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La conversion de condamnés à mort et leur exécution

Tonkin Occidental La conversion de condamnés à mort et leur exécution LETTRE DE M. DRONET Missionnaire apostolique. Hanoi, 29 septembre 1913.
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    Tonkin Occidental

    La conversion de condamnés à mort et leur exécution

    LETTRE DE M. DRONET

    Missionnaire apostolique.

    Hanoi, 29 septembre 1913.

    Vous n'avez pas oublié un télégramme du Tonkin du 27 avril dernier, annonçant la mort de deux commandants tués par une bombe au milieu de la ville de Hanoi. Je vous ai communiqué l'autre jour le journal racontant l'exécution des coupables. Afin de vous mieux renseigner, j'aurais dû vous envoyer le récit de l'enterrement très solennel des deux victimes et vous faire connaître les diverses sentences portées contre 88 accusés. Pour y suppléer, je copie ce passage dans le journal du 27 août, qui publie les sentences :
    14 condamnés a mort, dont 6 par contumace et un jeune homme de 18 ans, qui échappe à la peine de mort à cause de sa jeunesse.
    8 condamnés à la déportation.
    5 au bannissement.
    11 aux travaux forcés à temps.
    10 à la réclusion.
    30 à la prison de 1 à 5 ans.
    9 sont acquittés.
    Une fois l'instruction terminée, le Président de la Commission Criminelle m'avait prévenu que je pouvais voir tous les accusés. Comme je craignais qu'on exécutât les sentences de suite, je m'empressai de visiter tous les détenus, et spécialement ceux qui étaient soupçonnés d'être les plus coupables. Ceux-ci avaient les pieds aux ceps et les mains enchaînées.
    Les uns me reçurent avec étonnement, d'autres déjà avec reconnaissance, tous, bien que païens, avec satisfaction. Plusieurs me demandèrent des livres pour se distraire. Ils savaient que toutes les semaines je porte de petites brochures en annamite et en chinois, aux détenus lettrés. Dès la première entrevue, le premier lanceur de bombe, Trang, s'avoua bien coupable, mais désireux de sauver son âme. En l'entendant causer de la sorte, je pensais qu'il était chrétien !

    « Non, dit-il, je ne suis pas des vôtres, mais je connais un peu la religion ». Quelques jours après, ayant appris les noms et les numéros d'écrou des 7 condamnés à mort, je me rendis auprès d'eux afin de leur donner de nouveaux témoignages d'affection et de pressentir leurs sentiments par rapport à la religion. A tous je fis comprendre clairement (c'était nécessaire) que je ne pouvais rien pour leur grâce, mais que s'ils voulaient, après réflexion, recevoir le baptême, j'étais à leur disposition.
    Comme ils étaient tous lettrés, je leur offris de petites brochures de propagande, 5 ou 6, de composition différente, écrites précisément dans le but de faire connaître les principales vérités de la religion aux païens... Tous acceptent avec empressement, ils lisent rapidement chacun sa brochure et se les passent toutes l'un à l'autre. Deux fois par semaine, j'allais les voir ; toujours ils me recevaient avec joie ; je les entretenais et les catéchisais séparément, car ils étaient toujours en cellule.
    Plusieurs me faisaient des réflexions prouvant bien qu'ils avaient lu attentivement leurs livres. Ainsi, je parlais à l'un de Notre Seigneur qui avait été crucifié et mis à mort entre deux voleurs, et il me dit : « C'est vrai, Père, mais l'un des deux coupables est allé au paradis tout de suite, tandis que l'autre se montra insolent ».
    Un autre, auquel je parlais de la miséricorde de Dieu, m'interrompt pour me montrer dans son petit livre un passage qui l'avait touché et traitait de la miséricorde de Notre Seigneur. Un troisième, me déclare que, s'il avait connu la religion, il ne serait pas en prison. Un quatrième (moins instruit) auquel je montrais mon Christ pour lui expliquer le mystère de la Rédemption, me demanda à voir aussi la troisième Personne, croyant dans sa simplicité que je la cachais dans ma poche. L'un d'eux me parla aussi de la Communion ; il en concevait vaguement le désir.
    L'avant veille de leur exécution, j'arrive au moment de leur récréation. Les mains toujours enchaînées, mais les pieds libres, ils peuvent circuler dans une grande salle. Ils viennent se grouper autour de moi, on m'apporte une chaise, ils s'accroupissent à la manière annamite et écoutent encore très docilement quelques explications de la religion. Chaque fois que j'arrivais dans leurs cellules, ils me remerciaient de leur avoir envoyé quelque douceur...
    Malgré cela, je n'étais pas très sûr de leurs dispositions, j'appréhendais le moment où ils apprendraient le rejet de leur recours en grâce. Les gardiens de la prison partageaient mes craintes : en se voyant garrottés, conduits à la guillotine au milieu de la foule, ces lettrés ne feront-ils pas quelques démonstrations, ne se livreront-ils pas à des scènes affligeantes pour les Français, poussant leurs compatriotes à la révolte, à la vengeance ?

