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La Jeunesse de M. Fourcade

La Jeunesse de M. Fourcade Missionnaire apostolique à Pondichéry ET Deux de ses Lettres
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    La Jeunesse de M. Fourcade

    Missionnaire apostolique à Pondichéry

    ET

    Deux de ses Lettres

    Un des plus saints, des plus courageux missionnaires de l'Inde, un apôtre qui a baptisé des milliers de païens, M. Four-cade, est mort à Pondichéry le 26 juillet 1994. Nous avons trouvé dans la partie de sa correspondance que l'on nous a confiée quelques pages charmantes écrites par lui sur son enfance et sa jeunesse. Les reproduire ici est une joie pour nous, comme ce sera, pour nos associés, une joie de les lire. Nous les faisons suivre de deux lettres écrites par le cher et regretté défunt, l'une en 1888, l'autre en 1889, toutes les deux pleines d'esprit et de cur.

    Vous me demandez des nouvelles de ma première enfance. Je les aurais refusées à tout autre, mais pour vous je n'ai rien de caché. Donc, Jean Fourcade naquit à Artigueloutan, canton de Pau Est, Basses-Pyrénées, la nuit du 1er au 2 novembre 1840. Son frère et sa soeur le tinrent le lendemain sur les fonts baptismaux. Sa bonne mère lui raconta, plus tard, qu'il était toujours affamé, et maigre. Maigre je le suis encore, affamé je ne le suis plus, mais les affamés m'entourent toujours...
    Le lieu de sa naissance était des plus poétiques : maison sur le penchant d'une colline, verger et jardin tout autour. Une belle châtaigneraie, de la verdure sur le plan incliné, des champs cultivés dans le vallon arrosé par l'Ousse, jolie petite rivière. Oh ! Quil s'en donna de bondir comme un chevreau parmi toutes ces beautés. Son goût pour la pêche ne tarda pas à se développer. Ses premières lignes ne furent pas une oeuvre d'art, et les filets qu'il tressa avec des joncs ne savaient pas toujours retenir le menu fretin...
    A je ne sais quel âge, il fut envoyé à l'école, mais l'alphabet n'entrait pas dans sa tête, l'instituteur lui donna tellement de coups qu'il en eut la fièvre pendant trois mois, après quoi l'alphabet s'incrusta dans son cerveau, mais il n'eut jamais de goût pour l'étude. Les amusements et la pêche étaient plus conformes à sa nature, son corps était élastique, ses jambes rapides, et son entrain au jeu et à la bataille ravissait les uns et mortifiait les autres. Il avait toujours des coups de poing à la disposition du premier venu. Les poiriers, les cerisiers, les pêchers, les abricotiers devinrent ses amis de prédilection. Ils lui cédaient leurs fruits même tout verts, mais Jean les aimait tant, qu'il les faisait mûrir sur son coeur.
    Son père devint l'ami de Monsieur le curé, ils faisaient des veillées toutes chaudes au coin du feu. Le pasteur, quand il recevait la visite d'un de ses amis, le menait clans sa maison pour lui faire admirer le magnifique panorama qui s'étendait au loin dans la plaine. Peu à peu, Jean devint l'ami des curés voisins, ils le trouvaient charmant, car devant eux le petit monstre prenait des airs de colombe. S'ils l'avaient bien connu, ils ne lui auraient pas répété souvent de se faire prêtre. Cette idée, accompagnée d'une caresse, le flattait, et le costume noir avec son rabat de perles blanches égayait son imagination. Bref, il commença par devenir servant de messe.
    Mais... Mais quelles tribulations. Oh ! Son vieux curé avait un grand défaut, un défaut qu'il ne pouvait pas comprendre chez un prêtre qui aurait pu dormir jusqu'à huit heures. Figurez-vous qu'il sonnait tous les jours la messe à cinq heures, et le père de Jean venait secouer l'enfant en lui disant : « La cloche sonne; vite à la messe... » Oh ! Cest un péché de maudire les cloches, mais comme je n'étais qu'à moitié éveillé quand je grommelais, je pense que je ne commettais pas grandissime faute.
