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La condition de la femme du peuple en Chine

La condition de la femme du peuple en Chine Par le P. P. Robert Premier Assistant des Missions étrangères de Paris. La Chine, à cette heure, attire tout particulièrement l'attention des races blanches, soit qu'elles s'attachent à en étudier la vie politique, soit qu'elle s'intéresse à sa vie sociale et familiale.
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    La condition de la

    femme du peuple en Chine

    Par le P. P. Robert

    Premier Assistant des Missions étrangères de Paris.

    La Chine, à cette heure, attire tout particulièrement l'attention des races blanches, soit qu'elles s'attachent à en étudier la vie politique, soit qu'elle s'intéresse à sa vie sociale et familiale.
    Connaître la vie familiale d'un peuple, savoir quelles sont ses traditions et ses coutumes, son respect du passé, les liens d'allection et de déférence qui unissent les personnes portant le même nom, la manière dont elles se comportent les unes à l'égard des autres, c'est, en réalité, connaître quelque chose de son âme.
    En Chine, comme partout ailleurs, la famille est l'unité sociale par excellence. Elle se présente cependant dans un cadre qui a ses particularités et une organisation propre à la race.
    Dans sa civilisation cinq fois millénaire la Chine a prospéré plus que tout autre pays sous le rapport du nombre, de la propagation de l'espèce humaine. Plus que toute autre nation, la Chine a répondu à l'ordre du Créateur : « Crescite et multiplicamini ». Elle montre ses 400.000.000 d'habitants et c'est la meilleure preuve de sa vitalité. Mais, chose étrange à noter, et qui est d'une importance toute spéciale : de tous les peuples civilisés, le peuple chinois est un de ceux qui n'accorde à ses filles aucune valeur sociale. La femme chinoise ne compte pas avant son mariage et très peu lorsqu'elle devient épouse et mère. Il ne paraît pas que les Chinois naient jamais eu le moindre doute sur l'infériorité de la femme et toute remarque sur ce sujet les étonne et les surprend. Ce qui fut de tous les temps ne leur parait pas modifiable ; ils n'ont pas du moins pensé que la condition de la femme plût être autre que ce qu'elle a toujours été. L'égoïsme de l'homme païen ne peut jamais s'élever aux sublimes délicatesses qui font de la femme chrétienne la compagne de son époux, égale à lui par nature tout en y étant soumise comme au chef de la famille.
    Le but de cette conférence étant de vous montrer la place qu'occupe la femme chinoise dans le cadre social et familial, j'ai pensé que cette étude ne devait pas s'arrêter à la classe aristocratique qui est une exception et ne vous donnerait qu'un aperçu étroit et partiel, mais à la classe bourgeoise, déjà plus large, et à la classe du peuple où là nous verrons la femme dans la vie pratique de chaque jour, les droits qu'on lui reconnaît, les devoirs qu'elle a à remplir, le servage dans lequel se passe son existence entière.
    Vous éviterez cependant de donner trop de rigidité à mon exposé de la femme chinoise. La Chine est un pays immense où les coutumes les mieux établies ont des exceptions, des variantes, souvent très accentuées et des particularités bizarres qui parfois même semblent contredire, sur certains points, l'ensemble des faits les mieux contrôlés.
    Les causes fondamentales de l'infériorité de la femme chinoise résident d'une part dans son inhabilité à offrir les sacrifices rituels qui ont une part si considérable dans la religion du culte des Ancêtres, et d'autre part dans la croyance, très enracinée, que la femme n'a pas d'âme ; c'est un écho et une ombre. La seule pensée qu'une femme pouvait avoir une âme, lisons-nous dans les ouvrages du P. Huc, faisait rire de toutes ses forces un mandarin à qui le missionnaire s'évertuait à expliquer que les femmes, elles aussi, pouvaient aller au paradis. Et le mandarin ajoutait : « En rentrant dans ma famille, je dirai à ma femme qu'elle a une âme et elle en sera elle-même bien étonnée ». Etonnons nous maintenant si la femme n'étant qu'une chose, un être peu intéressant, sans âme immortelle, compte pour si peu dans la famille et la société !
    Et c'est parce qu'elle est déconsidérée, méprisée, dès son entrée dans la vie, n'étant regardée que comme une chose inutile, que cela ne paraît pas un crime aux Chinois de supprimer la fille nouvellement née.
