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La Haine vaincue par la Charité : Mgr de Guébriant

La Haine vaincue par la Charité : Un Épisode de l'Apostolat de Mgr de Guébriant Des voix plus autorisées que la mienne diront les vertus, les travaux, les bonnes oeuvres de Mgr de Guébriant, et surtout son zèle ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Pour moi, me bornant à rappeler, par un exemple émouvant, la bonté de notre vénéré Supérieur, je vous envoie une humble fleurette cueillie dans la brousse, près de Suifu, au bord des verts sentiers fleuris de primevères et de pâquerettes, au milieu des fougères de Wangtatsui. ***
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    La Haine vaincue par la Charité :
    Un Épisode de l'Apostolat de Mgr de Guébriant

    Des voix plus autorisées que la mienne diront les vertus, les travaux, les bonnes oeuvres de Mgr de Guébriant, et surtout son zèle ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Pour moi, me bornant à rappeler, par un exemple émouvant, la bonté de notre vénéré Supérieur, je vous envoie une humble fleurette cueillie dans la brousse, près de Suifu, au bord des verts sentiers fleuris de primevères et de pâquerettes, au milieu des fougères de Wangtatsui.

    ***

    Dans une fervente station chrétienne de l'arrondissement de Juinhsien se trouve un catéchiste que nous appelons « l'Assassin de Mgr de Guébriant ». Ce catéchiste, modèle de piété et de zèle, qui a converti de nombreuses familles païennes, eut une jeunesse très orageuse. Enrôlé en 1900 parmi les Boxeurs, il se distingua par sa haine de la religion catholique et sa rage à détruire les maisons dés rares chrétiens habitant dans sa région.
    Ayant de bonne heure perdu ses parents, il avait mené la vie de bohême, vaguant dans tous les villages d'alentour, passant au jeu ses jours et ses nuits. C'était un grand diable aux poings solides, toujours prêt à la bataille, suscitant partout des rixes sanglantes, trichant au jeu : un redoutable malandrin. A 18 ans il était déjà la terreur du pays. Il aurait pris plaisir à couper en morceaux un bon nombre de chrétiens ; mais il habitait une région encore païenne, où il ne rencontrait pas beaucoup d'occasions d'accomplir de tels exploits : il dut se borner à assommer un seul chrétien, à piller et brûler les chaumières de quelques autres. C'était vraiment trop peu pour un forban de sa trempe et il lui tardait de se signaler par un coup d'éclat.
    Le P. de Guébriant était alors chargé d'une paroisse dans la ville même de Suifu. Ce ministère, qui le condamnait à une vie trop sédentaire, ne pouvait suffire à son zèle apostolique, et il formait le projet de s'enfoncer dans la brousse, au nord de Suifu, pour y travailler à la conversion des païens de cette région infestée de brigands. L'occasion se présenta de réaliser ce désir. Au centre de ce pays sauvage, sur les bords d'une rivière torrentueuse, s'étend un village à l'aspect minable, aux maisons délabrées, dont quelques-unes chaque année sont emportées par les eaux lors des crues de l'été. Dans ce village habitait un gros propriétaire, personnage influent, qui avait livré nombre de malfaiteurs à la justice, ce pour quoi les brigands lui en voulaient à mort.
    Pour obtenir protection contre leurs attaques, il ne trouva rien de mieux que de venir à Suifu se jeter aux pieds du P. de Guébriant, dont la renommée était parvenue jusqu'à son village. Si le missionnaire consentait à quitter la ville pour s'établir dans la brousse, près de sa demeure, il se faisait fort de lui amener les païens de plus de vingt villages, parmi lesquels un grand nombre se convertiraient certainement ; lui-même, avec toute sa famille, donnerait l'exemple en se mettant à l'étude du catéchisme et en brûlant tous ses poussahs. Même compte tenu de l'exagération habituelle, il y avait, dans cette proposition, plus qu'il n'était nécessaire pour décider un apôtre à l'âme ardente comme le P. de Guébriant : quelques jours après, muni de l'autorisation de son évêque, il abandonnait sa tranquille paroisse de Suifu et allait s'établir à Wangtatsui. Là il répara tant bien que mal une maison chinoise, près de celle du grand personnage qui escomptait sa protection, au milieu des fougères, sous les bambous géants, dans un site pittoresque et sauvage, sinistre coupe-gorge éloigné des grandes routes.
