la maladie au moyen de l'huile de Chaulmoogra. Cette huile est extraite de la Gynocardia odorata, son odeur est nauséabonde et, comme l'huile de coco elle se coagule à 23° centigrades. Le Hoang-nan donne aussi parfois de bons résultats.
    Rien n'est hideux comme la vue des ravages causés par cette affreuse maladie. Elle n'a pas de marche déterminée. Chez les uns, elle se manifeste par des décolorations de la peau aux mains et aux pieds. Chez les autres elle attaque les yeux et ceux-ci apparaissent alors comme deux trous affreux laissant échapper un liquide visqueux. Parfois, c'est le nez, ce sont les oreilles qui sont déformés, .ce sont les doigts des mains et des pieds qui sont rongés. La chair tombe, en pourriture répandant une odeur infecte.
    Les malades qui ont quelques ressources savent très bien qu'ils sont un objet d'horreur pour leurs concitoyens. Ils s'enferment chez eux pour ne sortir jamais. Mais les pauvres sont bien obligés d'aller chercher de quoi vivre au dehors. On les rencontre partout. Les jours de fêtes, on les voit accroupis sur deux rangs à la porte des églises ou des pagodes, cherchant apitoyer les passants par le spectacle de leurs affreuses plaies
    De pareilles infortunes sont dignes d'exciter la compassion des âmes chrétiennes. Aussi partout où les apôtres du Christ rencontrent ces malheureux, ils s'efforcent de les arracher à une société qui les a en horreur ; ils instituent les léproseries où ces ruines humaines sont traitées avec amour. Mais, hélas ! Dans l'Inde ces asiles de charité ne seront jamais assez nombreux.
    Dans les grands centres, mais là seulement, on a pu établir des léproseries. Madras en possède une. Pondichéry en a une depuis 1826. A cette époque le Comité de Bienfaisance loua une maison dans la ville noire1 et chargea un médecin indigène du soin des lépreux. Plus tard un nouveau local, situé-en dehors de la ville, à Oupalam, reçut les malades. Ces premiers essais ne furent guère satisfaisants.
    En 1839, M. le vicomte Desbassayns de Richemont, fit don à la colonie de 15.386 francs pour la fondation d'une rente destinée à soutenir cette oeuvre. Le comité s'engagea alors à construire un hospice spécial et l'administration concéda, à cet effet, un terrain situé près de l'île des Cocotiers, à peu de distance de l'embouchure de la rivière d'Ariancoupam. L'établissement ne fut achevé qu'en 1844. On marche très lentement dans l'Inde. Les préjugés, les usages et les institutions sont ici comme un granit inattaquable ; cependant sans les piétinements sur place de l'administration qui avait pris l'initiative de l'établisse ruent de la léproserie, les résultats actuellement obtenu seraient déjà vieux de 80 ans.

    1. La ville de Pondichéry est partagée en deux : la ville noire et la ville blanche.

    En 1854, le docteur Collas constatait que le régime laïque ne parvenait pas à retenir les lépreux à l'hospice, en dépit des hommes chargés de surveiller et de recueillir les malades. Il demanda purement et simplement la suppression de l'établissement. Cette proposition fut adoptée par le. Comité de Bienfai sauce, qui en informa M. Desbassayns de Richemont.
    Celui-ci demanda au Ministre de la marine et des colonies, que la léproserie portant son nom fut confiée à la Mission qui devrait en charger la société de Saint Vincent de Paul. Le Ministre approuva, et le service fut remis à la Mission en 1856. Le Comité s'engagea à continuer à aider cette oeuvre en lui servant 50 roupies par mois. La société de Saint Vincent de Paul ayant été dissoute en 1873. Mgr Laouënan déclara que la Mission se chargerait de l'hospice.
    Nous ne nous arrêterons pas à discuter les imperfections de l'administration de l'hospice par la Mission. Ce n'était pas l'idéal évidemment. Les ressources étaient modiques, le personnel des surveillants avait ses défauts. Les missionnaires ne pouvant se substituer à la police, qui ne faisait rien pour les seconder, étaient impuissants à. arrêter tous les vagabonds atteints de la lèpre. On faisait ce qu'on pouvait et on le faisait de bon cur.
    Le P. Bordereau, alors aumônier de la léproserie, a laissé un renom impérissable. Tout le temps que lui laissait l'enseignement, il le passait au milieu de ses chers lépreux. Toutes ses ressources personnelles, toutes les aumônes qu'il récoltait, filles employait à améliorer le régime de ses chers malades. Chrétiens et païens le voyaient arriver chez eux tenant à la main son chapeau comme un mendiant. On savait quel était le but de sa visite et les pièces blanches tombaient dans le chapeau du Père. Sur un emplacement concédé à la Mission il construisit une petite chapelle, qui devint bientôt et resta depuis lors le centre très fréquenté d'un pèlerinage à Saint Lazare le Lépreux Cette affluence de pèlerins, le mardi surtout, apportait, l'hospice des aumônes de toute nature. M. Bordereau, sa messe finie, s'asseyait au milieu de ses enfants et leur faisait le catéchisme. Les lépreux se sentaient aimés, choyés par leur bon Père. Leurs plaies étaient bien soignées, leur ordinaire, relativement abondant, était varié parfois par de succulentes surprises, et ces malheureux étaient assez heureux. En définitive notre bonheur, ici-bas, se compose d'un peu de bien-être, mais surtout de beaucoup d'affection.