    J'arrive à une question délicate, souvent traitée dans les Annales de la Propagation de la foi et de la Sainte Enfance : celle de l'infanticide. Je ne m'attarderai pas sur ce sujet qui vous est bien connu. J'affirmerai seulement que l'infanticide en Chine existe ; qu'il est surtout fréquent dans les provinces maritimes ; que les édits et proclamations des Empereurs et Gouverneurs de province et des Préfets ne peuvent laisser aucune espèce de doute sur ce douloureux sujet.
    Ne jetons pas la pierre à nos frères jaunes d'Extrême-Orient avant d'avoir fait un sérieux retour sur nous mêmes et nous nous demanderons si, chez les nations occidentales, il n'y pas des pratiques aussi condamnables que celles que nous reprochons aux Chinois et combien plus coupables, puisque les deux mobiles qui pressent les Chinois de faire mourir leurs filles : l'ignorance et la pauvreté, ne sont pas des excuses qu'ils puissent invoquer.
    J'ai dit, il y a un instant, que la femme ne peut rendre aux Ancêtres le culte qui leur est dû. C'est qu'en effet ce rôle de sacrificateur est essentiellement réservé aux enfants mâles et la femme n'y prend part qu'indirectement par la préparation des mets qui seront déposés sur la table au-dessus de laquelle sont suspendues les tablettes des Ancêtres.
    Chaque ville, chaque village, chaque famille, chaque clava u n temple spécialement consacré aux mânes de ses ancêtres dont tout chef de famille se réclame, dont il honore le souvenir et auxquels il rend un culte immémoriale ment fixé, d'adoration, de sacrifices et d'offrandes.
    Les hommes seuls ont le droit d'accomplir ces rites, de se prosterner devant la tablette qui est le siège de l'âme des défunts, d'y brûler de l'encens et d'y offrir les libations, les sacrifices et les présents. Voilà la raison pour laquelle il est d'une importance capitale qu'il y ait aussitôt que possible, dans toute nouvelle famille, un enfant mâle pour continuer la lignée entre les vivants et les morts puisque tout Chinois ne se survit que dans ses fils et par ses fils.
    Dans tout nouveau foyer le premier enfant, si c'est une fille, n'apporte aucune réjouissance. La mère sera accablée de tristesse et le père n'aura aucun empressement à annoncer le malheur qui vient de lui arriver. Un ami posera la question sous une forme déguisée, mais très indicatrice : « Que vous est-il né ? Une perle ou une tuile ? » Je n'ai pas besoin de vous dire que la fille n'est pas la perle, hélas ! ... c'est la tuile ! Parce que, pour le père, et la mère, c'est l'inutile fardeau dont la pesanteur les écrase.
    Cependant, l'enfant n'est pas nécessairement rejetée : la famille a décidé quelle vivrait. Elle grandira donc entourée de l'affection de son père et de sa mère, sans enlever pourtant du fond de leur coeur le dépit secret que leur apporte le regret de n'avoir pas reçu du ciel une perle, c'est-à-dire un garçon. Leur tendresse, bien que manifestée, sera moins vive et moins constante. Les noms qu'on lui donnera auront souvent un sens trivial et son surnom stigmatisera un défaut physique ou moral. Dès l'âge le plus tendre, elle aidera sa mère dans les menus travaux du ménage et prendra sa petite part dans les labeurs plus pénibles de la culture du champ familial. C'est encore elle qui portera son petit frère à cheval sur son dos retenu par un filet ou une écharpe dont les extrémités en se croisant se rattachent sur la poitrine. Avec soin, la tête de l'enfant sera rasée pendant les premières années et parfois, par coquetterie, la maman laissera une ou deux mèches de cheveux ornées d'un ruban aux couleurs éclatantes. Elle portera même des colliers de cuivre ou d'argent et, dans les régions du sud, la mode veut qu'elle ait des bracelets aux pieds comme aux mains. Avec parcimonie, on lui accordera jouets et friandises que nos petites Chinoises aiment cependant tout autant que leurs soeurs de race blanche.
    Il n'est évidemment pas question, quand elle a ses huit ou dix ans, de l'envoyer à l'école et de s'occuper de son éducation.
    Malheureuse, elle ne l'est pas précisément parce qu'elle ne sait même pas en quoi peut consister le bonheur. Elle passera ses journées à décortiquer le riz, à le blanchir au pilon, à tourner la meule pour moudre le grain, à faire la cueillette du coton et à l'égrener, à ramasser le bois mort, à laver le linge, à prendre soin de la volaille et à faire tous autres ouvrages, selon la mesure ide ses forces, sans caresses ni mauvais traitements de la part de ses parents.
