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La léproserie de Mosimien dans les marches Thibétaines

La léproserie de Mosimien dans les marches Thibétaines
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    La léproserie de Mosimien dans les marches Thibétaines

    Tatsienlu a fondé depuis quelques années une léproserie. Etablie d'abord dans une petite maison, à l'extrémité de la ville de Tatsienlu, près du couvent des religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie, elle recueillait une demi-douzaine de lépreuses, qui, avec les soins charitables des Soeurs, recevaient là l'instruction chrétienne et, ne pouvant guérir leur corps, sauvaient du moins leur âme. Ce trop modeste hôpital avait un double inconvénient : il ne pouvait admettre que des femmes, et, trop exigu, ne répondait pas au zèle des dévouées religieuses. De plus, trop rapproché de la ville, il risquait de provoquer des murmures et des protestations de la part de la population, si profondément hostile à la terrible maladie.
    Et cependant, dans toute la région, on rencontre à chaque pas de ces lépreux mendiants qu'on éloigne au plus vite en leur jetant un morceau de pain. D'autres, de situation plus aisée, demeurent cachés dans leur famille, qui les relègue dans une hutte isolée, où on leur apporte leur nourriture. Tous sont craints, détestés et courent le risque de périr, un jour ou l'autre, brûlés vifs dans leur taudis, ce qui non seulement n'excite pas l'horreur, mais semble tout naturel à la mentalité païenne. Quel est le missionnaire qui n'a pas entendu ce lamentable régit : un lépreux gratifié d'un bon repas, enivré si possible, puis les fagots entassés devant le creux du rocher ou autour de la hutte où il gît, et les flammes qui dévorent jusqu'au « dernier ver de la lèpre », car, d'après les théories indigènes c'est au moment de la mort que le « ver » (microbe ?) s'échappe et va communiquer la maladie ; aussi le seul moyen d'éviter la contagion est-il de tout purifier par le feu.
    On comprend facilement, d'après cela, l'opportunité, la beauté de l'OEuvre des lépreux. Assurer à ces pauvres parias le vivre et le couvert, leur procurer sinon la guérison de leur mal, au moins un adoucissement à leurs souffrances, les préparer enfin à une mort paisible, voire joyeuse, éclairée par les espérances chrétiennes.
    Les Franciscaines Missionnaires de Marie désiraient ardemment la création d'une véritable léproserie. Mgr Giraudeau, Vicaire apostolique, et Mgr Valentin, son Coadjuteur, répondirent à leur attente en décidant que la Mission prenait la charge de l'oeuvre qu'elles proposaient et dont la direction leur serait confiée. La Supérieure Générale de la Congrégation ratifia les projets qui lui furent soumis et promit le personnel nécessaire. C'était en 1926-27.
    L'affaire était conclue mais non encore réalisée, car des difficultés surgissaient. En dépit de leur indéniable dévouement, les religieuses seules ne pouvaient suffire. D'abord, il leur fallait un aumônier, et la Mission, trop pauvre en missionnaires, ne pouvait en affecter un uniquement au service de la léproserie ; de plus, pour certains travaux et certains soins à donner aux lépreux, des infirmiers seraient nécessaires, mais où trouver des laïques assez dévoués, assez désintéressés et assez capables, qui consentiraient à s'exiler dans nos montagnes perdues du Thibet pour y vivre au milieu des lépreux ?
    On pensa alors à demander à l'Ordre de Saint-François ce personnel introuvable. Les Supérieurs donnèrent une réponse favorable. Deux Pères et deux Frères furent accordés. Franciscains et Franciscaines allaient pouvoir de concert se dévouer aux lépreux. Mais les oeuvres de Dieu débutent généralement par l'épreuve : celle-là ne devait pas en être exempte. Le P. Tiburce Cloodts, de la Mission d'Itchang, désigné pour la future léproserie de Tatsienlu, était tué par les brigands le 25 août 1929.