    Son installation terminée, et ce ne fut pas long, le P. de Guébriant se mit aussitôt à parcourir cette région déshéritée, où il n'y avait encore aucun chrétien. Sous le soleil et sous la pluie, par les sentiers les plus abrupts, à travers les halliers épineux où, souvent le visage et les mains en sang, il avait peine à se frayer un passage, il allait sans repos, prêchant I'Evangile aux brigands comme aux braves gens, et son zèle intrépide fut récompensé par de nombreuses conversions. Mais le diable veillait.
    Un jour de l'année 1905, l'ancien Boxeur dont il a été question plus haut était en train de festoyer dans un vieux temple des ancêtres, près du village de Hokeou. Sa nombreuse parenté prenait part au festin, tous païens qui ne songeaient guère à pleurer leurs ancêtres défunts et remplaçaient les lamentations par de bonnes rasades d'eau-de-vie. Quand les faces furent suffisamment illuminées et les nez devenus rouge carmin, ce fut un beau vacarme, chacun narrant ses exploits de façon plus ou moins véridique. Le boute entrain de la bruyante réunion était notre jeune Boxeur, qui lui aussi, avait à conter d'édifiantes prouesses. Il les détaillait avec fierté, lorsqu'un des convives osa lui faire remarquer que jusqu'ici il n'avait pas fait grande chose et que, en dépit de ses rodomontades contre les Européens et contre les chrétiens, il était si peu redouté que le « grand homme Kouang » (nom chinois du P. de Guébriant) avait l'audace de prêcher sa religion partout, même dans le village de ce rude adversaire. Humilié publiquement et excité par les rires de l'assistance, le jeune malandrin fit aussitôt, en face de tout, le serment de tuer l'audacieux missionnaire, ennemi des dieux chinois.
    A quelque temps de là, le P. de Guébriant célébrait pour la première fois la messe dans le petit village du « Vieux Tombeau » devant une vingtaine de catéchumènes ; il lisait l'Évangile, lorsque des coups redoublés retentirent, frappés sur la porte de la chapelle, qui ne tarda pas à céder : c'était le fameux Boxeur, avec ses compagnons, armés de sabres et de couteaux, qui se précipitaient à l'attaque du missionnaire ; heureusement, c'était déjà trop tard : à peine ont-ils entendu les premiers cris des assaillants, les catéchumènes, comprenant que la vie de leur pasteur est en danger, l'ont enlevé de l'autel, l'ont fait passer par une fenêtre donnant sur le jardin, et, au pas de course à travers les rizières, l'ont transporté, à quelques kilomètres de là, dans la maison d'un nouveau converti, cachée au milieu des bosquets de bambous. Ce n'est qu'arrivé là qu'il lui fut permis de quitter les ornements sacerdotaux. Il était à peine jour ; un épais brouillard empêchait de voir à trois pas ; les assaillants, d'ailleurs, étaient trop occupés à piller et à tout casser pour se lancer à temps à la poursuite des fugitifs.
    A la faveur de la nuit qui suivit cette journée mouvementée, le P. de Guébriant put regagner Hokeou et, le lendemain, Wangtatsui.
    Le Boxeur avait manqué son coup, mais il ne renonça pas pour autant à son funeste projet. Un beau soir il arrive à Wangtatsui, où il se présente avec un air contrit et humilié.