    Si la famille est très pauvre, elle aura deux moyens de négocier sa fille. Ou bien elle sera vendue pour un prix généralement peu élevé et elle passera dans des mains étrangères pour des fins souvent inavouables, on bien, fiancée dès l'âge de quatre ou cinq ans, elle deviendra la propriété d'une future belle-mère qui en prendra soin jusqu'au jour où les cérémonies rituelles du mariage ayant eu lieu, elle deviendra l'épouse du jeune homme à qui, dès ses fiançailles, elle était destinée. J'ai à 'peine besoin de dire que l'une et l'autre méthode de se débarrasser de l'enfant est également dangereuse pour la jeune fille et également réprouvée par le Missionnaire.
    Je passe sous silence la coutume de plus en plus rare depuis vingt ans, de lier les pieds de la jeune fille. Cette pratique barbare tend à disparaître et si la Chinoise est libérée sur ce point, elle le doit en grande partie à Mme Archibald Little qui, avec une ténacité toute britannique, s'employa avec énergie à faire cesser ce martyre et obtint de l'impératrice T'Seu-Shi les édits libérateurs prohibant la pratique d'atrophier les pieds des jeunes filles en repliant les orteils vers la plante du pied et en les ligaturant fortement de manière à empêcher toute croissance et tout développement de ce membre. Cet appât de beauté les petits pieds ne s'obtenait qu'en faisant souffrir un véritable martyre, martyre très prolongé, à l'innocente enfant.
    La jeune fille a atteint l'âge de II ou 12 ans. Elle a eu jusqu'à ce jour une certaine liberté et avec les compagnes de son âge : dans son insouciance, elle a pris de la vie tout ce qu'elle pouvait lui donner de plaisirs enfantins, dans un milieu généralement terne et sans intérêt pour son développement physique et moral. Comme toute jeune fille d'Occident, la Chinoise commence à devenir coquette. Elle prendra un soin plus particulier de sa chevelure, de ses vêtements. Son grand bonheur sera d'acheter quelques perles fausses, une fleur artificielle, un gracieux et odorant Yu-lan, qu'elle piquera dans ses cheveux. Si sa famille a quelques moyens, elle achètera des bijoux artistement ciselés, des souliers brodés et des robes de soie voyante aux parements multicolores. Elle aimera, un jour de fête, à l'occasion d'un mariage ou d'une visite, à se montrer sous le jour le plus avantageux. La Chinoise est gracieuse malgré le teint parfois assez bronzé de son visage, son nez épaté et ses grands yeux noirs qui s'allongent insensiblement en amande vers les tempes. Elle n'a pas toujours avec elle le petit arsenal dont nos jeunes filles ne se séparent pas, mais elle sait mettre du fard et du rouge et elle croit se rendre plus jolie en exagérant quelque peu. Le savant maquillage dont elle admire les effets en se regardant souvent dans un petit miroir qu'elle ne dissimule d'ailleurs pas ne lui donne cependant pas le surcroît de charmes qu'elle en attend.
    La voilà arrivée à un âge où sa liberté, cependant bien limitée, va être restreinte. Elle a ses douze ans et désormais elle ne sortira plus seule et elle sortira le moins possible, toujours accompagnée de sa mère ou d'une tante. La question que l'on s'est posée à son sujet est en réalité celle-ci : « Cette jeune fille est-elle fiancée ? » car en Chine, le père et la mère sont soucieux (au sens anglais du mot), donc pressés, d'engager l'avenir de leur fille en lui assurant un futur époux et les fiançailles ont un caractère d'engagement presque définitif.
    N'est-il pas évident qu'il y a de grands inconvénients à faire des contrats à si longue échéance ? La jeune fille a 10 ou 19 ans et jusqu'au jour du mariage, il n'est pas rare que surviennent dans l'une ou l'autre des deux familles un déséquilibre de fortune, de conditions sociales, déséquilibre tel que le mariage n'a aucune chance d'apporter le bonheur aux deux conjoints. Il faut aussi considérer que la mort du futur époux peut causer de graves préjudices à la jeune fille qui devait être sa femme.
    Cette existence de demi recluse et d'enfant très surveillée qui sera la sienne jusqu'à son mariage ne lui offrira aucune occasion de s'instruire de tout ce qu'elle devrait savoir pour être une compagne utile à son mari, une mère avertie pour ses enfants.
