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La léproserie catholique de Thanh-Hoa

La Léproserie catholique de Thanh-Hoa Père, on vous réclame à la léproserie pour un malade. S'il s'agissait d'un malade ordinaire, le Père ne manquerait pas de poser quelques questions supplémentaires : on l'a déjà tant de fois dérangé pour un mal de tête ou une rage de dents. Mais à la léproserie c'est plus sérieux. Le chef de la chrétienté et l'infirmier ont l'habitude. D'ailleurs, la mort presque subite est la règle ordinaire : hier tel lépreux semblait encore robuste, aujourd'hui il est mort.
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    La Léproserie catholique de Thanh-Hoa

    Père, on vous réclame à la léproserie pour un malade.
    S'il s'agissait d'un malade ordinaire, le Père ne manquerait pas de poser quelques questions supplémentaires : on l'a déjà tant de fois dérangé pour un mal de tête ou une rage de dents. Mais à la léproserie c'est plus sérieux. Le chef de la chrétienté et l'infirmier ont l'habitude. D'ailleurs, la mort presque subite est la règle ordinaire : hier tel lépreux semblait encore robuste, aujourd'hui il est mort.
    Le jeune vicaire enfourche donc son vélo, et en avant sur la route goudronnée. Deux kilomètres sont vite franchis. Voici qu'on aperçoit déjà la haie de bambous qui entoure la léproserie, dominée par le clocheton de la petite chapelle. A travers la haie, moins épaisse par endroits, on peut même voir quelques toits rouges.
    L'arrivée du Père ne passe pas inaperçue ; il est encore à plus de 200 mètres de l'entrée que déjà on frappe le tambour selon toutes les règles de l'art : les coups sont d'abord espacés, puis de plus en plus rapprochés, au point de se confondre bientôt en un bourdonnement ; un arrêt, et de nouveau deux coups rapprochés et un autre vigoureusement appliqué.
    Les lépreux se réunissent à la chapelle afin de prier pour le mourant ; voici même que deux d'entre eux, dont les mains sont encore saines, portent, comme une civière, le lit où repose le malade sous la natte de jonc qui lui sert de couverture. Ils le déposent au bas de l'église ; le Père s'approche : une cloison de bambou tressé sert de confessionnal ; on enlève la natte pour permettre au patient de se faire mieux entendre ; mais alors l'odeur fétide, caractéristique de la lèpre, se dégage du corps du malade et de ses habits souillés. Au début on a de la peine à y tenir, mais avec un peu d'entraînement, on s'y fait.
    Le cas présent est grave : la lèpre s'est portée sur les poumons et se complique sans doute de tuberculose ; le coeur est faible, chaque inspiration du malade est longue, oppressée, sifflante, pénible. Soudain, comme si le malade avait peur de manquer de souffle, c'est une énumération rapide des quelques fautes et, de nouveau, une de ces longues inspirations dont le sifflement aigu vous pénètre jusqu'au cur...
    L'exhortation jaillit toute seule du coeur du missionnaire : « Voici que le Bon Dieu a pitié de ta misère... Il t'a vu souffrir péniblement et il vient te chercher. C'est la fin de tes souffrances et, si tu te repens de tout coeur, aujourd'hui même tu seras en possession du bonheur sans fin et sans mélange ».
    Puis c'est Jésus lui-même qui sort de son tabernacle pour consoler le mourant. Tous les lépreux sont là groupés et, de leur voix rauque, récitent les prières de préparation et d'actions de grâces, tandis que, à travers des lèvres boursouflées et gercées, sur une langue épaisse et déformée, le prêtre dépose la blanche hostie, dernier viatique pour le grand voyage.
    Après avoir remis le ciboire dans le tabernacle, il descend pour donner au malade l'extrême-onction et une dernière indulgence.
    Les lépreux récitent maintenant les litanies des saints ; en Annam tout bon chrétien les sait par coeur.
    Combien j'en ai vu de ces pauvres lépreux, dont le corps au moment de la mort n'était plus qu'une plaie ! Je me souviens encore d'un pauvre petit qui n'avait guère plus de 14 ou 15 ans. Son visage seul avait conservé la peau ; sur les mains et les bras, sur les jambes et les pieds, on aurait difficilement trouvé quelques centimètres de peau pour y faire les onctions. Les lépreux eux-mêmes ne s'approchaient qu'en se bouchant les narines et ce n'est qu'avec une cigarette à la bouche que je pus m'approcher de son grabat pour les dernières onctions.
    Peut-être la lèpre n'est-elle pas aussi contagieuse que certains le disent ; mais cependant il vaut mieux prendre des précautions. Le sacristain a préparé de petits tampons de ouate fixés à l'extrémité d'un éclat de bambou, et c'est avec cela que se font les onctions.
    Quelques mots de consolation encore et le malade est emporté dans sa chambre.
    Certainement il ne passera pas la nuit. Demain matin à son réveil le missionnaire trouvera à la porte de la sacristie l'infirmier venu lui annoncer le décès et lui apporter les honoraires d'une messe. Les lépreux se seront cotisés pour demander une messe « qui dirige les pieds du mort vers le Paradis ».
