Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La délivrance du père Doutreligne

La délivrance du père Doutreligne Le dernier numéro des Annales a annoncé la capture de ce zélé missionnaire par les brigands chinois et, au moment de mettre sous presse, son heureuse délivrance, due en grande partie aux bons services qu'il sait rendre à tous pour les gagner tous à Jésus Christ. Nous avons la bonne fortune de pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs la première lettre reçue de notre cher « rescapé ». Elle leur dira, à mots couverts, que pour la seconde fois il a tout perdu, fors l'honneur de souffrir pour le nom de Jésus. ***
Add this
    La délivrance du père Doutreligne

    Le dernier numéro des Annales a annoncé la capture de ce zélé missionnaire par les brigands chinois et, au moment de mettre sous presse, son heureuse délivrance, due en grande partie aux bons services qu'il sait rendre à tous pour les gagner tous à Jésus Christ. Nous avons la bonne fortune de pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs la première lettre reçue de notre cher « rescapé ». Elle leur dira, à mots couverts, que pour la seconde fois il a tout perdu, fors l'honneur de souffrir pour le nom de Jésus.

    ***

    Ma machine à écrire est à peu près tout ce qui, avec mes livres, est resté du pillage de ma résidence de Wang-mou à peine commencée de bâtir. Prise pour une boîte à opium, les bandits ont essayé de l'ouvrir, puis l'ont abandonnée dans un coin, et les chrétiens me l'ont aussitôt fait parvenir. C'est heureux, car je n'ai ni plumes, ni encre, et, en ces petites bourgades Dioy où je me cache, il est parfois difficile de trouver même des pinceaux chinois. La Providence fait bien toute chose : le lendemain de ma délivrance je recevais une lettre de Votre Grandeur m'annonçant une aumône de 4.000 francs. Revenu à Wang-mou, je pus constater que l'école des filles avait été épargnée, à partir de l'instant où l'image de sainte Thérese y avait été exposée au fort de la bataille. Je dis bataille, car les soldats réguliers, envoyés ici pour réduire les rebelles, s'étaient placés sur un tertre qui domine ma résidence. Les pillards arrivant à l'assaut du village par la direction opposée, je me trouvais entre deux feux.
    Il y avait alors chez moi deux prêtres chinois, le P. Kin et le P. Théophile Han, ce dernier en route pour la retraite annuelle à Lanlong. A peine entrés, les brigands se jetèrent sur le P. Kin et voulaient le poignarder, réclamant de l'argent. Je pus les arrêter, mais, leur nombre s'accroissant rapidement, ils nous mirent le pistolet sur la tempe et le pillage commença. Une autre bande arriva, qui exigeait de nous des cartouches et des fusils, prétendant que la mission avait reçu en dépôt les munitions laissées par les troupes chinoises. Ils ne trouvèrent que de l'argent déposé chez moi par les gens du village, convaincus que la mission serait respectée. Moi-même je perdis tout ce que j'amassais depuis plusieurs années pour achever ma résidence et réparer mon église, c'est-à-dire environ 1.900 piastres. Et il faudra recommencer !
    Tandis que le pillage continuait et que le P. Han s'efforçait de rassurer les enfants de l'école, j'étais emmené à coups de crosse dans un village éloigné de 20 lys (4 kilomètres). Je fus fouillé une dizaine de fois. Un des chefs rebelles me dit le pourquoi de ma capture.... Il s'agissait de l'aider à parlementer avec les chefs des troupes régulières. Je n'aurais la vie sauve et la liberté que si je réussissais.... Je pensais donc qu'une balle seule pourrait me délivrer de ces forcenés. Mais, entre temps, le P. Kinavait été relâché et, de retour à Wang-mou, y avait averti les officiers de la troupe régulière. Ceux-ci jugèrent qu'il fallait à tout prix sauver le missionnaire français. Le P. Kin me dépêcha aussitôt un vieux et fidèle serviteur qui remit une lettre aux rebelles et, le lendemain matin, sur l'intervention formelle de l'état-major rebelle qui exigeait mon relâchement, je fus mis en liberté. J'ai dû ma libération principalement à un chef rebelle dont j'avais contribué, deux mois plus tôt, à sauver la vieille mère, les deux femmes, une petite fille et un jeune frère, que les soldats réguliers voulaient massacrer.
    On me reconduisit officiellement à Wang-mou. Un de mes conducteurs s'étant attardé à l'église pour piller les objets du culte, calice, etc., fut surpris par deux soldats qui l'assommèrent. Le lendemain, une autre bande rebelle arriva et se mit à saccager le peu qui restait, faisant prisonniers le P. Han et quatre de nos gens. Mais un autre petit chef rebelle, auquel j'ai autrefois rendu service, fit délivrer les captifs et cesser le sac de la chrétienté. Pendant la nuit qui suivit je fis évacuer secrètement tout le monde, et je partis moi-même, après avoir fait, pour donner le change, une visite aux chefs des rebelles.
    Il est inévitable en effet que de nouveaux combats se livrent autour de Wang-mou. Excusez le décousu de cette lettre. Je change décachette presque tous les jours pour dérouter ceux qui me recherchent. J'aurai sans doute la vie sauve, mais à Wang-mou tout est à refaire...