    Eduquer une jeune fille, pour un père chinois, c'est lui demander de défricher un champ qui va passer à des mains étrangères, c'est l'inviter à semer un grain qu'un autre récoltera quand le moment de la moisson sera venu ! La fille... mais elle n'est son enfant que jusqu'au jour de son mariage ! Elle n'est pas destinée à perpétuer son nom, pourquoi perdrait-il son temps et son argent pour le seul bénéfice de son futur gendre Ne doit-il pas se donner plutôt à ses propres ancêtres qu'à sa famille par alliance ?
    Si la Chine a, de tout temps ouvert des écoles et des académies pour l'instruction de la jeunesse masculine, elle vient seulement d'en construire quelques-unes pour l'élément féminin, et l'entrée de la Chinoise dans une école publique ne remonte qu'à une vingtaine d'années.
    Il n'est pas téméraire de dire qu'à cette heure il n'y a pas 5 % des jeunes filles du peuple qui sachent manier le pinceau avec assez de maîtrise pour écrire une simple lettre. Il faut reconnaître que l'étude de la langue chinoise est difficile. Cette langue étant monosyllabique, chaque son représente un mot et s'écrit d'une façon spéciale, donc un caractère différent pour chaque mot, et on estime qu'il faut connaître de 3.000 à 4.000 caractères pour exprimer sans embarras sa pensée ; la langue chinoise n'a pas moins de 80.000 caractères dont 4.000 d'un usage courant.
    Le manque d'instruction chez la femme est d'ailleurs une des grandes difficultés que rencontre le missionnaire pour son instruction religieuse. C'est un travail lent et très laborieux de faire apprendre par coeur le catéchisme et les prières à des personnes qui n'ont jamais étudié et dont l'esprit, peu habitué à réfléchir aux choses spirituelles et surnaturelles, ne s'est guère élevé au-dessus du niveau de la vie matérielle. J'ajoute cependant que lorsque l'idée chrétienne a pénétré dans son coeur, lorsque le Bon Dieu l'a récompensée de ses efforts en lui accordant le bien fait de la foi, la femme chinoise professe sa religion avec simplicité, sans paresse et sans lâcheté. Elle a conscience de ses obligations et les remplit avec ponctualité. On trouvera dans son coeur les germes de tous les bons sentiments qui s'épanouiront et se développeront merveilleusement si rien ne vient entraver leur essor. Combien alors le missionnaire se trouve récompensé au spectacle de la foi et de la charité de ses nouvelles converties ! Le Chinois chrétien, mais ce n'est qu'une demi victoire, tandis que, le mari et la femme chrétiens, c'est le triomphe complet parce que, dans ce foyer, où règne Dieu, nous sommes assurés que le flambeau de la foi ne s'éteindra plus et qu'il sera transmis aux enfants beaucoup plus par la piété et le dévouement de la mère que par les attentions du père.
    Poursuivant notre étude sur la condition de la femme du peuple, nous arrivons à l'heure de son mariage. La jeune fille a 18 ans. Son Seigneur et Maître, elle ne le connaît pas, le plus souvent du moins. La question si importante d'âge, de caractère, de situation de fortune, de rang social de son futur époux, tout cela a été réglée entre les entremetteuses et ses parents.
    Les proverbes sont la sagesse des nations. Or, sur le sujet du mariage voici ce que disent les proverbes chinois :
    Oreilles longues, vie longue.
    Les jeunes filles qui ont le pavillon de l'oreille très grand ne sont pas dociles.
    Celles qui ont très large l'espace entre les deux yeux seront heureuses.
    Les jeunes filles dont les cheveux ne dépassent pas les reins sont méchantes et fourbes.
    Une femme qui a les pommettes saillantes est comme si elle avait un poignard pour tuer son mari.
    Une grosse tête est signe de bonheur.
    Les oreilles rabattues sont signe de grande méchanceté... J'en omets beaucoup de ces oracles populaires et des meilleurs !
    Mais, en Chine, comme il n'est pas une femme qui ne trouve un mari, rassurez-vous, les entre metteuses savent concilier les proverbes avec les exigences de leurs clients et les besoins de leur cause.
    Sur cette question du mariage, comme sur celle de l'éducation, la révolution chinoise a déjà amené quelques changements, principalement dans les ports ouverts où les familles chinoises sont beaucoup plus libres et moins figées dans les vieilles traditions. J'ai même vu, à Hongkong, une jeune fille chrétienne qui eut la sainte audace de dire au Père André, vénérable prêtre chinois, qu'elle avait la prétention de choisir celui qui devait être son mari. L'excellent Père André, tout surpris, confus et indigné, s'en va chez l'Evêque pour lui dire ce qu'il venait d'entendre d'inouï. Sa tristesse était très grande. « Eh bien ! Lui répondit le prélat, cette jeune fille suit très exactement la doctrine que vous lui avez enseignée. Elle réclame la pleine liberté de contracter et refuse de se laisser imposer un mari. Tout cela, c'est l'enseignement même du catéchisme ».
