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La dernière Lettre de Mgr Retord

La dernière Lettre de Mgr Retord Le 22 octobre 1858, Mgr Retord (1), Vicaire apostolique du Tonkin Occidental, mourait de misère et d'épuisement dans une cabane au milieu des forêts de Donghau, province de Hanam. Voici les passages les plus importants de la lettre — probablement la dernière de sa vie, — qu'il adressa, quelques jours avant sa moi t, à un missionnaire de ses amis. 7 octobre 1858 Mon cher Monsieur et vieil ami,
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    La dernière Lettre de Mgr Retord

    Le 22 octobre 1858, Mgr Retord (1), Vicaire apostolique du Tonkin Occidental, mourait de misère et d'épuisement dans une cabane au milieu des forêts de Donghau, province de Hanam. Voici les passages les plus importants de la lettre — probablement la dernière de sa vie, — qu'il adressa, quelques jours avant sa moi t, à un missionnaire de ses amis.
    7 octobre 1858

    Mon cher Monsieur et vieil ami,

    …. Depuis l'infructueuse expédition de 1856, tout est allé de mal en pis. Vous savez les malheurs que cette vaine tentative (2) nous occasionna : la mort du grand mandarin chrétien Thaiboc, la saisie de beaucoup d'effets religieux dans la Cochinchine septentrionale, l'exil d'une quinzaine de chrétiens, la prise et le martyre de notre P. Tinh ; la prise et l'exil du maire de Keving, de son adjoint et d'un élève du P. Tinh ; le blocus de Kevinh, le blocus de Phatdiem, la destruction de l'église de ce village et la condamnation à mort de Mgr Diaz, vicaire apostolique du Tonkin Central, et une foule de vexations de tous genres, qu'il serait trop long d'énumérer...
    Au commencement de mai, le grand mandarin de Namdinh donne une ordonnance pour forcer tous les chrétiens de la province à fouler la croix aux pieds, bâtir des pagodes aux idoles et leur offrir des sacrifices. A cette occasion les chrétiens éprouvent des vexations incroyables et sont obligés de dépenser de grandes sommes auprès des mandarins subalternes pour adoucir leur triste position...
    Le 18 mai, un homme de Keving, porteur d'une huitaine de lettres européennes, est arrêté près de Vihoang et livré au grand mandarin. Peu de jours après, un autre individu, porteur de quelques lettres annamites, mais en caractères européens, éprouve le même sort. De ces deux hommes, l'un a été envoyé en exil ; l'autre est dans la prison des condamnés à mort. Par les déclarations que les tortures arrachèrent aux porteurs, les mandarins connurent les noms de plusieurs missionnaires ou prêtres indigènes, nos collèges, nos couvents de religieuses et un grand nombre de nos chrétientés : de là jugez les innombrables calamités qui ont dû nous arriver.

    1) Pierre Retord, né le 19 mai 1803 à Renaison (Loire), prêtre et vicaire de Saint-Georges à Lyon en 1828 ; missionnaire du Tonkin Occidental en 1831 ; évêque d'Acanthe et vicaire apostolique en 1840, sacré à Manille ; en 1847 prit pour Coadjuteur Mgr Jeantet.
    2) Dérnonstration sans résultat des navires français Catinat et Capricieuse dans le port de Tourane.

    Quelque temps après, deux catéchistes, venant de Xadoai, d'où ils apportaient des lettres du P. Néron et des prêtres annamites de cette province, sont aussi arrêtés dans la province de Hanoi et livrés au grand mandarin : l'un d'eux est mort de maladie et de misère en prison, l'autre est condamné à l'exil.
    Toutes ces lettres, auxquelles les mandarins ne comprenaient rien, mais qu'ils jugeaient devoir contenir des affaires terribles, — les dénonciations vraies ou fausses arrachées par les tortures à leurs porteurs, — puis les bruits répandus par les marchands chinois que les Européens se préparaient à Hongkong pour. une expédition contre ce pays, exaspérèrent nos mandarins contre les chrétiens, les prêtres annamites et surtout contre les missionnaires, et aussitôt ils lancèrent, dans toutes les provinces de cette mission, des mandats d'arrêt contre moi et les PP. Titaud, Charbonnier, Theurel, contre une quinzaine de prêtres annamites et plusieurs catéchistes. Aussitôt les espions sont en campagne et de tous côtés surgissent des dénonciateurs, séduits par l'appât des récompenses promises à ceux qui feront arrêter un missionnaire ou un prêtre indigène. C'est une guerre à mort atroce.
    Le 31 mai, le P. Qui, vicaire de Phuenhac, est arrêté et, le 19 septembre, il est décapité à Ninhbinh.
    Le 11 juin, un diacre trois catéchistes et plusieurs chrétiens sont arrêtés notre collège et des églises sont abattus, brûlés etc...
    Le 8 juillet, arrestation de Mgr Melchior (1) et de deux de ses servants. Le 28 juillet, ce prélat est coupé par morceaux, sa tête est exposée durant trois jours au haut d'un pieu, puis fendue en quatre et jetée dans le fleuve. Ses deux servants sont décapités le même jour...
    Le 13 juillet, blocus de Lanmat, où sont arrêtés le sous-diacre Triem et le catéchiste Hue, servants de Mgr Jeantet, qui lui-même est sur le point de tomber entre les mains des mandarins.
    Le 14 juillet, blocus de Butson : tous mes effets sacerdotaux et épiscopaux sont pris dans un antre des montagnes, ainsi que mes habits, mes livres et tous mes papiers. Beaucoup d'effets des PP. Charbonnier et Mathevon sont aussi saisis.
    Le 14 août, blocus de Latsou pendant six jours, durant lesquels 200 hommes nous ont cherchés dans tous les recoins de ce village et des environs. Après Latsou, Keso, où un homme au service du P. Vénard a été pris et conduit dans les prisons de la ville...
    1) Melchior Garcia Sampedro, Dominicain, évêque de Tricomie, vicaire apostolique du Tonkin Central.