    ***

    La relation qui suit et qui dormait depuis deux ans dans nos cartons nous introduit dans le district de Wang-Mou, si cruellement éprouvé pour la seconde fois, et nous révélera une de ces collaborations « plus fortes que la mort » que nos missionnaires surent s'y concilier. Laissons la parole au P. Doutreligne.

    ***

    Il est un village perdu dans les profondeurs des montagnes du Lo-Fou (Kouytchéou) où j'aime, dès le retour du printemps, aller me reposer et jouir de mon entière liberté. M'y voici depuis quelques jours, loin de la civilisation chinoise et des charmes de sa mentalité compliquée. Ici, en pleine végétation tropicale, je fais mes délices de ces lignes d'un vétéran de l'apostolat : « A mesure que la main de l'homme travaille la nature et lui enlève l'imprévu du mystère, il semble que celle-ci lui devienne de moins en moins familière jusqu'à ce que, froissée, défigurée, enlaidie, elle ne lui dise plus rien. Il n'en est pas ainsi de la nature vierge... Et quand on a revécu la vie du primitif, qu'on a connu les enchantements des bois et les charmes de la solitude, qu'on sait parler au monde inanimé qui vous entoure, qu'on apprécie surtout les douceurs infinies de la liberté, d'une liberté à laquelle l'homme n'a pas fixé de limites sacrilèges qui se traduisent en des milliers de lois, de décrets, de conventions, d'habitudes et d'exigences de toutes sortes... on comprend que tout n'est pas misère et bêtise dans les conceptions et dans l'existence de l'homme sylvestre ».
    C'est en faisant quelques amplifications sur ce thème que je quittais, il y a trois jours, la plaine plantureuse de Lo-Wang et mon village policé de Wang-Mou. Cultures intelligentes, vie sociale, genre civilisation chinoise, commerce affairé: je laissais tout cela pour traverser dans toute sa longueur un couloir étroit fait d'abruptes montagnes et arriver à Jouly, pays de la poésie sauvage et de la solitude reposante.
    Le couloir est long de dix kilomètres ; ses parois verticales, unies çà et là comme des murs de cathédrale, présentent des excroissances rocheuses, sorte d'abat-voix dominant d'invisibles prédicateurs dans de mystérieuses chaires de vérité. La nature a-t-elle placé là ces chefs-duvre aux lignes gothiques pour attendre et convier les orateurs défaillants, et souligner à sa manière leur carence, et gémir à son tour la plainte désolée : « Operarii autem pauci? »
    Plus loin c'est le ruisseau qui sautille au travers de gros blocs erratiques pêle-mêle au beau milieu de sa route ou s'immobilise en eau dormante sur des gouffres sans fond. Des enchevêtrements de lianes, ronces, épines, hautes herbes, transportés par les crues annuelles, troncs d'arbres dessouchés par les pluies diluviennes et formant pont entre les deux rives, et repaires de fauves ou cavernes de brigands des grottes magnifiques que stalactites et stalagmites irradient au feu de nos torches. Bref, un couloir merveilleux que le torrent qui l'a séculairement creusé ne quitte en bondissant que pour s'étaler un instant au grand soleil de la minuscule vallée de Jou-Ly. Heureux habitants de Jou-Ly ! Primitifs dans leurs moeurs et leur mentalité, leurs monts, leurs collines, leurs bois, toute cette belle et paisible nature leur a conservé le sens du divin : aussi est ce sans grande hésitation, puis sans arrière-pensée que les 30 familles qui composent ce village perdu se sont jetées dans les bras maternels de la Sainte Eglise.
    Et c'est d'elle que sont sortis les meilleurs catéchistes du district de Lo-Fou. Ils ont, en effet, une manière à eux pour convaincre les esprits et gagner les coeurs : plus familiarisés avec la nature, ils savent mieux en interpréter les leçons. Leur éloquence excelle à situer sur le plan divin l'inévitable épreuve de la vallée des larmes et la rétribution éternelle du ciel. Or ce thème plaît à nos paysans.
    Le Houang-Po-Sa fut un de ces vaillants ouvriers : il donna sa vie pour Dieu et l'Eglise, mourant en martyr du devoir poussé jusqu'à l'héroïsme. Son histoire ? Bien simple. Ayant entendu, il y a une bonne dizaine d'années, la prédication très « nature» d'un autre montagnard de France, le Père E..., il s'était senti conquis par ce que l'on a nommé « l'Evangile du Paysan » et, converti non à demi, il s'était donné à Dieu corps et âme. Il demanda à servir l'Eglise comme catéchiste, ce que le bon Père lui accorda sans hésiter un instant. Telle fut sa vie résumée en deux lignes. Sa mort en fut le couronnement héroïque.