    L'ancienne Chine est encore debout et ses coutumes ont toujours force de loi. Les questions relatives aux mariages regardent les familles plus que les futurs conjoints. Le prix que doit verser le jeune homme est longtemps débattu par les intermédiaires. C'est pour le père de la jeune fille le moment de récupérer sur la famille de son gendre les sommes qu'il a dépensées pour celle qui va quitter bientôt le foyer paternel. Dans certaines régions ce prix est versé en espèces sonnantes et dans d'autres provinces, la famille du mari, outre cette somme fait encore des cadeaux en habits, linge et meubles. Ces préliminaires réglés, on étudie et compare les extraits de naissance pour savoir si les signes des constellations sous lesquelles sont nés les deux fiancés ne sont pas en contradiction et si les indices qui en découlent sont fastes ou néfastes. Enfin, on consulte les sorts pour fixer le jour du mariage, car il est fort important que le bonheur entre au foyer des jeunes époux à l'heure propice fixée par le destin.
    Les mariages et les enterrements sont les deux grandes causes de ruine des familles. Les noces en Chine sont l'occasion de grandes réjouissances et de dépenses très lourdes. Le désir de paraître, d'étaler sa fortune, de montrer l'étendue de ses relations de famille et d'amitié, d'avoir « la face » pour dire le mot qui résume tout en Chine, voilà ce qui jette les Chinois dans les plus singulières extravagances.
    C'est ordinairement le soir que l'on amène la nouvelle fiancée dans la maison de ses beaux parents avec un cérémonial tout spécial. Déjà depuis un mois tous les soirs, assise sur le seuil de la porte, la fiancée pleure et se lamente, jetant des cris perçants et des appels déchirants. Elle doit cette marque de piété filiale à sa propre famille qu'elle va bientôt quitter. Il ne s'agit nullement de savoir si ces lamentations sont sincères, il faut observer le rite. La fiancée, le jour de son mariage, parfume ses cheveux et les noues avec art en un chignon très savamment étudié. Jusque-là elle ne faisait que tresser sa chevelure. Perles, bijoux et fleurs ont rehaussé sa parure. Ses habits larges et flottants d'une soie admirablement brodée et à franges d'or achèvent de lui donner les allures d'une reine, c'est la reine d'un jour ! Sa tête est couverte d'un léger foulard de soie ou de crépon aux couleurs chatoyantes et elle laisse retomber l'étoffe sur son visage afin de le dérober aux regards des curieux. Elle prend place dans un palanquin somptueusement décoré de fleurs, de miroirs, de banderoles et d'inscriptions. La porte de cette chaise à porteur est soigneusement fermée par l'intermédiaire. Le cortège s'ébranle et, suivie de ses amies, la voilà partie vers sa nouvelle destination. La fiancée a fait ses adieux aux siens en poussant des gémissements de désespoir pendant que la foule de curieux rit et s'amuse et que les joueurs de flûte, habillés de robes rouges, font retentir les airs de sons aigus et parfaitement discordants.
    En Chine, la splendeur des décors dans les cérémonies de mariage n'est pas un indice de richesse car les robes de soie, les ornements, le palanquin, sont généralement loués pour l'occasion.
    Le fiancé reçoit sa jeune épouse en habit de cérémonie sur le pas de la porte. Une écharpe écarlate jette de l'éclat sur ses habits moirés et fait ressortir le teint de son visage. Il est visiblement ému et d'une main peu assurée il reçoit de l'entremetteuse la clef dorée qui doit ouvrir la prison fleurie de celle qu'il attend et qui va devenir son épouse.
    La porte s'ouvre, la reine d'un jour descend, et c'est le moment où la foule amie, toujours curieuse, cherche à interpréter le caractère et la valeur de la jeune femme : on regarde ses oreilles, son front, ses yeux, etc...et chacun fait ses réflexions avantageuses ou désobligeantes. Et les belles-mères et les vieilles grandmères ont des jouissances rétrospectives qui se paieraient au poids de l'or.
