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La crémation des cadavres.

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS TRANGERES SOMMAIRE Siam : LA CRÉMATION DES CADAVRES ; lettre de Mgr Vey. Corée : CONVERSION DE MONICA ; lettre de M. Wilhelm. Thibet : VOYAGE DE TA-TSIEN-LOU A YA-TCHEOU ; relation du P. Déjean (fin). Cochinchine occidentale : LA VIE D'UN MISSIONNAIRE ; lettre du P. Mariette. Kouy-tcheou : LES MIAO ; lettre du P. Aloys Schotter. NOUVELLES DIVERSES. Variétés : NIOU- TCHOUANG PENDANT LA GUERRE SINO-JAPONAISE.
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    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIONS TRANGERES

    SOMMAIRE

    Siam : LA CRÉMATION DES CADAVRES ; lettre de Mgr Vey. Corée : CONVERSION DE MONICA ; lettre de M. Wilhelm. Thibet : VOYAGE DE TA-TSIEN-LOU A YA-TCHEOU ; relation du P. Déjean (fin). Cochinchine occidentale : LA VIE D'UN MISSIONNAIRE ; lettre du P. Mariette. Kouy-tcheou : LES MIAO ; lettre du P. Aloys Schotter. NOUVELLES DIVERSES. Variétés : NIOU- TCHOUANG PENDANT LA GUERRE SINO-JAPONAISE.
    Gravures : Bucher funeraire. Pont sur pilotis. Vue du col de Tche-lo près de Ta-tsien-lou. Combat de taureaux. Femme et enfant miao.

    SIAM

    LETTRE DE MONSEIGNEUR VEY

    Vicaire apostolique de Siam.

    La crémation des cadavres.

    Les siamois n'enterrent pas leurs morts, ils les brûlent. Il faut cependant excepter de cette règle générale les corps des indigents trop pauvres pour se faire incinérer. Parfois aussi des riches ont ordonné, par dispositions testamentaires, qu'on leur coupe un membre ou deux, destinés à nourrir les vautours. Quelques maladies sont regardées comme néfastes, celui qui en meurt est souvent enterré pendant quelque temps, puis on l'exhume et on le livre au bûcher. Dans ce dernier cas, si le défunt appartient à une famille d'un certain rang, on trouvera des raisons qui permettront d'éviter le déshonneur de l'enterrement.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1899. N° 12.


    CRÉMATION DES PAUVRES ET CRÉMATION ORDINAIRE.

    La crémation funéraire de l'esclave, du pauvre, mort sans aucune ressource pécuniaire, fait peine à raconter. On enveloppe le défunt d'une natte de joncs, et il est transporté par d'autres pauvres ou par d'autres esclaves dans l'enclos de la pagode bouddhique (1), où un endroit particulier est réservé à la crémation des cadavres. Un ou plusieurs hommes ont la charge de cette lugubre besogne. C'est leur métier, ordinairement héréditaire, et ils n'ont aucune répugnance à l'exercer. Quand un cadavre a été apporté, le jour même on les jours suivants, car on ne se préoccupe pas d'un retard, le brûleur, le crémateur pourrait-on dire, si le mot était français, va d'abord l'inspecter. D'un tour de doigt habitué, il en sonde la bouche. C'est un tical (monnaie d'argent de quinze grammes) qu'il y cherche. L'usage veut que le corps du pauvre porte ainsi lui-même le prix de sa crémation, dont assez souvent des parents ou des voisins lui ont fait l'aumône, afin d'éviter que l'esprit du mort ne revienne et ne les inquiète. Le tical retiré, un petit bûcher, dont la quantité de bois est ordinairement insuffisante pour consumer tout le corps, est préparé, puis allumé. Oh ! Combien est affreux l'aspect d'un cadavre humain sous l'action du feu, il palpite, il se contracte en tous les sens ; vous diriez un vivant se débattant dans les convulsions d'une mort violente. Plus horrible encore est le cadavre dévoré, déchiqueté par les vautours et les corbeaux, car il leur est abandonné tout entier, quand le tical est absent. Rien pour rien ! Telles sont les funérailles des pauvres. Le cadavre des gens aisés est moins maltraité, cependant c'est toujours le feu qui le consume, mais plus complètement. Les contorsions sont moins vives, parce que les tendons des principales jointures des membres ont été coupés ; les entrailles sont totalement consumées et on recueille les cendres du corps; tandis que les entrailles du pauvre sont jetées dans une immonde fosse commune qui n'est pas recouverte.