    C'était en 1919, si je ne me trompe. Après une tournée apostolique où il avait pu, dans les villages de Tong Ton et de Lo-Wang, ramener au bercail quelques brebis errantes, le catéchiste Po-Sa s'en retournait chez lui, la veille du premier de l'an chinois, goûter un repos bien mérité.
    Il ne s'était décidé à quitter ses néophytes qu'aux tout derniers instants, tant il voulait leur éviter jusqu'à l'ombre de la tentation des superstitions coutumières qui « ferment » l'année qui s'en va et « ouvrent » l'année qui arrive.
    Pour parvenir à son village de Jou-Ly, il devait suivre ce long et étroit couloir que nous avons traversé plus haut, et dont les sévères beautés lui mettaient aux lèvres les versets du cantique qui rendait si parfaitement sa prière de vieux montagnard : « Benedicite... monts abruptes et collines verdoyantes, bénissez le Seigneur ! Fontaines, bénissez ! Froid de l'hiver et chaleur de l'été, pluie et rosée, foudres et nuées, lumière et ténèbres, bêtes des forêts et des champs, oiseaux du ciel et poissons des eaux, vous surtout, enfants des hommes, bénissez, bénissez le Seigneur ! »
    Il se faisait tard et la nuit descendait menaçante dans ce défilé si peu sûr, dont le sentier capricieux se distinguait à peine. Le bon catéchiste n'avait rien à craindre de ses semblables, qui, païens ou chrétiens, l'avaient en vénération. Mais les fauves qui rôdent dans les ténèbres... Le bon Po-Sa n'était pas sans inquiétude. Il ne rencontrait âme qui vive.
    Et, de fait, personne ne sort au loin au dernier comme au premier jour de l'an. Les chasseurs d'un village voisin avaient donc tendu des pièges à tigre aux endroits les plus resserrés de l'immense couloir, persuadés que personne ne s'aviserait d'y passer nuitamment. A l'un des détours du sentier, ils avaient bandé un arc puissant qui décochant une flèche empoisonnée transpercerait de part en part l'animal qui le déclancherait en frôlant un déclic invisible barrant la piste à faible hauteur. Ce fut malheureusement notre Po-Sa qui le heurta du pied... Au bruit de l'arc se détendant, les chasseurs à l'affût s'élancèrent pour achever le gibier, tigre ou cerf, qui s'était laissé prendre. Mais, ô horreur! Ils reconnurent, baignant dans son sang, le meilleur de leurs amis, le catéchiste du Père ! Houang-Po Sa parlait encore ; il avait compris la terrible méprise et ne se faisait aucune illusion sur son état désespéré:
    Je vais mourir, dit-il, mais je ne vous en veux pas... Vite, appelez ma femme et mes filles...
    Puis il se met à prier, sentant l'action du venin lui glacer les veines. Les gens de Jou-Ly accourent prêts à massacrer les malencontreux chasseurs. Po-Sa les arrête d'un geste et, d'une voix mourante, les conjure, au nom de Jésus crucifié pour nos péchés, de lui laisser porter toute la responsabilité d'une imprudence involontaire.
    A sa femme et à ses filles qu'il aimait tendrement, il dit encore :
    Je venais de travailler pour le bon Dieu... je meurs content... restez toujours bonnes chrétiennes... ne pleurez pas... je pars pour le ciel... le bon Dieu vous servira de père... ayez confiance, il ne vous abandonnera pas...
    Sa fille aînée ne put réprimer un dernier reproche:
    Pourquoi, dit-elle, n'es-tu pas rentré hier avant la tombée de la nuit? Tu savais bien que tu t'exposais à un malheur de ce genre?
    Ma fille, répondit-il, je devais rester là-bas, où ma présence pouvait seule écarter de ces trop nouveaux chrétiens les tentations de ces jours de fête. Ils ont résisté... Que faut-il de plus ?... N'était-ce pas mon devoir de rester au poste ?
    Et l'agonisant fit un dernier effort pour bénir ses enfants, traçant sur leur front le signe de la croix... Quelques instants après, il rendait sa belle âme à Dieu.

    ***

    Je suis encore à Jou-Ly pour quelques jours ; j'emmène la plus jeune fille de Po-Sa à mon école, sa mère ayant grande peine à la nourrir. La récolte a été mauvaise et, dans cette vallée perdue dans un cirque sauvage, c'est la famine en perspective pour de longs mois, encore. L'héroïque catéchiste qui donna sa vie pour les âmes confiées à sa sollicitude méritait bien que sa petite dernière ne souffrît pas trop de la faim...

    Denis DOUTRELIGNE
    Miss. ap. de Lanlong.

    Une dépêche, reçue le 16 septembre, nous a apporté la triste nouvelle de la mort du P. Doutreligne, mais les circonstances n'en seront connues que dans quelques semaines.

    1929/190-195
    190-195
    Chine
    1929
    Aucune image