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La fleur du Prunier

La fleur du Prunier
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    La fleur du Prunier
    Au temps où les Normands, remontant la Seine, s'en venaient assiéger l'île de la Cité, il y avait au pays du Soleil Levant, là-bas, tout là-bas vers la mer du Sud, un homme envers qui le destin se montra particulièrement prodigue. Fils de la terre, comment réussit-il à franchir l'infranchissable distance qui le séparait des classes supérieures, véritables castes fermées à la roture ? Toujours est-il que, peu à peu, il s'éleva dans l'échelle sociale ; grâce à l'étude, au travail et à une honnêteté irréprochable, charges et honneurs lui furent accordés, et un jour, Sa Majesté l'Empereur Uda lui octroya le titre de Ministre de la gauche. Dès lors, c'est sur le vaste « Empire aux Cinq grandes Iles » que Sugawara Michizane (c'était son nom) dut étendre sa sollicitude. Ce fut une ère de calme et de prospérité pour tout le pays.
    Et lui, loin de se laisser éblouir par les honneurs, simple et modeste, il vivait le plus possible retiré du monde et du luxe de la Cour. Fin et profond lettré, les vieux livres chinois n'avaient plus de secrets pour lui. Quelque grande que fût son admiration pour le grand Empire voisin, auquel le Japon avait emprunté toute sa civilisation, il prétendait le traiter d'égal à égal, et c'est pourquoi, en l'an 894, il fit supprimer les ambassades envoyées périodiquement à l'Empereur de Chine, qui ne manquait pas de les considérer comme un hommage de vassalité.
    Tandis que, entre deux affaires graves, il se plongerait délicieusement dans la lecture de ses vieux livres, un arbre partageait avec eux ses prédilections : c'était un beau prunier, aux fines branches et aux blanches fleurs, le prunier, l'arbre cher aux lettrés du Céleste Empire. Et chaque printemps ramenait des fleurs, toujours plus denses, toujours plus belles. Grande était pour lui la douceur de se sentir plein de sagesse, comme un arbre chargé de fruits mûrs, parmi les vieux parchemins et devant les blanches fleurs de prunier !
    Hélas ! Un jour, soudain, la roue de la Fortune changea. Le protecteur de Michizane, l'Empereur Uda, donna sa démission pour se plonger dans l'ascèse bouddhique. Saisissant cette occasion, les ennemis du ministre, jaloux de son influence, le calomnièrent, l'accusant de vouloir élever au trône son propre gendre, prince de la famille impériale ; le nouvel empereur, Daigo-tennô, ajouta foi à ces calomnies, et Michizane fut envoyé en disgrâce gouverner la grande île du Sud, l'île aux neuf provinces (Kyûshû), sans cesse menacée par les incursions des pirates mongols.
    Fidèle aux enseignements des anciens disant que la sagesse est de se résigner, que l'homme ne peut lutter contre son destin, qu'on ne saurait changer les arrêts du ciel, Michizane partit. Il partit sans que son visage trahît le trouble de son âme, car cela est faiblesse. D'ailleurs, le sage se suffit à lui-même ; seuls les hommes vulgaires, ceux dont l'ascèse n'a pas été suffisante, laissent échapper une plainte et montrent la détresse de leur coeur.
    Il partit : à ses parents, à ses amis, il dit ce que la bien séance et les coutumes veulent que l'on dise, selon le cérémonial antique. Mais, une fois rendu au lieu de son exil, c'est à son prunier chéri, qu'il avait dû abandonner, qu'il fit part de ses sentiments, en lui dédiant un poème célèbre, dont la traduction ne saurait rendre l'émotion :

    Kochi fukaba, Quand soufflera le vent d'est,
    Nioi wo koseyo, Exhale ton parfum,
    Urne no hana ; Fleur de mon prunier ;
    Aruji nashi tote, Et même loin de ton maître,
    Haru na wasurezo ! N'oublie pas le printemps !

    Deux années passèrent, deux longues années d'exil, durant lesquelles le vieux ministre gravissait chaque jour la montagne voisine, et chaque jour, le visage tourné vers la capitale, rendait ses hommages au maître qui l'avait éloigné de lui.
    Il mourut en l'an 903, mais sa loyauté héroïque enfin reconnue ne devait pas rester sans récompense. Vingt ans après sa mort, réhabilité, il fut rétabli dans toutes ses dignités, des honneurs posthumes lui furent rendus, des temples furent élevés à sa mémoire et, devant chacun de ses temples, un beau prunier se dresse en souvenir de celui qu'il avait aimé.
    Et voilà pourquoi, sur la casquette des petits écoliers, s'étale encore aujourd'hui une fleur de prunier : le prunier, l'arbre de la science et de la littérature, l'arbre de Sugawara Michizone, le savant lettré, le grand ministre et le féal sujet !
    Le 12 août 1937, le Petit Séminaire Saint-Joseph était en fête : il célébrait le 25e anniversaire, non de sa fondation, mais de son installation dans le local qu'il occupe actuellement. Il convient de rappeler, à cette occasion, l'histoire de ce quart de siècle.


    1938/61-63
    61-63
    Japon
    1938
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