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La guerre au Kientchang

KIENTCHANG LETTRE DE M. LE BOUETTÉ Missionnaire apostolique. La guerre au Kientchang J'étais à Ningyuen lorsque j'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée par le P. Sirgue. C'était la fête de Noël, nous assistions au feu d'artifice quand le courrier nous a remis ces nouvelles de France. Une affaire, qui aurait pu être grave, m'avait fait aller à l'évêché quelques jours auparavant ; vous verrez par cette lettre qu'on peut être victime de guerre, même loin de l'Europe.
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    KIENTCHANG

    LETTRE DE M. LE BOUETTÉ

    Missionnaire apostolique.

    La guerre au Kientchang

    J'étais à Ningyuen lorsque j'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée par le P. Sirgue. C'était la fête de Noël, nous assistions au feu d'artifice quand le courrier nous a remis ces nouvelles de France.
    Une affaire, qui aurait pu être grave, m'avait fait aller à l'évêché quelques jours auparavant ; vous verrez par cette lettre qu'on peut être victime de guerre, même loin de l'Europe.
    Depuis plusieurs mois notre général gouverneur, se croyant hors d'atteinte dans ce petit coin reculé de la Chine, s'était déclaré indépendant du Setchoan. Pendant longtemps il ne fut pas inquiété. Il levait les impôts par millions pour entretenir ses brigands armés... L'opium, qu'il achetait en gros chez les Lolos, lui permettait un commerce très rémunérateur... Il venait même de permettre aux Chinois la culture du pavot, quand le « vent » cessa d'être favorable. Pendant qu'une armée chassait les Yunnannais du Setchoan, une division prenait la route du Kientchang, et après quelques jours d'attente non loin de chez le P. Chrétien, où l'absence de barques les empêchait de passer le fleuve, ils ont poursuivi rapidement l'armée du général Tchang, notre ex-gouverneur. Non loin d'ici, ils ont été renforcés par quelques milliers de Lolos ou d'autres brigands. Près de Loukou, on s'est battu plusieurs jours, enfin les Setchoannais ont reçu deux mitrailleuses qui ont fait une quarantaine de morts. Il n'en fallait pas davantage pour mettre la panique parmi les braves de Tchang.

    JUILLET-AOUT 1918, N° 122.

    J'étais en visite chez les chrétiens, pendant que les troupes s'approchaient de Loukou. C'était au début de décembre.
    Le 7 décembre, je reçus un courrier. Il me fallait rentrer en toute hâte, les soldats arrivaient, et les gens transis de peur s'enfuyaient, emportant ce qu'ils pouvaient...
    Je rentrai le 8... Pas encore de soldats, mais tous se demandaient ce que le lendemain leur réservait... Le lendemain ne fut pas plus mauvais. La nuit du 8, on avait entendu la fusillade à quelques kilomètres. Lundi... mardi... encore calme. Le mercredi, vers 10 h. 1/2, la note changea... Les mitrailleuses étaient arrivées. Les quelques centaines de soldats de ce côté s'étaient enfuis. La poursuite commença acharnée, car les Lolos, venus au nombre de 2.000 ou 3.000, en voulaient à leurs fusils... Ils s'attaquèrent également au prétoire, qui fut pillé... Quand la fusillade était encore loin, je me promenais dans mon jardin ; mais des sifflements de balles me firent rentrer. A peine dans ma chambre, je vis les tuiles de mon toit sauter en éclats ; un instant après, les enfants de l'école, qui étaient à l'église, se précipitaient ici en criant : « Père, ils sont à l'école des filles ! » Au même moment des balles de Mauser, traversant trois portes, brisaient des pierres dans ma cour. Dieu soit béni ! Malgré le grand nombre d'individus présents : écoliers et réfugiés, personne ne fut blessé. On tira sur l'oratoire une dizaine de coups, puis, les portes ayant cédé, les brigands armés (c'est le nom qui convient le mieux à ces soldats), envahissaient église, sacristie, chambres... il y en avait partout. Ils enlevèrent d'abord mon cheval, puis dans la sacristie tout ce qu'ils purent, avant mon arrivée. Car lorsque je sus qu'ils y étaient, j'y courus, et ils n'osèrent plus rien prendre. Un de mes calices fut emporté à quelques mètres, puis jeté par terre. Ma croix d'autel dorée, et 2 clochettes également dorées, furent prises : on les croyait d'or massif ! ! Deux aubes, deux ornements, etc... disparurent. Bref, ma présence empêcha le pillage complet. Daus ma chambre, on visita tout. On avait dit, paraît-il, que le colonel ennemi avait déposé chez moi une trentaine de ballots d'opium et d'argent. Erreur qui m'aurait valu, au dire de quelques-uns, cette attaque armée qui n'aurait pas été dirigée contre moi personnellement ! Je ne sais au juste la vérité, mais il est certain que c'est moi qui ai pâti. Ma présence a empêché égalementle sac complet de ma chambre. Quelques menus objets ont disparu, rien de bien important.
    Cela dura une demi-heure. Alors me vint du secours. Un des Chinois qui commandait ces brigands, plaça son drapeau à ma porte, et se mit en Sentinelle. Dans la suite, je ne fus plus inquiété.

    Le soir même, une partie de la bande, poursuivant l'adversaire en fuite, saccageait une maison de chrétiens à 30 lis d'ici, tuait le propriétaire et mettait à sac une chapelle que nous y avons.
    Pendant ce temps, le général Tchang s'enfuyait, heureusement pour le pays, car sa fuite a mis, pour ainsi dire, fin à cette campagne et à ces pillages. On l'a pris, dans la suite, et il y a 15 jours, il s'est suicidé dans la prison de Ningyuen, avec deux de ses sous-chefs.
    Est-ce la paix désormais?... On dit que les Yunnannais sont de nouveau vainqueurs. Mais ici, le Chinois a des ennemis plus terribles que tout autre, je veux dire les Lolos de la montagne. Le commerce de l'opium, que seuls ils peuvent cultiver, leur a fourni de l'argent en quantité, et par là, dés fusils, des « Mauser » à chargeur. Pour un peu de la précieuse drogue, les soldats leur vendent des cartouches, et depuis, les pillages armés, les meurtres, les incendies, les razzias sont presque quotidiens. Il y a quelques jours, une balle a partagé en deux la tête d'un de mes chrétiens.

    1918/533-535
    533-535
    Chine
    1918
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