    ***

    En 1880, sur l'initiative du gouverneur, M. Laugier, d'accord avec M. Joubert, inspecteur des colonies, l'Administration reprit la direction de la léproserie, contrairement au vu de M. Desbassayns et à la décision ministérielle de 1856. Une commission, composée du Maire, du Médecin en chef et du Préfet apostolique, fut chargée d'établir un nouveau règlement. On décida que le chiffre de cinquante pensionnaires ne serait pas dépassé. Il n'en resta que 25 à 30.
    Le nouveau système, sans amener d'amélioration dans la situation de l'hospice, donna lieu à des dépenses chaque année plus élevées. Aussi en 1881 le Comité, aux abois, proposa-t-il de remettre le service de la léproserie à la Mission.
    Les propositions furent faites en 1886, mais la Mission crut devoir poser certaines conditions. Le Comité de Bienfaisance devait s'engager à lui servir chaque mois les cinquante roupies qu'il donnait auparavant, et le riz nécessaire devait être fourni sur les ressources de l'ouvre Soupprayapoullé. Elle réclama, en outre, que l'Administration intérieure de l'établissement fût entièrement confiée à sa conscience et à, sa bonne foi. D'ailleurs elle s'engageait à fournir, quatre fois par an, un état indiquant le nombre des lépreux entretenus et les dépenses faites. Ces conditions loyales, le Comité les accepta et en référa au Ministre. Mais celui-ci répondit par une dépêche à laquelle la Mission ne crut pas devoir adhérer (1887.)
    L'Administration remit alors en vigueur ses décisions de 1880, mais sans plus de succès. La sous-commission chargée de la surveillance de la léproserie n'existait que sur le papier. Les membres n'avaient pas le loisir de visiter l'hospice. Un personnel sans délicatesse, livré à lui-même, sans contrôle réel, trafiquait sur les ressources de l'établissement et sur les fournitures et aliments accordés aux malades.
    En 1895, M. le docteur Gallay qui, en chercheur ardent, espérait arriver à trouver le traitement de la lèpre, commença à expérimenter quelques remèdes sur les malades de la léproserie. L'officier de santé, M. Cadet, chargé du service médical de cet hospice, ne manqua pas de profiter de cette disposition pour étaler aux yeux du médecin principal toutes les défectuosités du régime auquel était soumis l'établissement.

    * **

    M. le docteur Gallay résolut de s'employer à mettre fin à cet état de chose et proposa de confier la léproserie à la Congrégation des surs de Saint Joseph de Cluny, dont les services dans les hôpitaux coloniaux sont tant appréciés. Son rapport disait qu'il était nécessaire de remettre la gestion des comptes de la léproserie à des personnes sur lesquelles l'administration put absolument se reposer, de rendre la surveillance de l'hospice sérieuse de façon à prévenir les évasions si préjudiciables au bien des malades et à la santé publique, enfin de ne plus confier l'administration intérieure à des individus convertissant une oeuvre éminente de charité en une exploitation scandaleuse, mais de la donner ainsi que le soin des malades à des personnes dévouées, désintéressées et préparées par une vocation spéciale à ce ministère difficile et parfois rebutant. Il concluait en réclamant des religieuses.
    Ces paroles furent entendues et l'Administration promit d'agir. Elle demanda un dossier complet de l'affaire qu'elle déposa soigneusement clans ses cartons et...l'on entendit plus parler de rien.
    Cependant l'hospice continuait à être le théâtre de déplorables abus. Les évasions de malades se multipliaient. D'autres arrivaient déguenillés, exténués, on les nourrissait durant quelques jours, on leur donnait des toiles neuves et puis ils s'échappaient. Les locaux mal entretenus étaient de véritables foyers d'infection.
    Le docteur Roussin qui avait succédé au docteur Gallay, reprit le projet de ce dernier et mit en demeure l'Administration de tenir ses promesses. Malgré les difficultés budgétaires le conseil général vota des fonds pour des constructions nouvelles et demanda que la léproserie fut confiée aux religieuses. Un instant réveillée l'Administration recommença à s'endormir. Sur ces entrefaites arriva un nouveau Gouverneur, M. Rodier, esprit indépendant au-dessus de tous les partis. M. le docteur Roussin lui demanda de signer un arrêté qui mît la léproserie sous le contrôle direct du Chef de service de santé. Le Gouverneur le fit et au commencement de cette l'année. 1898, deux Religieuses de Saint Joseph de Cluny entrèrent en fonctions.

    ***

    Nous sommes très heureux que la divine Providence ait donné une pareille issue à cette affaire de la léproserie.
    Ah ! Quelles sont bien à leur place là, ces anges de la charité ! Comme leur présence fait du bien à ces infortunés ! De jour en jour l'hospice s'est transformé, les malades ont été plus résignés. Ce foyer d'immoralités abjectes et de souffrances sans consolation est devenu bientôt un asile de vertu et de patience.
    La charité chrétienne seule opère ces conversions, et ces merveilles. La prière en commun se fait tous les jours, les hommes sont autant que possible séparés des femmes, les sorties sont interdites et tous les malades sont l'obel d'une surveillance maternelle, mais ferme. Les lépreux assez solides sont occupés à des travaux de jardinage ; les enfants étudient. Le nombre des pensionnaires s'est rapidement élevé de trente a cinquante, il est maintenant largement dépassé.
    Beaucoup de ces malheureux sont payons, d'autres ont des habitudes déplorables. Toutes ces misères morales sont traitées par la céleste charité de nos saintes Religieuses, et la miséricorde de Dieu fait de ces rebuts de la société des êtres choyés par un amour plus élevé que l'amour maternel.

    1903/210-216
    210-216
    Inde
    1903
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