    Il fallait descendre la colline. Pendant l'hiver, le froid frappait ses petits membres qui se mettaient en mouvement comme des machines.
    Telles furent ses premières années ; elles ne rappelaient pas du tout la perfection des saints.
    Jean n'aimait pas l'étude du français, et ne voilà-t-il pas que Monsieur le curé et toute la famille décidèrent qu'il devait étudier le latin. Jean ne dit rien, mais il n'en pensait pas moins que le latin devait être une langue à laquelle il ferait plus d'une injure.
    Enfin, voici Monsieur Lhomond qui se présente à moi avec sa grammaire latine, vieille, déchirée, celle enfin qu'avait étudiée mon vieux curé et que, depuis lors, personne n'avait tirée de la poussière. Je lui fis l'accueil qu'on fait à une vieille, d'un caractère difficile. Mais enfin, comme il s'agissait de rose et de roses, au singulier et au pluriel et à tous les cas, les commencements furent assez parfumés. Et puis, Monsieur le curé avait sa nièce à qui il apprenait le français ; bien que d'une grande piété, et plus âgée que moi de deux ans elle aimait bien à causer. Quand Monsieur le curé s'absentait, et malgré les rodomontades de la servante, au lieu d'étudier nous ne faisions que rire et nous amuser ; heureusement que nous avions bonne mémoire, nous apprenions vite nos leçons. Il y avait un autre agrément dans ma position, je pouvais me livrer à mes goûts pour la pêche. Je rentrais vers onze heures ou midi chez moi et j'étais censé revenir chez le curé à deux heures. Je partais en effet, mais les poissons de la rivière, comme de vrais démons, me tentaient, et j'allais courir après eux ; les malins, que de fois ils se sont moqués de moi ! Ça me faisait mettre en colère; je les poursuivais et j'oubliais souvent d'aller chez le curé, à qui j'expliquais le lendemain que mes parents m'avaient .envoyé garder les vaches ; cela arrivait ..... quelquefois. Mais quand le curé s'était expliqué avec mon père, ma supercherie découverte m'attirait des coups de martinet de la part de mon pasteur. Des fois et bien des fois Monsieur le curé me mit à la porte, ce qui me causait un plaisir ineffable... Je restai deux ou trois jours chez moi, mon frère et ma soeur remplissaient leur office, l'un, de parrain, en me tirant les oreilles et les cheveux, l'autre, de marraine, en me faisant de terribles sermons ; jamais il n'y eut; je crois, une femme plus éloquente. Mon père et ma mère gémissaient, et Monsieur le curé trouvait mon absence bien longue ; il venait à la maison ; on me faisait comparaître, les remontrances pleuvaient sur ma tête, je laissais dire. On finissait par demander pardon pour moi, le curé refusait ; suppliait encore, je voyais bien qu'ils s'entendaient tous, j'obtenais mon pardon, et pour 15 jours je redevenais studieux.
    Après je ne sais combien de scènes de ce genre, mon curé comprit qu'il fallait me mettre au séminaire. Il connaissait Mgr Laurence, évêque dé Tarbes, il me fit admettre à Saint-Pé, petit séminaire des Hautes-Pyrénées. Ce que j'y fis de mieux, ce fut de recevoir des coups de gaule de mon professeur ; j'étais d'une dissipation effrayante.
    Pauvre Jean, il n'allait pas faire long séjour au séminaire. A la fin de l'année, le Supérieur dit à son père qu'il n'était pas fait pour l'étude, et qu'il ferait bien de ne pas le ramener.
