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La guerre et le peuple Japonais

JAPON La guerre et le peuple Japonais PAR M. MAEDA Prêtre japonais. M. Maeda, ordonné en 1894, est le premier prêtre japonais de l'archidiocèse de Tokyo. Depuis plusieurs années, il s'occupe surtout des ouvres de presse. Seul ou en collaboration avec M. Ligneul, il a publié un « Cours d'instructions aux chrétiens » et de nombreuses brochures de propagande et d'apologétique.
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    JAPON

    La guerre et le peuple Japonais

    PAR M. MAEDA

    Prêtre japonais.

    M. Maeda, ordonné en 1894, est le premier prêtre japonais de l'archidiocèse de Tokyo. Depuis plusieurs années, il s'occupe surtout des ouvres de presse. Seul ou en collaboration avec M. Ligneul, il a publié un « Cours d'instructions aux chrétiens » et de nombreuses brochures de propagande et d'apologétique.

    Prêtre pieux et instruit, il est aussi orateur apprécié non seulement des chrétiens, mais aussi des païens. A diverses reprises il a été appelé à donner des séries de conférences à la «Société Impériale d'Education », devant un auditoire composé de directeurs d'école et de professeurs.

    M. Maeda écrit assez convenablement le français pour fournir des articles en cette langue à diverses publications japonaises. L'article que nous donnons ici est de lui, et certainement nos lecteurs s'intéresseront à cette étude sur l'état d'esprit du peuple japonais pendant la guerre avec la Russie.

    Depuis trente ans passés, il n'y a probablement pas de pays dont on ait plus souvent parlé que du Japon. Mais surtout depuis quelques mois, il n'est bruit dans le monde entier que de la guerre russo-japonaise. C'est que le Japon, cette fois, s'est signalé par un trait d'audace auquel, même de sa part, on ne s'attendait pas. Attaquer la Russie, y a-t-il aujourd'hui en Europe un autre peuple qui l'eût osé ? Et pourtant, (du moins jusqu'à maintenant), le vieux proverbe semble se vérifier. « Audaces fortuna juvat » : les Japonais sont victorieux.

    Le canon, tiré à cette extrémité de l'Asie, a retenti par toute la terre ; le monde entier l'a entendu, et les autres peuples demeurent étonnés, presque stupéfaits, de tant de hardiesse et de tant de succès. « Mais quel est donc ce peuple japonais, semblent ils dire, qui pour la première fois qu'il sort de son île, débute par un tel coup d'éclat ? »

    A voir ses soldats et ses marins se promener dans les rues de la capitale, généralement petits de corps, avec leur figure basanée, leur tête étrange, leur air gauche et embarrassé, dans leurs souliers et dans leurs habits européens, presque toujours trop grands pour eux, on ne se douterait pas que sous cette bonhomie négligée et cette démarche lourde, il y a un esprit si vif, tant d'intrépidité et de courage.

    Pour pronostiquer l'avenir et dire d'avance quelles seront les conséquences de cette guerre, il faudrait des lumières que personne, probablement, n'a encore. C'est avec le temps seul que beaucoup de choses maintenant obscures s'éclairciront. Tout est si extraordinaire dans cette entreprise que, sur beaucoup de points, les prévisions des politiques les plus perspicaces seront certainement mises en défaut.

    En attendant que les événements suivent leur cours et arrivent là où il plaira à la Providence, cette guerre a déjà eu un résultat considérable et de grande importance, c'est l'effet qu'elle a produit tout d'abord. Sur le peuple japonais lui-même. Avant la guerre, durant ces quatre dernières années surtout, lé vieil esprit du peuple japonais s'était modifié profondément. Les principes du matérialisme, qui dominent dans le nouvel enseignement, avaient abaissé de beaucoup l'ancien idéal de la nation, idéal d'honneur, de probité et de patriotisme. L'intérêt et l'argent prenaient par degré, dans l'estime du peuple japonais, une place qu'ils n'y avaient jamais eue. Avec la civilisation matérielle, les produits superflus se multipliant, le luxe était devenu commun, obligatoire même pour un grand nombre, forcés de paraître aisés souvent sans l'être, et ruineux pour tous. De nouveaux besoins naissant tous les jours, afin de se procurer les moyens d'acheter et de jouir, des stratagèmes, autrefois malhonnêtes, commençaient à être réputés légitimes. La vénalité, en particulier, autrefois si honteuse, en était venue à ne plus même se cacher. Les moeurs suivaient naturellement la même pente : leur niveau baissait. Sur tous ces points en même temps la conscience publique se relâchait, et tous les efforts réunis des éducateurs et des moralistes philosophes suffisaient à peine à retarder un peu ce mouvement.

