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La grève révolutionnaire à Canton

La grève révolutionnaire à Canton
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    La grève révolutionnaire à Canton

    La grève révolutionnaire et nullement économique, qui a été déclarée à Canton le 20 juin dernier, doit être attribuée, en partie du moins, aux tragiques événements qui se sont déroulés à la fin du mois de mai sur la concession internationale de Shanghai. Il est évident que l'excitation des Chinois contre les nations impérialistes et en particulier contre l'Angleterre, provoquée par les Russes, agents des Soviets à Canton, n'a fait que donner plus d'ampleur à un mouvement qui a vite tourné en attaque directe contre la concession étrangère de Shameen.
    A la nouvelle des événements de Shanghai, les réformistes chinois donnèrent l'ordre, par esprit de solidarité, de boycotter à Hongkong et à Canton toutes les marchandises des puissances impérialistes. On ordonna de plus à tous les Chinois, qui étaient au service des sujets de ces puissances, d'abandonner leur service.
    Après quelques hésitations les syndicats de Hongkong donnèrent le signal de la retraite. Une nuée de Cantonnais se replia aussitôt sur la ville rouge où tout ce monde fut hébergé aux frais des contribuables. A Canton cependant, la situation était encore peu solide. Durant les journées allant du 6 au 15 juin, les armées du Yunnan et du Kouangsi avaient attaqué les troupes rouges dans l'intention de les chasser de la ville et de la province de Canton. C'est ce qui explique pourquoi le mouvement anti-impérialiste ne put éclater immédiatement après les désordres de Shanghai, mais seulement un mois après.
    Lorsque la défaite des Yunnano-kouangsinais eut laissé le champ libre aux troupes rouges, les grévistes quittèrent précipitamment Hongkong et vinrent à Canton. Deux jours après, les employés de Shameen abandonnèrent brusquement leurs emplois. Le 22 juin au soir, il ne restait presque plus de Célestes sur cette concession.
    Voyant que le mouvement avait réussi d'une manière si parfaite, les chefs des rouges se persuadèrent qu'ils pourraient aller plus loin. Ils résolurent d'envahir Shameen et d'en chasser les impérialistes. Pour arriver à ce but on organisa un défilé de protestation contre les massacres de Shanghai. Malgré les avertissements donnés aux membres du gouvernement responsable par les autorités consulaires de Shameen, des soldats armés furent admis dans le cortège. Il est peut-être téméraire d'affirmer que beaucoup de gens en dehors des militaires étaient au courant du complot. Il est sûr, cependant, que dès la veille il avait été décidé que les soldats attaqueraient brusquement Shameen, et profiteraient du désordre, de la surprise, pour envahir la concession. La maladresse d'un officier russe, qui, en état d'ébriété manifeste, devança la consigne en tirant trop tôt, fit avorter le plan. Les étrangers, ayant essuyé les premiers coups de feu partis du côté chinois, ripostèrent aussitôt. Si les balles chinoises firent quelques victimes parmi les paisibles habitants de Shameen, on peut dire qu'elles furent largement vengées, car bon nombre de Chinois mordirent la poussière. Le reste du cortège s'étant dispersé comme une volée de moineaux, l'ordre régna de nouveau le long de la crique de Shaki.
    Il est inutile de citer ici les diatribes lancées, le lendemain, par les journaux de Canton contre les étrangers buveurs de sang. La presse réformiste clama partout la férocité des impérialistes qui s'étaient acharnés contre des femmes et des enfants. D'après les dires des Célestes, le défilé avait été essentiellement pacifique. L'agression vint sans provocation du côté étranger, et ce n'est qu'en se trouvant en état de légitime défense que les Chinois avaient été forcés de rendre les coups. Ces bons apôtres firent tant de bruit qu'ils persuadèrent nombre d'âmes compatissantes de la légitimité de leurs plaintes. Une sévère enquête menée par des hommes sérieux prouva jusqu'à l'évidence que les agresseurs furent bel et bien les Chinois, ou du moins leurs meneurs russes. Parmi les gens de bonne foi de Canton, beaucoup avouent que les soldats chinois ont tiré les premiers, mais ils se taisent par crainte de passer pour mauvais citoyens.
    Après ce « Bain de Sang » il fut décidé que tous les étrangers seraient mis en quarantaine, sauf les Russes et les Allemands. Ceux-ci durent demander un permis de circulation qu'ils portèrent ostensiblement sur la manche de leur habit. Tous les autres furent forcés de resté confinés dans Shameen derrière leurs fils de fer barbelés.
    Les missionnaires catholiques durent user d'une grande prudence afin de ne point exciter les susceptibilités chinoises. Les Célestes, il faut l'avouer, voulurent faire une petite distinction entre les missionnaires et les autres étrangers. C'est pourquoi les employés des différentes résidences catholiques ne reçurent pas tout d'abord l'ordre de quitter leur service. On peut dire que ce fut là une chose providentielle, car, sans cette tolérance tacite, il eût été très difficile de ne pas battre en retraite.