    De fait, Jean songeait plus à s'amuser qu'à étudier, et il ne fut pas mécontent quand on lui dit de rester à la maison. Cependant le vieux curé voulut me continuer ses leçons. Dans l'intervalle, à propos d'un différend entre les chantres et l'instituteur, le curé prit le parti de ce dernier, et la famille Four-cade se serra contre son pasteur. Les mécontents allèrent trouver Mgr l'Evêque, à Pau, et obtinrent le changement du curé. Quand le nouveau curé arriva, les mécontents prenant en main les choses de la sacristie, eurent de nouveaux enfants de choeur, et le jour de l'installation, Jean était confondu parmi les autres enfants ; mais il trouvait ses remplaçants à l'autel moins gracieux que lui-même, et il enrageait de se voir à l'écart, lui, l'indispensable depuis longtemps.
    Bref, pendant six mois il se mit à labourer, à garder les vaches et à pêcher. Un beau jour vint à luire. Les nouveaux enfants de choeur se relâchèrent de leur premier zèle, et puis, ils ne vinrent pas servir la messe tous les jours, et puis, mon père, ou ma soeur ou mon frère avaient glissé dans l'oreille du pasteur que j'avais été au séminaire. Bref, un dimanche, un servant de messe manqua. Je chantais le Credo avec les autres enfants, quand j'entends Monsieur le curé me dire de me mettre sur la stalle, à sa droite ; je ne sais si jamais paroles plus douces nont frappé mon oreille, et jugez si je m'appliquai pour bien servir le reste de la messe. Le succès fut complet ; au sortir de l'église les bonnes femmes me souriaient en disant :
    ― Ils ont eu beau faire, ils n'ont pas trouvé et ne trouveront pas quelqu'un qui sache servir la messe comme toi...
    J'abrège, je devins le servant de messe de tous les jours, comme avant, et je n'étais pas peu fier. Sur ces entrefaites Monsieur le curé fit venir auprès de lui, pour lui apprendre le latin, un enfant de très bonne famille, d'Anglet, d'où il sortait d'être vicaire. Pour lui donner un compagnon, Monsieur le curé me fait appeler, un jour ; j'arrive avec mes gros sabots, mon béret et ma blouse, et je me trouve à côté d'un enfant de mon âge, beau comme un ange, habillé comme un prince... Le curé prend un Epitome Histori Sacræ et donne, au hasard, à. traduire un passage, vers la fin... Mon homme fit tout plein de contre-sens. Le livre me fut passé, j'avais déjà traduit tout l'Epitome ; aussi, je m'en tirai fort bien, et le curé dit à son élève:
    Mon ami, il est plus fort que toi.
    Dès lors, Monsieur le curé me dit de venir tous les jours. J'étais content. Mais ce n'était plus l'ancien curé qui se laissait tromper ; celui-ci était raide, et il fallait laisser les poissons tranquilles. Un beau jour, mon compagnon s'échappa, et je continuai jusqu'à ce que mon curé me fit entrer en sixième, au petit-séminaire de Larressore... Monseigneur m'accorda une moitié de bourse, et mon ancien curé consentit à prêter, tous les ans, ce qu'il fallait pour payer l'autre moitié.
    A la fin de ma sixième, après un voyage de 25 lieues, je rentrai un soir chez moi pour les vacances ; tout le monde dormait. C'était le moment que Dieu avait choisi pour me faire connaître ma vocation. Je frappe à la porte, je crie, on reconnaît ma voix : « C'est Jean, c'est Jean ! » et on se lève, et on m'embrasse et on se met à causer.
    Sais-tu, me dit ma mère, la nouvelle de l'abbé Cazenave, de Sendets ? (village voisin.)
    Quoi donc, répondis-je.
    Il est parti à Paris pour se faire missionnaire chez les sauvages... Si tu devais faire un jour comme lui, j'en mourrais de chagrin. Ces sauvages te tueraient.
    Ces paroles me frappent, je ne réponds rien, mais la vie apostolique se présente devant moi, et dans mon coeur je me dis:
    Tu imiteras l'abbé Cazenave1.