    (1) Chaque village a une ou plusieurs pagodes selon le nombre de ses habitants.

    CRÉMATION ROYALE.

    S'il s'agit de personnages, de princes, de rois surtout, la crémation est toute différente ; elle est une solennité, une occasion de réjouissances par lesquelles on honore le mort, proportionnellement au rang qu'il a occupé.
    J'ai vu une crémation royale, qui fut grandement solennelle, celle de la reine noyée dans le Ménam, avec l'héritier du trône.
    Voici comment, en général, se pratique cette cérémonie, qui causera peut-être la mort de centaines de corvéables employés à couper les arbres nécessaires dans les forêts où règne la fièvre; mais qu'importe la vie des sujets, qui sont nés et vivent au bas de l'échelle des humaines transmigrations!
    Le corps ne sera incinéré que dix-huit mois où deux ans après le décès ; la superstition veut que cette cérémonie ne puisse avoir lieu qu'au quatrième ou au cinquième mois de l'année lunaire à Siam, c'est-à-dire de février à avril. Ce temps ne sera pas trop long pour permettre d'élever les vastes constructions exigées par les vieux usages bouddhiques du pays.
    D'ici là, le cadavre se desséchera dans la grand urne d'or exclusivement réservée à la dépouille mortelle des personnages, qui ont porté les titres pompeux de Seigneur du ciel, Maître de la vie, Faite du monde, etc. et qui aujourd'hui dorment leur dernier sommeil, comme de simples mortels. L'urne dor est tirée du riche meuble, où elle était enfermée depuis la crémation du dernier roi. Le corps du défunt y est introduit, assis, les jambes croisées à la façon de Bouddha en contemplation, tel qu'il est représenté sur les autels des pagodes.
    L'urne est alors transportée en grande pompe dans une salle richement ornée, affectée à ce service. Cette salle sera la résidence temporaire de l'esprit du défunt, jusqu'à ce que les restes, consumés par le feu, donnent à cet esprit la liberté d'aller s'incarner ailleurs, sur la terre, aux cieux ou en enfer ; mais, bien entendu, une reine ira au moins prendre place parmi les êtres heureux, qui peuplent les palais célestes.
    Au milieu de la salle est une table couverte d'un tapis tissé de fils d'or et d'argent ; les pieds dissimulés par différents ornements imitent la forme des colonnes des pagodes royales ; à chacun des quatre angles de la table s'élève un arbre artificiel, dont les racines reposent sur le parquet: deux sont en or et deux en argent, ils proviennent du tribut imposé à certains vassaux de la presqu'île malaise, qui possèdent ces métaux précieux dans leurs domaines. Leur hauteur totale est d'environ trois mètres, et leurs branches s'entrelacent au des-sus de la table; sous la voûte formée par les feuillages de ces arbres d'or est déposée l'urne contenant le corps.
    Sous le feuillage d'argent, du côté de l'entrée de la salle, est la place réservée pour les mets, qui seront servis au défunt trois fois par jour.
    Deux mandarins, au moins, se succéderont près de l'urne, nuit et jour, pendant toute la durée du temps nécessaire à la préparation de la grande cérémonie crématoire ; on dirait qu'ils reçoivent l'honneur d'une audience royale.
    Parmi les ornements, figurent les banderoles superstitieuses, dont le symbole s'applique aux générations futures ; elles sont attachées au couvercle de l'urne ; et puis, s'il faut tout dire, au bas de cette urne est pratiquée une ouverture, qui laisse libre passage aux sécrétions du cadavre se des séchant peu à peu sous l'action du mercure introduit par la bouche. Ces sécrétions seront, une fois chaque jour, transportées sur une barque, richement parée, vers l'endroit consacré par l'usage à les recevoir. En avant de la salle, halais provisoire du défunt, s'ouvre un long et large vestibule, orné des deux côtés de stalles qui servent à une trentaine de talapoins chantant des louanges à Bouddha. Leurs chants sont entre-coupés par des strophes tirées des livres sacrés et appliquées au défunt. L'idée chrétienne hait donner à ce chant de louanges le nom de prière ; mais en réalité, le bouddhiste, conséquent en cela avec sa religion, ne prie pas. Le mot prière, dans son sens vrai, signifie demande, supplication adressée à un être qui peut faire du bien ou du mal ; une prière serait illogique si elle s'adressait à Bouddha.
    Bouddha, en effet, parvenu au Nirvana, état d'indifférence, d'impassibilité absolue, n'a plus à s'occuper des êtres vivants dans le cercle indéfini de leurs transmigrations. Par sa vertu, il est sorti de ce cercle et tout imitateur parfait de sa doctrine en sortira comme lui pour s'annihiler dans le Nirvana. On ne lui dit jamais : « Ayez pitié de nous, » il ne l'entendrait pas ; on le chante pour s'exciter à l'imiter, non pour l'implorer.
    Pendant que les chants religieux se succèdent et que des milliers de courtisans viennent, par respect ou par curiosité, se prosterner devant l'urne d'or, les corvéables et les esclaves vont dans la forêt chercher les plus beaux arbres, qui devront servir de piliers aux grandes constructions en bois, élevées pour la solennité. Ces constructions s'appellent Phra-men ou Phra-man ; elles symbolisent la montagne sacrée située au milieu du monde et entourée de sept collines, ses satellites ; cette montagne monte aux cieux et les atteint par sa hauteur immense ; elle est aussi le séjour d'une classe d'êtres heureux, inférieurs toutefois à ceux qui peuplent les régions célestes.
    L'ornementation du monument sera très riche, l'or et l'argent y brilleront à profusion. Tout autour, de vastes hangars serviront d'abri aux spectateurs. Des comédies siamoises, chinoises, laotiennes, pégouanes y seront représentées. Pendant cieux semaines, une semaine avant et une semaine après la crémation, le peuple s'amusera à des réjouissances qui dureront jour et nuit.
    La vaste esplanade, attenante aux murs de l'enceinte du palais et destinée à la crémation, sera, pendant ces quinze jours, envahie par le flot d'un peuple innombrable. Tous les grands mandarins, tous les gouverneurs de province, quelque éloignée que soit leur résidence, sont convoqués ; ils apportent leur tribut et doivent assister à la fête. Des habitations spéciales leur sont réservées, dans la longue série de constructions qui entourent le Phra-men.