    Confession, communion, extrême-onction, tels sont les sacrements que le Père administre le plus souvent à la léproserie. Pour être complet, il faudrait ajouter que chaque samedi il vient entendre les confessions et chaque dimanche une quarantaine de lépreux s'approchent de la sainte Table. Les jours de fête ils y sont tous.
    Mais il est d'autres sacrements encore que le prêtre peut avoir l'occasion d'administrer... Le baptême d'abord. Il y a des baptêmes d'adultes ; en effet, la majorité de ceux qui entrent à la léproserie sont encore païens ; mais, petit à petit, leur âme s'ouvre à la vérité et bien rares sont ceux qui, fût-ce au lit de mort, ne demandent pas le baptême. Depuis trois ans que je connais la léproserie je n'ai pas vu le cas se produire.
    Il y a d'autres baptêmes encore ; ce sont les enfants des lépreux. Lorsque mari et femme sont lépreux, il est bien rare qu'ils aient des enfants ; mais il arrive, et cela est tout à l'honneur de la femme annamite que la femme suive à la léproserie son mari lépreux et continue à vivre avec lui comme dans son village. Le danger de contagion ne les effraie pas, et je dois dire d'ailleurs que je connais peu de cas où la femme saine ait attrapé la lèpre en vivant avec son mari lépreux. Dans ces ménages-là, il y a des enfants qui sont sains.
    Tout récemment encore, j'ai eu l'occasion de baptiser deux jumeaux. C'étaient les enfants de deux nouveaux chrétiens qui avaient conservé les coutumes païennes. Or, les païens donnent des noms d'animaux aux jeunes enfants dans la crainte que le mauvais esprit qui rôde ne vienne les enlever. Lorsque le mauvais esprit s'approche de la maison, il n'entend parler que d'animaux, alors il est trompé et s'éloigne déçu. Nos deux petites jumelles avaient donc été nommées, l'une « Crevette de mer », l'autre « Crevette de rizière ». Mais « Crevette de mer » et « Crevette de rizière » n'ont jamais été des noms de chrétiennes ; aussi le Père changea ces noms en ceux de « Bonheur parfait » et les mit sous la protection de sainte Marie-Madeleine et de sainte Marthe, les deux soeurs.
    Il arrive aussi que le missionnaire ait à bénir des mariages de lépreux. Mon Dieu, pourquoi pas ? On fait bien des mariages de tuberculeux, et le danger de contagion est certainement beaucoup plus grand, surtout pour les enfants. Dans d'autres léproseries on sépare complètement les hommes des femmes et, expérience faite, cela ne vaut pas mieux.
    La liturgie est parfois obligée à des concessions : par exemple, quand les deux doivent se donner la main et qu'ils n'ont plus de doigts, ou encore quand le fiancé veut passer l'anneau à l'annulaire absent de sa fiancée ; mais ce sont là cérémonies complémentaires et peu importe si les deux moignons ne font que se toucher ou si l'anneau est simplement maintenu à la place où était autrefois l'annulaire.
    Il va sans dire que le Vicaire apostolique se fait un devoir de venir donner aux lépreux une preuve de sa sollicitude en administrant la confirmation aux nouveaux baptisés ou aux enfants de la léproserie.
    Il n'y a donc que le sacrement de l'Ordre qui n'est pas administré chez les lépreux. Mais il ne serait pas besoin de chercher longtemps pour trouver des prêtres qui, s'ils n'étaient pas lépreux au moment de leur ordination, le sont devenus à cause de leur ministère. Qui ne connaît le P. Damien mourant au milieu de ses lépreux d'Océanie ? On en entend si souvent parler qu'on pourrait croire qu'il fut le seul. Et pourtant, en parcourant le Nécrologe de la Société des Missions Etrangères, on ne trouve pas moins de six fois la mention « mort de la lèpre ». Les anciens missionnaires du Tonkin se souviennent encore d'avoir connu le P. Mathevon lépreux, dont les Annales ont donné une notice biographique (N° 222, mars avril 1935) à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. On peut citer encore les PP. Noguette en Indochine (1702), Clemenceau au Siam (1864), Jolly en Chine (1878), Butard en Birmanie (1913), Mathey en Cochinchine (1927), et probablement plusieurs autres missionnaires, atteints de consomption lente et progressive, qui furent des victimes de la terrible maladie.
    Fondée en 1898 par Mgr Marcou, la léproserie de Thanh-hoa commença avec une dizaine de malades ; elle en hospitalise aujourd'hui 160. Ils reçoivent tous les soins que réclame leur triste état : des injections d'huile de chaulmoogra et de bleu de méthylène diminuent leurs souffrances ; jusqu'ici on ne peut signaler aucun cas de guérison. Mais, à défaut de la santé du corps, ils ont trouvé par le baptême la paix de l'âme, la résignation aux maux d'ici-bas, l'espérance inébranlable en une vie meilleure et sans fin.
    C. PONCET,
    Provicaire de Thanh-hoa.

    1936/257-263
    257-263
    Vietnam
    1936
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