    1. Actuellement procureur général à Rome.

    Dès ce jour, je deviens plus sérieux, je prends goût à l'étude, et je me convertis à la retraite prêchée l'année de ma cinquième. Jusqu'à ma rhétorique, aucun événement extraordinaire dans la vie monotone du séminaire. J'allais passer la moitié de mes vacances dans le presbytère de mon ancien curé, qui trouvait mon appétit trop aiguisé. Pour l'émousser il me disait souvent :
    Jean tu manges trop, tu mourras jeune ; vois, moi, je suis sobre, et malgré mon âge, vois comme je me porte bien.
    Sa nièce, Amélie, je la retrouvais chez son oncle, mais les temps étaient changés.
    L'âge et le bon Dieu nous avaient rendus sérieux ; quelle belle âme elle avait ! Quelle simplicité, quelle amabilité ; quelle candeur et quel air d'innocence répandu sur toute sa personne. Elle était un modèle de toutes les vertus. Toutes les fois que son souvenir se présente à mon esprit, je me dis :
    Il n'y a que la religion qui puisse rendre la créature aussi parfaite.
    A mon entrée au grand Séminaire, l'affaire de ma vocation devint plus chaude dans mon cur ; mais que de défaillances ! Que de fois je pris la résolution de devenir missionnaire, dans mes actions de grâces après la sainte communion ! Mais, le soir, elle avait disparu, puis revenait, puis disparaissait encore. Quelles luttes il fallut livrer à la nature pour entrer enfin dans la carrière ! Au milieu de mes défaillances, Dieu mettait dans mon coeur de tels remords que ma vie était une vie de tristesse. Quand j'étais sur le point de partir, le coeur me manquait et je différais encore. Et la pensée des parents qu'il fallait abandonner pour toujours, et le mot de ma mère : « J'en mourrais de chagrin », me faisaient pleurer à chaudes larmes...
    Enfin, je n'eus pas le courage d'avertir mes parents, et, en 1866, je partis pour Paris. Il me semblait que je n'aurais pas pu m'arracher des bras de ceux qui m'étaient chers, et qu'eux-mêmes ne m'auraient pas laissé aller. Malgré la douleur immense qu'ils éprouvèrent et les pleurs qu'ils versèrent, ils montrèrent une résignation admirable et m'écrivirent qu'ils faisaient le sacrifice de leur enfant, puisque Dieu le leur demandait.
    Oh ! Comme leurs paroles me firent du bien ! Huit jours après mon arrivée au Séminaire des Missions Etrangères, nous parvint la nouvelle que neuf missionnaires venaient d'être martyrisés en Corée. Je me voyais sur le chemin de l'immolation sanglante ; que d'aspirations vers la palme enviable entre toutes.
    Mais en demandant la couronne du martyre, je ne demandais pas le martyre à petit feu. Le sabre, poltron que j'étais, me souriait davantage.... J'étais sous-diacre à mon arrivée aux Missions. Après un séjour de vingt mois je partis pour Pondichéry, je fus professeur pendant six ans. Il y a 21 ans que je suis à Alladhy.
    Telles furent mon enfance et ma jeunesse ; priez pour que ma vieillesse soit meilleure.

    Le voeux de petite Rose.

    Novembre 1888.

    Vous voulez des histoires de mes petits parias ; écoutez le voeu de petite Rose :
    Il y a deux ans, j'avais la fièvre, elle me gênait tant soit peu. Petite Rose fit le voeu de faire brûler une bougie à la chapelle, et voulut, pour mieux réussir avec le bon Dieu, accomplir son voeu avant mon rétablissement ; mais il y avait une petite difficulté, c'est qu'elle n'avait pas les six sous nécessaires pour acheter la bougie. Que faire ?
    Elle avait un petit frère à qui elle fit part de son embarras.
    Petit frère, lui dit-elle, j'ai fait voeu d'offrir une bougie pour la guérison de notre Père, mais je n'ai pas d'argent, je voudrais demander un poulet à notre papa, mais je n'ose pas trop ; je crois que tu réussirais mieux que moi, va faire la demande.
    Apparemment celle-ci fut bien accueillie, car le lendemain, dimanche, avant le deuxième coup de cloche, le petit frère m'apportait un petit poulet qui piaillait tout à son aise.
    Ma soeur, me dit l'enfant, a fait voeu d'une bougie pour votre guérison ; faute d'argent nous avons demandé ce poulet à papa ; bien que ce poulet ne vaille que trois sous, nous vous prions de nous faire grâce des trois autres. Donnez-nous la bougie, nous voulons l'offrir au bon Dieu pour qu'elle brûle pendant la messe.
    Je vous laisse à penser si je refusai la bougie ! Le petit frère la reçut, fit deux gambades de joie après m'avoir quitté et la remit à sa soeur.
    Au commencement de la messe, petite Rose alluma sa bougie, alla s'agenouiller au fond de la chapelle et marcha à genoux jusqu'à l'autel. Le servant prit le cierge qui se consuma pendant le Saint-Sacrifice, ce jour-là et les jours suivants.
    Le malade guérit et il se porte bien, puisqu'il vous écrit. Mais Rose n'est jamais venue me dire elle-même qu'elle avait fait ce voeu ; et moi je ne lui en ai jamais parlé.