    Conduite à l'autel des ancêtres, elle s'agenouille auprès de son mari et, attentive aux moindres signes d'un cérémoniaire elle se prosterne et rend hommage aux dieux protecteurs. Les deux époux se saluent en inclinant la tête l'un vers l'autre et la nouvelle épouse va présenter, à genoux, à son beau père et à sa belle-mère, sur un plateau laqué, des gâteaux, des friandises et une tasse de thé. Elle fait alors devant eux la grande prostration, c'est-à-dire trois grandes inclinations, les mains jointes à hauteur de son front pendant quelle s'incline à effleurer la terre de ses cheveux. On la conduit ensuite à la chambre nuptiale. Elle appartient désormais à la famille de son mari et sa propre famille n'aura que le deuxième rang dans ses inquiétudes et dans son coeur.
    Souriante et joyeuse, elle ira rendre visite aux siens deux jours après son mariage, dans un costume plus simple, mais cependant encre rechercher. Elle offrira de menus présents et, sur son passage, les connaissances et amis s'approcheront pour la regarder.
    Demain, c'est une vie nouvelle qui commence pour elle. Son bonheur ou son malheur dépendra uniquement du caractère de sa belle-mère.
    Les belles-mères chinoises ont une réputation fâcheuse et on s'accorde à dire qu'elles la méritent amplement. Jamais la femme n'est plus puissante que lorsqu'elle a des brus. En Chine les moeurs sont encore quasi-patriarcales et il n'est pas rare de rencontrer plusieurs jeunes ménages autour de la famille souche. Les fils restent avec leur père. Si la maison est trop étroite, on ajoute au besoin une ou deux travées pour les nouvelles familles. La belle-mère aura donc une autorité incontestée à exercer sur ses brus, lesquelles lui doivent respect et obéissance. Si la belle-mère est douce et affable, c'est la paix dans cette petite cité ; mais si son tempérament est fougueux, jaloux, vindicatif et cruel, oh ! Alors, c'est un enfer. Que de déboires et de souffrances pour la, jeune femme. Elle sera traitée avec dureté, comme une bête de somme. Elle sera battue et frappée sans que son mari puisse intervenir pour la protéger et la soustraire au mauvais traitement ; de sa belle-mère. Il se contentera d'ignorer et ne s'apercevra pas même des scènes violentes dont il est cependant le témoin. Les, jours succéderont aux jours jusqu'à l'heure où la jeune femme mettra au monde son premier-né. Et si elle a eu l'impertinence d'enfanter une fille, les reproches et parfois les coups tomberont sur elle. Elle sera un peu plus méprisée et perdant tout espoir d'une vie paisible et heureuse, elle pensera souvent à se donner la mort. Il n'est pas rare, en effet, que de jeunes brus se pendent de désespoir ou s'empoisonnent en avalant de l'opium, ou se jettent à l'eau. Si, au contraire, la première naissance est celle d'un garçon, elle sera choyée et, si elle est intelligente, elle habile, elle sera bientôt la reine du foyer.
    La femme chinoise est généralement épouse fidèle et dévouée, aimant ses enfants et chérissant son mari. Sa conduite sera irréprochable et pour éloigner jusqu'à l'ombre d'un soupçon, elle n'acceptera jamais un présent d'un homme, fût-il de sa parenté. Les soins de son ménage et de ses enfants l'occupent tout entière. Si l'un d'eux est malade elle le soigne avec dévouement et fait tout ce qui dépend d'elle pour lui apporter quelque soulagement. Souvent on rencontre sur le bord d'un chemin ou près de la rive d'un fleuve une femme en prière. A la main, elle tient un vêtement qu'elle balance en cadence sur un feu allumé de papiers d'encens, pendant que ses lèvres prononcent des prières et des incantations. Elle s'agenouille, se prosterne le front contre terre et crie sa douleur au ciel. Cette femme est une mère qui vient supplier les génies de la route et du fleuve d'avoir pitié d'elle et de son enfant malade. Au fond de l'âme, elles sont religieuses, ces femmes, et qui donc pourrait s'étonner qu'une fois instruites des vérités de la religion, elles puissent devenir d'excellentes chrétiennes ? Puisque le rôle de la femme chinoise est de donner des enfants à son mari, vous la verrez souvent à la pagode invoquer l'idole Kouanin, déesse de la fécondité. Pour la remercier ou pour lui demander de lui accorder un enfant mâle, les femmes apportent à la déesse des petits souliers brodés qu'elles suspendent à la muraille, tels des ex-voto qui redisent les faveurs demandées et les grâces obtenues. Passant sur un pont avec son enfant, la mère jettera quelques sapèques dans les eaux du fleuve pour conjurer le mauvais sort et, dans les habits du nourrisson elle dissimulera des sachets d'amulettes ayant le pouvoir de chasser les maléfices et d'écarter les mauvais génies. Quantité de pendeloques en or ou en argent, de formes souvent bizarres, sont encore des gris-gris protecteurs. Elle ira même jusqu'à faire porter des boucles d'oreille à son petit garçon et à l'habiller dans son jeune âge eu fille, trompant ainsi l'esprit malin, lequel, paraît-il, s'attache plus à inquiéter les garçons que les filles. Elle est indéfinie la liste des ruses que la mère emploie pour protéger son enfant contre les esprits malfaisants si vous voyager à cheval et que, dans un village vous effrayez un enfant, la mère arriver courroucée et demande un poil de la queue de votre monture pour en composer un remède préservatif des suites funestes de la frayeur éprouvée par sa progéniture.