    « Touché par la grâce de Dieu, dit-il, je renonce aux idoles et désire m'instruire de la religion catholique ». Le Père accueille avec sa bonté ordinaire le sinistre bandit, qui porte un grand coutelas sous ses habits et n'attend que le moment favorable pour le lui planter dans la poitrine. Mais plus de 200 personnes sont là ; au moindre geste suspect il serait désarmé et peut-être lynché. Il faut donc prendre patience, et, en attendant l'occasion d'approcher le missionnaire quand il sera seul, le prétendu converti se résigne à suivre les exercices des catéchumènes. Chaque jour, matin et soir, le Père explique les sublimes enseignements et exhorte ses auditeurs à aimer Notre Seigneur, qui les a aimés jusqu'à mourir sur la croix pour leur salut, et à s'aimer entre eux comme des frères. Le Boxeur écoutait de toutes ses oreilles, épiant attentivement les faits et gestes de celui dont il médite la mort. Autour de lui on ne parle que de la charité extraordinaire du P. de Guébriant, de sa patience inaltérable ; on cite mille traits touchants de sa bonté, de sa sollicitude pour les malades et les indigents, de la préférence qu'il manifeste envers les petits, les humbles, les plus pauvres. Tous ces propos ne laissaient pas d'agir sur le coeur endurci du Boxeur. D'ailleurs le Père lui adressait souvent la parole, et toujours avec douceur, s'informant de sa santé, de ses besoins, le questionnant sur ses parents et ses amis encore païens, lui demandant en quoi il pourrait lui rendre service.
    En venant à Wangtatsui, le bandit s'était blessé aux cailloux du chemin et la plaie s'était envenimée. Un jour, le P. de Guébriant l'apprit ; aussitôt il lava le pied malade avec de l'eau blanche, l'entoura de ouate et d'un bandage bien propre, et lui continua ces soins durant plusieurs jours. Le Boxeur avait déjà vu le Père soigner quelques-uns de ses compagnons ; il en avait été surpris, un peu ému même ; mais, quand il vit agenouillé, à ses pieds pour le soigner celui qu'il ne songeait qu'à tuer, il en fut bouleversé. Jusque là il s'était raidi, essayant de résister, s'efforçant de persister dans son sinistre projet, mais la grâce qui agissait malgré lui devait triompher. Un soir il alla jeter son terrible coutelas au fond d'un ravin, puis il revint s'agenouiller en pleurant devant le tabernacle, et c'est là que le trouva le P. de Guébriant. La charité avait vaincu la haine.
    A partir de ce jour, l'ancien Boxeur étudia le catéchisme avec ardeur et, quelques mois après, il recevait le baptême dans des sentiments admirables de foi et de contrition.
    Quand il retourna chez lui, ses parents et ses amis lui tournèrent le dos, le traitèrent en traître et en paria, et lui, jadis si fier, si prompt à s'emporter et à jouer du couteau, se laissa injurier sans mot dire. Avec une vingtaine de francs que lui donna le P. de Guébriant il entreprit un petit commerce et, au bout de quelques années, à force de courage et de ténacité, il réussit dans ses affaires, fonda un foyer chrétien et parvint à une honnête aisance.
    Pendant plus de vingt ans, il subit toutes sortes de tribulations et d'avanies de la part de ses anciens compagnons, mais Dieu récompensa sa piété et sa persévérance. Ces dernières années il a eu la joie de voir toute sa parenté et nombre de ses amis embrasser la religion catholique, et c'est lui-même, aidé de sa femme, élevée à l'orphelinat catholique de Suifu, qui leur enseigna le catéchisme.
    Dans l'humble chapelle du village où jadis le P. de Guébriant faillit être massacré, deux cents chrétiens prient avec ferveur pour l'apôtre à l'âme de feu qui, le premier, parcourut leur pays sauvage et leur fit connaître le vrai Dieu. Et ce grand vieillard qui pleure, agenouillé au milieu de ses petits enfants qui, les mains jointes, prient comme des anges, c'est « l'assassin de Mgr de Guébriant » !

    Marcel DUBOIS,
    Missionnaire de Suifu.

    Le Vicaire apostolique de Suifu, ayant pris connaissance de l'article ci-dessus envoyé par un de ses missionnaires, y a ajouté les lignes suivantes :
    « Je recommande à la charité des Associés de l'OEuvre des Partants et des lecteurs des Annales l'ouvre des Catéchuménats du district de Wangtatsui, fondée par le P. Dubois, digne successeur de notre vénéré Supérieur général ».

    + Louis Renault,
    Vic. Ap. de Suifu.

    1935/149-156
    149-156
    Chine
    1935
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