    Une Fête de Noël.
    Janvier 1889.

    Voulez-vous que nous causions des fêtes de Noël ?
    Voici mon sermon du dimanche qui précéda la fête :
    Mes Frères, si, avec une charrue, je vous ordonnais de labourer en un jour dix acres de terrain, le feriez-vous ? Vous me diriez que c'est impossible. Eh bien ! Voilà ce que vous voudriez me faire faire. Vous paraissez étonnés ; je m'explique :
    Le jour de Noël, vous arrivez en foule pour vous confesser, et vous voulez que dans une nuit je laboure la terre de votre âme avec une seule charrue. En vérité, dites-le moi, est-ce possible ?
    L'auditoire rit sur toute la ligne, et je suis loin de pleurer.
    Vous riez ; cela me fait plaisir et me prouve que vous avez compris.
    Pour labourer dix acres de terrain avec une seule charrue, il vous faudrait de longs jours. Eh bien ! Il m'en faut aussi pour vous confesser. Donc, si vous ne voulez pas tuer votre Père, la nuit de Noël, vous viendrez vous confesser par séries de vingt, trente, quarante par jour, tous les jours d'ici à l'Epiphanie et, ainsi, nous ferons de la bonne besogne.
    La grâce de Dieu, s'emparant de mon sermon le porta sur ses ailes dans toutes les directions, et tout le monde trouva que, cette fois au moins, j'avais parlé d'une manière sensée ; et, comme je l'avais désiré, je vis arriver tous les jours les chrétiens des villages voisins à la confession. Tout cela me faisait penser que la nuit de Noël serait moins orageuse que coutume ; je m'étais trompé. Pendant la soirée, pendant la nuit, avant et après les messes, je confessai cent six personnes, de sorte qu'après la troisième messe je n'en pouvais plus.
    Au moment où je pensais pouvoir me reposer, un jeune homme arrive de dix milles, venant me chercher pour aller donner l'Extrême-Onction à son père. Ce fut comme si le ciel me tombait sur la tête.
    Mais, est-ce bien pressé, lui demandai-je, ne pourrais-je pas y aller demain ?
    Non, Père, c'est pressé ; à cette heure, il est peut-être déjà mort.
    J'étais à bout de forces. Je dis au bon Dieu : « Mon Dieu, vous voyez que je ne peux pas partir ; d'un autre côté, je ne peux pas rester ; à vous de me donner des forces, je compte sur vous. D'ailleurs, si je meurs en route, j'ai tout lieu de croire que vous serez gracieux pour moi au jugement ».
    Là dessus, je montai à cheval. Ma bête, très tranquille d'habitude, s'en alla son petit train, au pas. J'avais bien de la peine à tenir la bride. Mais à mesure que j'avançais, je sentais le grand air me faire du bien, de sorte qu'arrivé près du malade, j'étais dispos. Pour le retour, ce fut magnifique. Je mangeai bien et dormis encore mieux ; le lendemain, j'étais parfait de santé.
    Vive le bon Dieu ! Qui mortifie et vivifie.
    Le bon vieux qui m'avait donné tant de peine mourut le surlendemain.
    C'était une nature rude, mais franche ; je l'avais pris pour gardien de la chapelle de Sittamour et il s'acquittait bien de sa tâche. Il était fier d'être chrétien et ne laissait jamais échapper une occasion de prêcher la religion, même devant les riches.
    Depuis trois ans, devenu aveugle et ne pouvant sortir, il priait jour et nuit pour la conversion des païens. Que de fois, les païens se moquèrent de sa piété et du Dieu qu'il ne cessait d'invoquer et qui, cependant, lui avait enlevé les yeux !
    Mes yeux, répondait-il avec une vivacité extraordinaire. Oh ! Je sais bien qu'il me les rendra, le Dieu que j'aime. Lui qui me les avait donnés, il a bien le pouvoir de me les redonner. Oui, je verrai plus clair que vous, toute l'éternité.

    1905/228-237
    228-237
    France
    1905
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