    Dans la famille, la femme est la servante de son mari et de ses fils, elle ne mange que quand ces Messieurs sont servis et ne s'assoie pas à leur table. Elle prend ses repas avec ses; filles et les servantes ?
    Ses angoisses sont grandes si elle ne devient pas mère car alors son mari achètera une ou plusieurs concubines. Si la première femme n'a pas été répudiée, elle reste toujours lai véritable maîtresses de sa maison et les autres femmes sont sous ses ordres ; mais son bonheur sera très relatif et dépendra du degré d'affection que les concubines possèdent sur le coeur du maître. Rarement celui-ci intervient dans les querelles de ménage. Il aura probablement la paix s'il est assez intelligent pour comprendre que lorsqu'il fait un cadeau d'une pièce de soie à l'une de ses femmes, il doit montrer la même libéralité pour les autres : égalité de faveurs et de traitement, c'est la meilleure façon de maintenir l'harmonie.
    On s'est souvent demandé pourquoi la Chine, pourtant si peuplée, ne l'était pas davantage, les mariages hâtés et ln polygamie devant nécessairement favoriser la multiplication des enfants. Il faut répondre que si la femme a de nombreux enfants, elle n'a aucune espèce d'hygiène et ne sait pas éloigner les causes de mort des nouveau-nés. Aussi, je ne pense pas exagérer en disant que la mortalité infantile est très grande et s'élève à 40 % du chiffre des naissances et dans certaines régions la proportion est beaucoup plus forte encore.
    D'autre part, épuisée par des, travaux continuels, et trop durs, ainsi que par des maternités fréquentes, elle arrive rarement à un âge avancé. Une jeune femme jolie à 18 ans est fanée à 30 ans et ridée à 50. Elle a généralement connu toutes les amertumes de la vie, souvent même sans en avoir goûté les joies. Dans son infortune elle a cependant une ressource dont elle use parfois pour se venger des mauvais procédés d'un beau-père trop intéressé ou d'une belle-mère trop cruelle. C'est à sa famille qu'elle s'adresse et si ses plaintes sont accueillies, c'est alors une lutte homérique qui s'engage et ne cesse que lorsque la famille de son mari est ruinée. Ses frères, beaux-frères et cousins arrivent en force, injurient la famille du mari, lui reprochant les mauvais traitements infligés à la bru et la tyrannie dont elle a été-la victime, ils cassent les vitres, brisent les meubles, saccagent la maison, reprennent enfin la fille. Il faut alors en arriver à trouver des intermédiaires, dont le rôle pacificateur n'est pas sans occasionner de grandes dépenses à la famille du mari.
    La situation de ce dernier est encore plus grave si la bru, dans un accès de désespoir, s'est donnée la mort. La nouvelle doit entre portée à la famille de la défunte et celle-ci commencera une série de poursuites et de revendications dans lesquelles elle mettra tout ce que la haine et la vengeance, jointes à la rouerie chinoise, peuvent inventer de plus violent et de plus retors. Ce sera la ruine pour le mari et pour tous les siens et la guerre entre les deux familles peut durer des années. Il arrivera encore que, si les deux familles appartiennent à des villages différents, le conflit s'élargisse et que les deux villages, prenant parti pour les familles rivales, se fassent une guerre acharnée.
    Chaque année, des milliers de femmes chinoises ont recours au suicide pour mettre fin à leurs misères conjugales et tout cela est le résultat de la doctrine de Confucius qui n'accorde à la femme aucun droit que le mari soit tenu de respecter. La loi ne lui accorde aucune protection efficace pendant sa vie : elle cherche donc dans la mort une certaine mesure de justice comme revanche sur l'égoïsme de l'homme.