    La politique intérieure dit pays devenait de jour en jour plus embarrassée. Dans la confusion des opinions et la rivalité des partis, gouverner en paix était devenu vraiment difficile. La dissolution de la Chambre, répétée plusieurs fois de suite, indique assez en face de quelles difficultés se trouvait le Pouvoir. Dans le trouble et le mécontentement des esprits, le socialisme se répandait vite, comptant déjà des partisans nombreux et puissants.

    En un mot, pour ne rien dissimuler, l'égoïsme, sous toutes ses formes, semblait sur le point de prévaloir, amenant avec lui, comme il fait toujours, la division dans le corps social, et comme conséquence éloignée, la ruine.

    Aussitôt que la guerre eut été déclarée, tout changea. En même temps que l'électricité en annonça partout la nouvelle, la nation entière tressaillit. D'une extrémité à l'autre du pays, l'union se fit soudain dans une seule pensée, la guerre. A cette annonce, l'âme du vieux Japon, qu'on pouvait croire, avec quelque raison endormie ou malade, se réveilla et se retrouva tout entière. Ce peuple de quarante millions d'hommes, comme s'il eût été animé par un seul esprit, n'eut plus qu'une volonté : l'honneur du pays, une seule résolution : la victoire ou la mort.

    La nouvelle chambre, réélue sur ces entrefaites, oublie ses rancunes et abandonne ses plans d'opposition ; en trois jours elle a fini ses séances, votant sans discuter tout ce que le gouvernement propose. « Le pays avant tout ». Dans le peuple, toute dépense inutile est supprimée : tes plus aisés se privent de tout ce qui n'est pas indispensable, les pauvres mêmes offrent une partie du peu qu'ils ont pour les frais de la guerre. L'impôt du sang, beaucoup plus douloureux que celui de l'argent, est payé, lui aussi du même cur. Tout d'abord les anciens soldats de la guerre de Chine sont rappelés, ils sont plus expérimentés que les jeunes, ils les soutiendront. Mais ce sont des hommes de trente-cinq ans et même au-dessus, ils ont femmes et enfants : peu importe ; ils partent ; leurs parents, leurs amis, leurs enfants, leurs femmes, leur village tout entier les accompagnent jusqu'à la gare voisine ; et dans ces foules où tout le monde souffre, extérieurement on ne voit pas un seul signe de faiblesse. Ceux qui restent sont aussi courageux que ceux qui partent. Des deux côtés la résolution est la même ; au ton, à la puissance des cris qu'ils poussent en se quittant, il n'y a pas à en douter, ils sont prêts à tout. Avec de pareils hommes, tout est possible, il y a de quoi être effrayé. On n'est pas étonné après cela que, le moment venu de tenter un coup héroïque, quand le chef demande qui veut mourir, pour dix hommes dont il a besoin, deux mille se présentent, et s'envient mutuellement cet honneur.

    Et puis, quand la fatale nouvelle, non, la glorieuse nouvelle arrive qu'un fils, qu'un mari, qu'un père est mort, au Japon comme ailleurs les larmes coulent, parce que la nature a des droits, mais ce tribut payé à la faiblesse, le courage reprend aussitôt le dessus. Alors ce sont des félicitations que l'on adresse ; l'on fait visite aux parents de ceux qui sont morts en combattant pour « le Pays ». Un jour ou l'autre il faut mourir, leur mort a été brave, il n'y a rien à regretter pour eux. Ceux qui restent n'oseraient pas se plaindre, d'ailleurs ils ne seront pas délaissés. Dans chaque village, les familles s'unissent pour soutenir les veuves et les orphelins abandonnés.

    Lourd et effrayant assurément est le poids que celle guerre fait peser sur la nation tout entière, mais admirables sont le patriotisme, l'unanimité et l'endurance qu'elle lui a donné l'occasion de montrer. Un célèbre penseur a dit que pour un homme la grandeur se mesure d'après sa puissance de dévouement. (Juste par opposition à l'égoïsme, qui donne la mesure de sa petitesse). Or, ce qui est vrai des particuliers l'est aussi des peuples, c'est par le dévouement qu'ils se montrent grands. Appliquée au peuple japonais, cette maxime voudrait dire que le Japon, par sa conduite présente, s'élève au premier rang des peuples.