    Et nous, que sommes nous devenus pendant une telle tribulation, qui dure encore et qui, dit-on, va recommencer avec une nouvelle fureur ? Où sommes-nous maintenant, nous autres malheureux apôtres de cette Mission, si belle autrefois, à cette heure si désolée, si abattue ? Où nous sommes, je ne le sais trop. Voilà six mois que je n'ai reçu de nouvelles du P. Néron : je ne sais ni où il est, hi s'il vit encore. Le P. Galy qui s'était sauvé en Xunghe, voyant l'abîme affreux où nous étions plongés ici, est parti le 15 août sur une barque de marchands annamites pour implorer l'assistance de nos compatriotes : mais qu'est-il devenu ? ... Les PP. Titaud, Theurel et Vénard s'étaient d'abord retirés dans les montagnes de Dongchiem, dans une petite cabane de bambous, mais, découverts par les espions, ils ont été obligés d'en sortir et de se disperser : voilà deux mois que je n'ai reçu d'eux aucune nouvelle.
    Mgr J eantet a rôdé longtemps dans les montagnes de Lanmot, puis il a habité quelques jours chez des paysans : il est tombé dans l'eau en courant pendant la nuit et a failli se noyer ; il est maintenant, je crois, dans la paroisse de Baivang. Je n'ai aucune nouvelle de M. Saiget ; on croit qu'il est dans un village païen avec le P. Dung.
    Quant aux PP. Charbonnier et Mathevon et moi, qui étions à Butson depuis le 13 juin, nous avons habité dans quatre maisons de chrétiens, dans quatre cabanes de bambous et dans une quinzaine d'autres, ou sous des arbres, ou dans des broussailles, courant par les chemins les plus scabreux, sur les pierres dans les buissons et la boue, couchant dehors avec la pluie sur le dos, n'ayant presque rien à manger et point d'habits pour nous couvrir, accablés de fatigue, de chagrin, sans savoir que faire ni où donner de la tête : nos tribulations ont été et sont encore incroyables. Notre bande se composait de nous trois, de trois prêtres et d'une sixaine de catéchistes ; tous nous avons été malades : un de nos hommes est mort, et trois compagnons de notre fuite, un prêtre et deux catéchistes, sont encore gravement malades. Voilà quatre mois que nous n'avons pas dit la sainte messe, n'ayant plus d'ornements et point de maison pour la dire. Presque aucun des prêtres annamites ne peut la dire non plus et presque tous les malades meurent sans les sacrements. Tout est dispersé, brûlé ; tout est abattu, tout est en fuite. Peu de gens savent où je suis ; je n'ai personne pour envoyer des lettres ; celles qu'on m'écrit ne me parviennent pas personne n'ose les porter, on les brûle. Si vous recevez celle-ci, ce sera un grand miracle.
    Nous sommes vraiment à la dernière extrémité. Je suis dans les gorges de Tongbau : je mourrai dans mon trou, ou j'y serai pris, ou je n'en sortirai que lorsque nous aurons la paix, s'il nous est donné de la voir...
    J'ai écrit cette lettre très à la hâte, d'une main tremblante et faible. Depuis que je suis dans ces montagnes, respirant un air épais et méphitique, je me sens par moments tout hébétés.
    Agréez, Monsieur et cher Confrère, les sentiments de respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être.
    Votre très humble et tout dévoué serviteur.

    P. RETORD,
    Vicaire apostolique

    Deux semaines après avoir ainsi décrit le lamentable état de sa mission, le vaillant évêque, épuisé par l'implacable fièvre des bois, était à l'agonie, assisté d'un seul de ses missionnaires, le P. Mathevon. Le 22 octobre, à 9 heures du matin, ses épreuves prenaient fin ; il entrait dans l'éternelle paix, ayant héroïquement réalisé la devise de son épiscopat : Fac me cruce inebriari !

    1934/159-164
    159-164
    Vietnam
    1934
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