    Les Européens ne sont pas exclus de la fête, le palais fait les frais d'un buffet abondamment servi.
    Les femmes du harem, les centaines, pour ne pas dire les milliers de personnes, jeunes et vieilles, issues de sang princier, qui sont internées pour leur vie dans le palais royal et ne peuvent s'exposer à la vue du publie, seront conduites au Phra-men par un chemin fermé de deux cloisons en planches.
    Tous les préparatifs achevés, les jeux, les comédies, les amusements commencent à l'heure fixée longtemps à l'avance.
    Ensuite une procession s'organise, les hauts dignitaires du royaume doivent y prendre part ; le roi lui-même accompagne l'urne d'or qui est solennellement transférée au Phra-men.
    Dans la construction centrale, celle qui représente la montagne sacrée, a été préparée, environ à mi-hauteur, un bûcher de bois de sandal. C'est ce bois odoriférant qui consumera les restes du corps desséché.
    Une sonnerie de clairons annonce le moment où le roi met le feu au bûcher.
    Après le roi, les parents, les princes, les ministres, etc., viennent à tour de rôle jeter sur le bûcher des cierges et des morceaux de bois odorant découpés en forme de fleurs et d'autres objets consacrés. Une grande émotion se produit. On entend des gémissements et des lamentations. Puis le cortège se retire, la crémation est achevée.
    Après la crémation, les cendres recueillies sont enfermées dans une petite urne d'or, elles iront prendre place parmi les autres urnes qui contiennent les restes des défunts de la famille royale. Le Phra-men est ensuite démoli ; les bois employés à sa construction ne pourront pas être utilisés ailleurs ni servir à une autre crémation.

    1899/242-247
    242-247
    Thaïlande
    1899
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