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La confession de la Panthère

La confession de la Panthère
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    La confession de la Panthère

    La région de Wangtatsui, dans la sous-préfecture de Suifu, qui fut évangélisée pour la première fois par le P. de Guébriant, est depuis longtemps célèbre par le grand nombre de ses brigands. Même en l'an de grâce 1935, malheur aux pauvres voyageurs qui avaient l'audace de s'aventurer à travers ce maquis ! Au milieu de la brousse impénétrable, où l'on ne voit pas à vingt pas devant soi, des brigands armés jusqu'aux dents bondissaient sur le voyageur, lui enlevant non seulement son argent et ses bagages, mais jusqu'à ses vêtements. Heureux encore ceux qui étaient relâchés après avoir été dépouillés ! Combien d'autres étaient emmenés prisonniers et gardés enchaînés au fond de sinistres cavernes d'où, après un jeûne prolongé, ils ne sortaient, à l'état de squelettes, que si leurs parents ou leurs amis payaient pour eux une forte rançon. Et si l'argent n'arrivait pas au jour fixé, les malheureux étaient coupés en morceaux.
    Un jour j'appris que moi-même je devais être enlevé de ma résidente durant la Semaine sainte et emmené comme otage. Et, en effet, trente bandits à sinistre figure, armés de fusils, de sabres, de revolvers, envahirent l'enclos de la mission en poussant des cris sauvages. Comme ils se disposaient à piller d'abord les écoles, les maîtres et maîtresses, avec 200 élèves terrorisés, se barricadèrent dans les salles de classe. Je me hâtai d'aller à leur secours et soudain, mon fusil au poing, je me trouvai nez à nez avec les brigands. Ils proférèrent quelques grognements féroces, menaçant de tout ravager, de tout massacrer ; puis, miracle de la bonne Providence ! ils se retirèrent sans rien emporter.
    Durant plusieurs mois ce furent de continuelles alertes ; chaque nuit : « Père, Pére, les brigands arrivent ! ». Impossible de ferme l'oeil.
    Autour de la mission et dans les environs c'était jour et nuit un perpétuel échange de coups de fusil entre les gardes nationaux et les brigands. Un des chefs de la milice nationale ayant été capturé par les bandits, on dut donner 6.000 piastres, 40 fusils et 5 revolvers pour obtenir sa libération. Un de mes chrétiens fut tué, un autre reçut une balle dans la jambe, plusieurs maîtres d'école furent dévalisés ; l'un d'entre eux, montrant trop peu d'empressement pour livrer son argent, fut frappé de plusieurs coups de coutelas. Il serait trop long de raconter tous les méfaits de ces malandrins. Ils firent tant et si bien que de Suifu on envoya un millier de soldats pour les exterminer. Attaqués à l'improviste dans une pagode où ils avaient passé plusieurs jours et plusieurs nuits à torturer des prisonniers, ils se défendirent avec rage ; les soldats tentèrent vainement de prendre d'assaut la pagode criblée de balles ; le soir venu, il y avait de part et d'autre de nombreux morts et de nombreux blessés. A la faveur des ténèbres les brigands survivants s'enfuirent, emportant leur chef, qui avait la jambe brisée.