    Cependant le moment était venu de passer aux réalisations. Il fallait trouver d'abord un emplacement convenable, et pour cela plusieurs conditions étaient requises. L'enclos doit être assez vaste pour contenir non seulement les maisons des lépreux, le couvent des religieuses et la chapelle, mais encore les terrains qui deviendront champs ou jardins, où les malades les plus valides trouveront une occupation. L'emplacement doit être assez isolé pour éviter tout danger de contagion et enlever aux habitants tout sujets de crainte. Il ne s'agissait pas cependant de bâtir dans un désert, car les religieuses se proposaient d'ouvrir un dispensaire pour la population environnante. Le choix du Vicaire apostolique s'arrêta sur une propriété de la Mission située à 4 kilomètres du village de Mosimien, centre le plus important d'un groupe de villages disséminés dans les environs. Mosimien est à 58 km de Tatsienlu : le voyage est assez difficile, tant à cause de l'altitude du col de Yakiaken (4.000 m.) qu'il faut franchir, que de la neige qui, chaque année, rend les communications impossibles pendant plusieurs semaines. Mgr Giraudeau, étant simple missionnaire, avait bâti en 1899 à Mosimien une coquette église, qui deux ans plus tard fut incendiée par les païens. Une chapelle fut élevée dans la suite, qui, agrandie et restaurée par le P. Ménard, fut bénite le 30 juillet 1930. Quelques mois au paravent étaient arrivés deux Pères et deux Frères Franciscains, les premiers ouvriers de l'oeuvre des lépreux.
    Sur le terrain de la future léproserie, les religieux trouvèrent quelques champs de fèves ou de maïs : rien de plus. A la vérité les pierres ne manquaient pas, ni la terre à façonner les briques, ni les beaux sapins pour la charpente ; mais il fallait d'abord apporter ces matériaux à pied d'oeuvre ; il fallait surtout trouver des ouvriers. Or, dans la région, les ouvriers sont ignorants, maladroits et paresseux ; de plus, les entrepreneurs et chefs 'd'équipe disparaissent parfois avec le salaire qui leur a été avancé pour les ouvriers et avant d'avoir exécuté le quart du travail. Et pourtant ces avances de fonds sont obligatoires, car le pauvre Chinois n'a jamais un sou devant lui, et alors comment trouverait-il des manoeuvres,, comment construirait-il son four à briqués, si l'employeur ne lui avançait quelques dizaines de piastres lors de la signature du contrat ?
    Aucune de ces difficultés, ni aucune autre, n'arrêta les vaillants religieux. Ils commencèrent par transformer en couvent provisoire une pauvre maison indigène ; ils clôturèrent la propriété par un mur dont le développement ne mesure pas moins de 2.000 mètres ; ils nivelèrent le terrain, creusèrent un puits, restaurèrent un vieux moulin, bâtirent pour les premiers lépreux des abris temporaires ; après quoi ils entreprirent les constructions importantes, dont la moitié achevée actuellement donne au visiteur une impression inoubliable. Sans doute, les moines sont encore dans leur masure du début, mais le couvent des Franciscaines se dresse, avenant et joyeux, non loin des hôpitaux et des « cités » des malades.
    Les religieuses, elles aussi, connurent longtemps le provisoire et c'est dans un bien vilain réduit que fut installée, à Pâques 1931, la seconde communauté en pays thibétain des Franciscaines Missionnaires de Marie. Elles continuèrent néanmoins à se dévouer au chevet des lépreux et, un an après, elles prenaient possession d'une demeure mieux adaptée aux prescriptions de l'hygiène et aux exigences d'une maison conventuelle.
    Le démon cependant ne manqua pas de travailler à contrecarrer cet élan de la charité. Il sema la calomnie, répandant le bruit que, avec la croûte des plaies des lépreux, les religieuses confectionnaient une poudre pour propager la maladie ; il suscita la haine d'un haut fonctionnaire, qui alla jusqu'à faire afficher que les terrains de la léproserie étaient confisqués ; il inspira un journaliste qui publia dans sa feuille que l'hospice était un vrai bagne, etc...
    Religieux et religieuses n'en continuèrent pas moins leur oeuvre, qui se défend d'elle-même contre ces calomnies ineptes.
    Dans les derniers jours du mois d'août dernier, je me rendis à la léproserie. La route que je suivais tantôt se cache au milieu des maïs et tantôt longe l'abîme au fond duquel roule un torrent. Une allée se détache du chemin et nous conduit à la modeste maison des PP. Franciscains. J'aperçois l'animateur du logis, le P. Placido : un crayon à la main, il discute avec les vendeurs de bois. Il m'a vu. — « Entrez, Père, entrez. Frère Urbain, une assiette de plus ; nous retenons le Père.