    JANVIER FÉVRIER 1914, N° 97.

    Nous avions tous cette appréhension, trop motivée par des antécédents ; les criminels de 1908, condamnés à mort pour avoir empoisonné une partie de la troupe, proféraient des imprécations et des malédictions contre les Européens.
    Enfin le 23 septembre, des bruits courent en ville, et le soir, les journaux annoncent que l'exécution aura lieu le lendemain. Prévenu officieusement de me rendre à la prison à 4 h. 1 /2, j'y arrive avant les membres de la Commission Criminelle. Je me retire dans une salle où je récite mes petites heures, puis un chapelet. Les Membres de la Commission, chargés de notifier aux condamnés que leur recours en grâce est rejeté, se présentent à 5 h. Les gardiens ouvrent les cellules, et on lit aux coupables en français et en annamite la terrible nouvelle : « Justice va être faite aujourd'hui ».
    J'entre alors dans chaque cellule et j'embrasse ces malheureux l'un après l'autre, leur rappelant brièvement les enseignements des jours précédents, leur demandant s'ils avaient la foi et s'ils voulaient recevoir le baptême. Tous acceptent sans discussion. Je leur administre le baptême, on leur sert un petit déjeuner, ils s'asseyent par terre autour d'un plateau chargé de quelques mets. Trois cachent sous un calme forcé une douleur profonde, trois autres pleurent, un seul a l'air un peu plus stoïque.
    Ils prennent quelque nourriture, boivent un peu de vin et fument une cigarette. Je reste toujours près d'eux, les encourageant de mon mieux. C'est alors que l'un deux me dit : « Père, vous ne nous quitterez pas jusqu'au dernier moment, n'est-ce pas? »
    Je le leur promets, mais à la condition qu'ils ne feront rien, ne diront rien, qui puisse me causer de la peine, qu'ils ne proféreront aucune insulte, aucune imprécation, ni blasphème, (chose très commune chez les condamnés à mort). Ils me le promettent eux aussi et ils tiendront parole. On les garrotte avec des cordes neuves, ils tendent leurs mains sans réflexions. J'étais fort étonné de ce premier silence.
    L'un me dit : « Père, vous me ferez un signe de Croix sur le front, immédiatement avant l'exécution ». Des cellules, on les conduit au grand portail de la maison d'arrêt. C'est en traversant la dernière cour qu'un autre me remercia de ce que j'avais fait pour eux : « Vivez longtemps, très longtemps pour consoler les prisonniers ». Je pleurais d'entendre des sentiments si chrétiens exprimés par un païen d'hier.
    Le gardien chef les fait ranger par ordre de condamnation. Un gendarme se saisit du premier et le conduit à la guillotine, pendant que je l'accompagne en récitant quelques invocations qu'il répète avec moi ; je reviens pour assister de la même façon le second, puis le troisième, et ainsi de suite jusqu'au septième, celui qui m'avait témoigné tant de reconnaissance et qui avait alors les larmes aux yeux. Tout fut fini en moins de 7 minutes.
    Jamais je n'ai vu de condamnés à mort si dociles, qui aient si bien accepté et apprécié le ministère du prêtre.
    Que Dieu ait leurs âmes ! !
    La prison de Hanoi est séparée du Carmel par une simple rue. Je ne doute pas que ces condamnés doivent leur salut, et moi, la grâce exceptionnelle de leur conversion, aux prières et aux pénitences des bonnes carmélites et des soeurs de Saint Paul de Chartres auxquelles je les avais tant recommandés.

    1914/33-35
    33-35
    Vietnam
    1914
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