    Vers dix heures du soir, quand le silence se fit, je me couchai, après avoir remercié Dieu de sa protection. Je pensais dormir enfin en paix : soudain, dans la nuit, une voix angoissée se fait entendre : « Père, levez-vous vite ! ». Je me précipite à la porte et un de mes chrétiens, un brave homme, se prosterne à mes pieds :
    Que le Père vienne à mon secours !
    Qu'y a-t-il ? Quelque brigand veut-il te couper la tête ?
    Non ; c'est une panthère prise au piège non loin de ma chaumière. Je n'ai pas de fusil pour la tuer et elle se démène si bien qu'il y a danger de la voir démolir la cage où elle est enfermée. Si elle s'échappe, elle viendra dévorer mon petit garçon, que vous connaissez bien.
    Mais tu n'y penses pas ! Ce n'est pas le moment d'aller à la chasse à la panthère ; attends à demain matin.
    Oh ! Que le Père me prenne en pitié ! La panthère a déjà mangé mon chien et mon cochon ; elle va sûrement enlever mon petit Louis si gentil ! Le Père n'aurait pas de coeur s'il le laissait dévorer par une bête féroce.
    Comment résister à de telles instances ? Je pris ma carabine et suivis le brave homme. Impossible de prendre une lanterne pour s'éclairer, nous aurions risqué de recevoir des coups de fusil des brigands ou des soldats dispersés dans la forêt. Sous les grands bambous frissonnant au vent, dans le lit d'un torrent à sec, où à chaque pas nous nous heurtions à de grosses pierres, à travers les buissons épineux qui déchiraient nos vêtements, nous fîmes à tâtons, en trébuchant, plus de deux kilomètres. Soudain mon conducteur s'arrêta tout tremblant en me disant : « C'est là ».
    Regardant attentivement, je vis à une vingtaine de pas une masse sombre qui barrait le sentier, une sorte de grande cage, trois côtés fermés par d'énormes barreaux, le quatrième par une grosse porte à glissière, qui s'était abattue lors de l'entrée de la panthère dans la cage. Mais je ne distinguais pas très bien. Le silence était impressionnant. La panthère, loin de s'agiter dans sa prison, semblait dormir. Tout en m'approchant, je glissai trois cartouches dans mon winchester et à haute voix je m'écriai : « Cela suffira, j'espère, pour tuer cette méchante bête ! ». Alors une voix sépulcrale sortant de la cage proféra distinctement ces mots : « Arrêtez, Père ; je désire me confesser auparavant ». Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête et, fatigue ou émotion ? Je m'affaissai défaillant sur la mousse au bord du sentier. Mais déjà mon compagnon, prenant ses jambes à son cou, fuyait à travers la brousse en criant : « Au secours ! C'est le diable ».
    Je n'étais pas encore revenu de mon émotion que la voix caverneuse reprit :
    Le Père ne me reconnaît donc pas ? Il a oublié le petit Kin que, il y a vingt ans, dans le village de Lieoukiatchang, il a baptisé au moment où on allait le fusiller. Je vois encore la mine plutôt morose que fit le Père quand l'officier, me faisant grâce, lui fit cadeau (1) de mon humble personne.
    Comment ! Cest toi, que je n'ai pas revu depuis cette époque lointaine. Qu'es-tu devenu depuis lors et comment te trouves-tu dans cette cage ?
    Hélas ! Père, ayant retrouvé les mauvais compagnons païens de ma jeunesse, j'ai couru les aventures et l'on m'a surnommé « la Panthère ».
    La Panthère ! C'est toi ce sinistre bandit au nom tristement célèbre !
    Oui, Père. Hier, dans la bataille, une balle m'a cassé le bras, une autre m'a traversé le corps de part en part. Pour échapper aux soldats je me suis traîné jusqu'ici. Poursuivi de près, je me suis réfugié dans cette cage ; mais, dans l'obscurité, j'ai heurté la porte, qui en retombant m'a fait prisonnier, car je ne puis la relever. D'ailleurs je sens que je suis à bout de forces et que je vais mourir.
    Alors depuis ton baptême tu as abandonné toute pratique de religion ?
    Oui, Père ; sauf cependant que j'ai toujours porté la médaille de la Sainte Vierge que le Père m'avait donnée et que je n'ai jamais manqué d'invoquer la protection de la Vierge Marie. Maintenant je me repens sincèrement de toutes mes fautes et je désire me confesser.
    Le malheureux se confessa, en effet, en pleurant, et quelques heures plus tard il expirait en murmurant le doux nom de Marie.

    M. DUBOIS,
    Missionnaire de Suifu

    1. Voir « Annales des M.-E. », n° 228 (mars avril 1936), page 80 : « Un Cadeau embarrassant ».

    1937/220-225
    220-225
    Chine
    1937
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