    Les grévistes voulurent cependant faire payer cette marque de bienveillance. En effet, quelques jours après l'attaque de Shameen, les maisons de la Mission furent réquisitionnées et occupées par des groupes venus de Hongkong. Ace moment se formait aussi l'armée des ouvriers. On eut l'idée, malheureuse pour nous, de caserner 400 ou 500 de ces recrues dans ces mêmes bâtiments de la Mission. On fit mieux encore. Les grévistes avaient déjà pris les allées du jardin de l'évêché pour un parc public offert à leur oisiveté. Les recrues à leur tour, trouvant le terrain à leur convenance, demandèrent, pour ne pas dire exigèrent, que la cour de récréation de l'Ecole du Sacré Coeur leur fût concédée pour leur exercices militaires. Durant près de 70 jours nous dûmes subir les inconvénients de la présence de gens inoccupés, souvent insolents, se comportant chez nous comme en pays conquis. Jusqu'à quand aurait duré cette situation dangereuse ? Nul n'aurait pu le dire. Heureusement que les grévistes qui, en bons Chinois, ne savent pas garder le juste milieu, gâtèrent eux-mêmes leur cause et nous donnèrent l'occasion de nous débarrasser d'eux sans avoir été obligés de commencer les premiers l'attaque.
    Le 1er septembre approchait. A cette date, les élèves grévistes, anciens élèves du Sacré Coeur, avec quelques élèves d'autres écoles, n'ignoraient pas ce détail. Pour empêcher la reprise des cours, ces Messieurs invitèrent les soldats ouvriers à faire la police et à arrêter tout élève qui oserait pénétrer dans l'école. Ces soldats, ouvriers bien stylés par deux petits chefs qui avaient touché un bon salaire pour accomplir leur besogne, firent encore plus qu'on ne leur avait demandé. Le 31 août au matin, ils entourèrent non seulement l'Ecole du Sacré Coeur, mais aussi toute la Mission. Ils brutalisèrent des femmes qui voulaient entrer à l'église et sommèrent les employés de la Mission de quitter leur service dans les 24 heures.
    Il était bien difficile de savoir à qui s'adresser pour se garer des attaques de gens qui dans toutes les occasions se substituaient aux employés officiels du gouvernement. Le salut nous vint justement des chefs du comité central de la grève. Le matin du 31 août, les soldats ouvriers ayant arrêté un jeune enfant de l'école primaire de la Mission qui portait à la poste notre correspondance, ces malandrins le battirent fortement sous nos yeux et le conduisirent ensuite au comité central de la grève. A la lecture des lettres saisies, les chefs du comité se rendirent compte de la gravité de la situation. Ils firent reconduire le jeune écolier à l'évêché et restituèrent la correspondance. Bien plus, le soir même, aidés par la police urbaine, ces mêmes chefs grévistes firent évacuer les jardins de l'évêché et défendirent de continuer les exercices dans la cour de récréation de l'école. La porte de fer de la Mission fut donc fermée dans la nuit du 31 août, et la clef remise au chef de la police du quartier.
    Durant la journée du 1er septembre, les soldats ouvriers assistèrent aux funérailles de Liu-Chung-Hoi, le ministre du travail assassiné quelques jours auparavant. Grâce à cette circonstance, cette journée se passa sans incident notable.
    Il n'en fut pas de même le lendemain 2 septembre.
    Ce jour-là, à la Cathédrale, les messes furent célébrées portes closes et la Sainte Réserve fut consommée. Vers 8 heures du matin, les délégués des soldats ouvriers exigèrent l'ouverture des portes. On les renvoya au Bureau de la Police. Mécontents de la réponse, quelques-uns franchirent les grilles et se répandirent dans la propriété. D'autres pénétrèrent dans les appartements, menaçant les employés de la Mission qui n'avaient point encore quitté leur travail. Ils arrêtèrent aussi le compradore qui fut relâché quelque temps après. Voyant que les choses menaçaient de tourner au tragique, l'autorité ecclésiastique téléphona au comité central de la grève. N'obtenant pas de réponse, on put croire d'abord que tout était perdu. Il n'en était rien, cependant. Un chef gréviste vint en effet vers 10 heures du matin prendre les photographies de tous les soldats qui refusaient d'obéir aux ordres du comité central et s'obstinaient à faire le siège de la Mission. Ce même chef, sa besogne faite, se retira pour aller compléter son travail de révélations photographiques.
    Durant ce temps, la panique régnait parmi les employés de la Mission qui restaient encore dans les locaux du Séminaire.
    Vers midi, d'audacieux grévistes tentèrent de pénétrer dans les bâtiments de l'Ecole du Sacré Coeur et menacèrent les Frères. A ce moment, les employés demeurés encore au Séminaire furent frappés de panique et songèrent à s'enfuir. On eut toutes les peines du monde à les retenir. La mesure était comble. Ne voyant rien venir du côté du comité des grévistes, on fit un appel direct au commandant de la gendarmerie provinciale, le fameux Wu-Tit-Chen, et deux Soeurs canadiennes partirent lui exposer la situation.
    Presque aussitôt on voit arriver une force armée conduite par les chefs grévistes. L'un d'eux se détache du groupe et entre à l'évêché annoncer brièvement à l'évêque que l'ordre d'évacuation a été donné et qu'il va être exécuté sans retard. Durant ce temps ce chef énergique fit enchaîner les grévistes les plus récalcitrants, et donna l'ordre aux autres de rentrer dans leurs dépôts respectifs. Les soldats ouvriers durent, eux aussi, changer de garnison, ce qu'ils firent vers 5 heures du soir, par rangs de quatre et pas contents du tout.
    Le lendemain, toutes les bandes d'ouvriers qui avaient occupé des locaux de la Mission sans préavis durent également faire leurs paquets.
    La paix nous était enfin rendue.
    Présentement nous avons encore des grévistes qui logent dans les locaux de la Mission, mais c'est un mal inévitable, et puis ces gens-là sont assez paisibles. Les jardins de l'évêché sont maintenant silencieux et les menaces contre nos employés ne se sont point renouvelées. Que nous réserve l'avenir? Une révolution intérieure vient de se produire dans les sphères gouvernementales. Que sortira-t-il de cet imbroglio ?

    1926/10-14
    10-14
    Chine
    1926
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