    — Savez-vous, Père Supérieur, que je suis venu vous visiter aujourd'hui avec la détestable intention d'écrire un article pour les « Annales » sur vous et sur la léproserie ?
    — Oh ! Sur moi vous ne trouverez rien à raconter, et sur la léproserie pas grande chose!
    Je n'en crois rien et je réquisitionne le brave Père pour m'accompagner dans ma visite.
    — Voici, commence-t-il, la porte principale de la léproserie ; une autre petite porte perce le grand mur de clôture et permet d'aller au moulin. Notre couvent, à nous, sera en dehors des murs ; les religieuses, au contraire, sont à l'intérieur. Ce garçonnet qui fait paître les vaches, c'est un petit lépreux.
    — Père, qu'est-ce que ces groupes de maisons blanches et proprettes ?
    — Ce sont les « cités » des lépreux. J'ai divisé leurs habitations en trois groupes, séparés les uns des autres par un mur : groupe des hommes, groupe des femmes et groupe des enfants. Chaque groupe comprend 3 ou
    4 maisons avec une cuisine.
    — Et ces deux grands bâtiments jumeaux ?
    — Ce sont les deux hôpitaux pour les grands malades : un pour les hommes, un pour les femmes.
    Et le Père de me conduire dans ces hôpitaux aux salles vastes et éclairées, au parquet dangereusement cirer, aux murs d'une blancheur immaculée.
    La future chapelle, dédiée à saint Joseph, se dresse déjà au centre du domaine. La nef sera réservée aux lépreux, un côté du transept au personnel infirmier, l'autre côté, qui communique avec le monastère de religieuses, sera leur oratoire particulier.
    Nous saluons en passant les dévouées Franciscaines qui n'ont pas craint de venir apporter leur dévouement jusqu'en ces régions lointaines et ingrates. J'admire le savoir faire de leur moine architecte, qui a tout prévu : cloîtres, puits, eau courante, parterres fleuris, buanderie, séchoir, etc.
    Un Frère, perché sur un échafaudage et tout pénétré de son travail, ne nous a pas vus : il moule en ciment, sur la façade de la chapelle, la statue de saint Joseph portant l'Enfant Jésus. Les lépreux, eux, nous ont aperçus ; aussi que de génuflexions, que de bonjours, que de sou rires ! Ils sont si contents de voir leur Père et un visiteur extraordinaire !
    — Nous avons actuellement, me dit le Père, 80 lépreux ; nous pouvons en hospitaliser 150. Il y a, parmi eux, des Chinois, des Thibétains, des Lolos, et même un Lama. 28 sont baptisés, le plus grand nombre des autres sont catéchumènes. Chaque dimanche il y a la messe des lépreux, pendant laquelle ceux qui sont chrétiens reçoivent la sainte communion. Et, tandis que nous prenons le chemin du retour, le Père manifeste toute sa sollicitude pour ses malades.
    — On a dit qu'ils sont malheureux, vous avez bien vu que c'est faux. Ceux qui peuvent encore travailler la terre ont un petit morceau de champ qu'ils cultivent selon leurs forces ; d'autres s'occupent à quelque métier. A tous j'achète le produit de leur travail, ce qui leur procure un peu d'argent de poche. La nourriture, le vêtement, les soins, tout cela leur est, naturellement, fourni gratis.
    Les lépreux malheureux ! Où donc le diable a-t-il déniché cette sottise ? Combien de fois, au contraire, n'ai-je pas entendu des chrétiens, après avoir visité l'établissement, me dire : « Etre lépreux à Mosimien, mais c'est une situation de tout repos ! »

    ***

    En terminant cette visite, on se sent pénétré de reconnaissance pour les bienfaiteurs qui ont contribué à réaliser une oeuvre de si éminente charité : leurs noms seront gravés dans la salle d'honneur de la maison, mais ils le sont déjà dans le coeur des missionnaires et des lépreux. Hélas ! La crise mondiale ne laisse pas que de faire sentir jusqu'ici son contre coup. Le P. Supérieur a dû mettre les travaux au ralenti et se voit obligé de refuser ou au moins d'ajourner de nombreuses admissions de malheureux lépreux.
    Dieu inspire à quelques bonnes âmes la pensée de venir en aide à ces pauvres déshérités : Jésus, l'ami des lépreux, les en récompensera au centuple !

    L. PASTEUR,
    Missionnaire de Tatsienlu.

    1934/200-207
    200-207
    Chine
    1934
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