    ***

    J'aurai résumé en quelques mots cette conférence sur la condition de la femme du peuple en Chine en disant que la Chinoise au jour de sa naissance est pour sa famille une humiliation et un déshonneur, presque une malédiction du ciel ; enfant, elle est négligée par les siens ; jeune fille, elle est au niveau d'une servante, presque sans aucune liberté ; épouse, elle devient l'esclave de sa belle-mère et n'a droit à une certaine considération que lorsqu'elle met au monde un enfant mâle ; stérile, elle subit trop souvent l'humiliante domination d'une concubine; veuve, elle est délaissée et abandonnée. Qu'elle soit un jour belle-mère, son autorité incontestée dans la famille lui donnera une situation dont elle abusera généralement, et son pouvoir sera la source de nombreuses querelles avec ses brus. En somme, dans la souffrance presque toujours ; dans la paix, rarement. Son rôle moral dans la famille est presque nul, son rôle social est inexistant. Elle vit dans ce monde sans être de ce monde.
    Si la femme du peuple en Chine passe sa vie dans l'humiliation et l'abaissement, ce n'est pas parce qu'elle est inférieure au point de vue intellectuel et qu'elle soit incapable de s'élever au niveau moral de ses soeurs plus heureuses de race blanche. La Chine a eu ses femmes célèbres. Deux mille ans avant Jésus-Christ, Liu-Hsiang, écrivain distingué qui vivait sous la dynastie des Han, a écrit un livre remarquable qui fut continué au XIVe siècle de notre ère, sous les Ming, par un littérateur de talent. Cet ouvrage, qui comprend 313 chapitres, a pour titre : « Vertus, Paroles, Conduite et Travaux des Femmes ». Ces auteurs chinois décrivant avec abondance de détails les hauts faits de femmes d'empereur, de ducs, de princes et de hauts mandarins, et nous donnant le récit de leurs paroles et de leurs actions héroïques, nous laissent pleinement convaincus que la femme chinoise n'est pas moins bien douée que ses soeurs d'Europe. Lorsqu'elle aura dans la Société humaine la place à laquelle elle a droit, elle nous en donnera des preuves consolantes. Cette place, elle travaille aujourd'hui à l'obtenir et nous devons lui prêter notre concours afin que les obstacles qui en retardent la possession soient écartés le plus tôt possible.
    Si la révolution chinoise de 1911 a eu des côtés douloureux, si elle a accumulé bien des ruines il est incontestable qu'ayant brisé le cadre rigide du régime impérial, elle a donné au peuple chinois une liberté jus que là inconnue. Sans doute la Chine n'était pas préparée à un changement aussi radical et n'avait aucun homme d'Etat pour diriger le mouvement révolutionnaire qui fut l'oeuvre de Sun-Yat-Sen. La jeune fille a cependant bénéfice sur plusieurs points de l'organisation nouvelle, instaurée il y a quelque 18 ans. La jeune fille chinoise cherche à s'instruire et les familles commencent à comprendre que sa place à l'école n'est plus une énormité. Je vous la présente telle que je l'ai vue : riante, coquette, aimant les livres, se distinguant par son allure peut-être trop émancipée, ses cheveux courts de bobbes, ses lunettes .d'or encadrant ses grands yeux noirs et ses jupes courtes, elle ne serait pas déplacée dans nos écoles de filles de France et ne céderait en rien comme vanité à ses soeurs de race blanche.
    Elle ne craint pas le travail intellectuel s'applique consciencieusement à égaler et même à dépasser ses compagnes de nationalités étrangères. C'est un commencement, mais un commencement heureux et s'il y a quelque excès, il a sa cause dans un trop grand désir d'imitation. Sans doute, il faudra des années pour que la masse féminine chinoise soit atteinte et bénéficie des avantages que l'école doit lui donner, mais la réforme est commencée, tout fait prévoir que la marche sera rapide.
    Aujourd'hui, comme hier, une voix puissante s'élève et parie en faveur de la femme chinoise, comme elle a parlé en faveur des femmes de toute race, c'est la voix de l'Église.
    La religion seule peut relever là femme de l'humiliante condition dans laquelle le paganisme l'a plongée et lui donner dans la famille et dans l'ordre social la place qui est la sienne. « L'Evangile seul, dit Joseph de Maistre, a pu élever les lemmes au niveau de l'homme en les rendant meilleures ».

    1929/6-20
    6-20
    Chine
    1929
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