    Faut-il pourtant l'appeler un grand peuple ? Non, pas encore, parce que son éducation n'est pas achevée. Parmi les nations contemporaines, le Japon n'a que trente ans d'âge, ce n'est pas suffisant. Il faut attendre et prendre patience avant de savoir ce qu'il sera. Pour le moment c'est un enfant terrible, qui s'amuse avec les engins les plus redoutables et qui joue à la mort, sans paraître s'apercevoir du danger. Ce qu'il a appris pendant trente ans de ses maîtres il le montre aujourd'hui sur terre et sur mer, et impossible de nier qu'il a bien profité de leurs leçons.

    L'amiral Makaroff, l'homme peut-être le plus estimé et le plus redouté des Japonais, est un de ceux dans les livres duquel ils ont le plus appris. En face d'un adversaire de ce mérite et d'un pays immense comme la Russie, leur enthousiasme et leur passion de la gloire se sont exaltés au plus haut point.

    Autrefois, même quand leur pays était ignoré du reste du monde, et qu'ils se battaient comme entre frères dans les étroites limites d'une province, la seule pensée d'illustrer leur famille et de laisser un nom de plus dans l'histoire, suffisait à leur faire produire de vrais prodiges de témérité et de bravoure. Aujourd'hui que cette guerre les met comme sur un théâtre où le monde entier les regarde, est-il étonnant qu'ils soient intrépides ?

    Les enfants mêmes, restés à la maison pendant que leurs aînés se battent, sont animés du même enthousiasme et de la même passion de gloire. Jusque dans les écoles de filles, l'agitation des esprits est extrême. Malheur à celles d'entre elles qui devant leurs compagnes se montreraient froides ou indifférentes aux succès des armées japonaises. Etre insensible à l'honneur du Pays, à leurs yeux, c'est le plus grave des crimes.

    Il existe aujourd'hui un certain nombre d'hommes, dont l'idéal et l'unique ambition sont de s'élever eux-mêmes, de s'enrichir et de jouir. Pour des hommes de ce caractère, ce qu'on appelle « la patrie » n'existe plus guère que de nom. L'intérêt de leur pays ne les touche qu'autant qu'ils y gagnent quelque chose ; et peu leur importe son honneur, pourvu qu'ils vivent à l'aise et que rien ne leur manque. Au jugement de ces égoïstes, l'ardeur des Japonais pour la gloire, leur mépris des souffrances et de la mort, doivent paraître bien exagérés, extravagants comme des folies de jeunesse.

    En effet, d'après la logique du dollar, que pareille conduite est absurde ! Mais ceux qui ont lu l'histoire du passé savent clairement une chose, c'est que pour les peuples comme pour les hommes, l'avenir n'est pas aux jouisseurs, mais à ceux qui savent souffrir et se dévouer.

    Sans doute, malgré toute sa bravoure, tout peuple peut éprouver parfois des revers. Les Japonais non plus, dans cette guerre, ne sont pas à l'abri, peut-être, de graves échecs. Mais tant que le dévouement lui reste, un peuple se relève, ou plutôt, même battu, il demeure invincible.

    C'est pourquoi, malgré la puissance formidable du peuple russe, le plus grand ennemi du Japon n'est pas la Russie.

    Aujourd'hui les Japonais ne la craignent plus, parce que, quand même ils seraient vaincus à la fin, il peuvent être vaincus sans honte, on les connaît. L'ennemi à redouter pour eux n'est pas au dehors, il est au-dedans. Jusqu'à présent ce peuple a vécu d'idéal, beaucoup plus que de réalité. Il ne changera pas de nature, il lui faudra toujours un idéal. Son malheur serait de perdre celui qui a fait sa force jusqu'à maintenant et de le remplacer par un autre bien différent : la jouissance par l'argent et la ruse.

    Sil narrive jamais que le peuple japonais, matérialisé par son éducation, cesse de croire à la vertu et à l'honneur, et devienne simplement égoïste, ses ennemis n'auront plus besoin de le combattre, car il tombera et se détruira de lui-même.

    Beaucoup de penseurs se préoccupent déjà de savoir ce que fera le Japon, supposé qu'il soit victorieux. La question est encore prématurée. Quoi qu'il arrive, il en est une autre plus grave et de plus grande importance pour l'avenir, c'est celle de savoir quelle croyance le peuple japonais adoptera pour base de sa morale future, et quel système pour règle de sa politique ?

    Avant de rêver la splendeur de l'édifice, il faut songer d'abord au fondement.
    1905/38-44
    38-44
    Japon
    1905
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