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La Colonie Saint-Joseph de T'ongk'en

La Colonie Saint-Joseph de T'ongk'en VICARIAT APOSTOLIQUE DE KIRIN (MANDCHOURIE). I. Situation.
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    La Colonie Saint-Joseph de T'ongk'en

    VICARIAT APOSTOLIQUE DE KIRIN (MANDCHOURIE).

    I. Situation.

    La Mandchourie est appelée par les Chinois « Tong-san-cheng » c'est à dire « les Trois provinces de l'Est ». Ces trois provinces sont du sud au nord, Moukden ou Fengt'ien, Kirin et le Hei-long kiang. Cette dernière province, la plus septentrionale de la Chine, a une superficie d'environ 1.787.200km2. Ce vaste territoire, qu'encercle au nord le grand fleuve Amour ou Saghalien (appelé par les Chinois « Hei-long-kiang ») est en grande partie couvert de hautes montagnes. C'est pour cette raison, et aussi à cause de sa position géographique, que le Hei-long-kiang est la moins peuplée des trois provinces de Mandchourie. Sa population actuelle est évaluée à environ 4 000.000 d'habitants.
    Des Mongols nomadisent dans les plaines du sud-est. Des Tartares Solons, Tagouris, Orontchons et autres habitent çà et là dans les forêts.

    Mai Juin 1928, n° 181.

    Les Chinois, qui forment la grande majorité de la population, habitent surtout le sud de la province, là où se trouvent les terrains les plus propres à la culture, le long des rives du Soungari et surtout dans la fertile vallée de la rivière Houlan et de son affluent le T'ongk'en. La région voisine du Soungari fut de bonne heure livrée à la culture pendant que se développaient des villes florissantes comme Payen-sousou, Houlan et bientôt, plus au nord, Pei-lintze ou Soui-hoa. Refoulant toujours plus au nord les sauvages Solons, les colons Chinois commencèrent bientôt à défricher les hauts plateaux de T'ongk'en. C'est dans cette région que se trouve la Colonie Saint-Joseph dont cette notice se propose de retracer à grands traits l'histoire et le développement.

    II. Fondation de la Colonie.

    Le Vicariat apostolique de Mandchourie fut créé en 1837 et le premier évêque en fut Mgr Verrolles. L'activité des premiers missionnaires se porta naturellement tout d'abord sur la province de Moukden d'un accès plus facile et habitée par une population plus dense. Cependant les provinces du Nord ne furent pas négligées et les missionnaires n'hésitèrent pas à s'aventurer jusqu'aux rives du bas Soungari et de l'Amour pour annoncer la bonne nouvelle aux colons chinois et aux tribus tartares de ces lointaines régions. Bientôt, par suite de l'émigration de quelques familles chrétiennes venues de la province de Kirin, une florissante chrétienté se forma à Payen-sousou : l'organisateur en fut le P. Noirjean.
    Peu après un autre missionnaire cherche à planter la croix dans la ville de Houlan : mais il est battu, blessé à la jambe d'un coup de feu, en butte pendant toute une nuit aux pires avanies. Le P. Souvignet est plus heureux. A moitié assommé par les satellites, il reste malgré tout à son poste et le district de Houlan est définitivement fondé.
    Sur ces entrefaites, la Mandchourie est divisée en deux Vicariats. Les provinces de Kirin et du Hei-long-kiang formèrent le Vic. Ap. de Mandchourie septentrionale, appelé maintenant Vic. Ap. de Kirin. Sous l'énergique impulsion de Mgr Lalouyer, la foi fait de nouveaux progrès dans le Hei-long-kiang, des postes se fondent dans la partie septentrionale de la vallée du Houlan, à Peilintze, à Yuk'ing, etc. Mais bientôt survient la terrible tourmente des Boxers. En quelques jours, le travail de tant d'années est presque complètement anéanti. Trois missionnaires de Hei-long-kiang, les PP. Souviguet, Georgeon et Leray sont massacrés, les résidences sont pillées et brûlées, les chrétiens en fuite, et quand après la tourmente ceux des missionnaires qui ont pu échapper aux persécuteurs rentrent dans leurs districts, ils n'y trouvent que des ruines.
    Parmi les missionnaires qui travaillaient alors dans la province du Hei-long-kiang, se trouvait le P. H. Roubin. Jadis missionnaire dans le district de Payen-sousou, ses supérieurs le placèrent à la tête du district de Peilintze, qui formait l'extrême nord du territoire alors colonisé par les Chinois.
    A Payen-sousou, le P. Roubin avait vu certains de ses anciens postes complètement anéantis. Les chrétiens erraient à l'aventure ne sachant où se fixer. De plus, les progrès de la colonisation chinoise attiraient chaque année vers le Hei-long kiang une foule d'émigrants venus des provinces du Tcheuli et du Chantong ou même des provinces de Kirin et de Moukden. Parmi ces émigrants se trouvaient des chrétiens. Une fois dispersés au milieu des païens, il était bien à craindre que leur foi ne s'affaiblisse ; et puis, comment le missionnaire pourrait-il les trouver et leur administrer les sacrements ?
    Le P. Roubin depuis déjà longtemps caressait le projet de fonder un village chrétien, de grouper autour d'un missionnaire les chrétiens dispersés un peu partout dans les friches nouvellement mises en culture. Cette chrétienté une fois fondée, les chrétiens qui viendraient dans la suite se porteraient naturellement vers elle.
    La Providence vint en aide au P. Roubin d'une façon vraiment admirable. Vers 1902, les hauts plateaux arrosés par la rivière T'ongk'en affluent du Houlou, étaient encore entièrement inhabités. Cette région n'offrait aux yeux du voyageur que le spectacle d'immenses étendues couvertes de hautes herbes et parsemées de broussailles. Un peu plus loin, c'était la forêt vierge repaire des bêtes féroces et des sauvages Solons. C'est alors que le gouvernement chinois résolut de livrer à la culture cette fertile région et la divisa en lots qu'il vendait à très bas prix.
    Profitant de l'occasion, le P. Roubin résolut de créer dans cette région la colonie chrétienne qu'il projetait d'établir depuis déjà un certain temps. Dans un premier voyage qu il fit sur le plateau de T'ongk'en, le P. Roubin plaça la future colonie sous le patronage de S. Joseph. Les friches acquises à bas prix étaient sises en bordure de la rivière T'ongk'en et à une demi-journée de la ville du même nom qui venait alors de se fonder.
    Environ 14.000 arpents de friches furent achetés. Ces terres furent divisées en lots d'inégale grandeur et distribuées aux familles de chrétiens au fur et à mesure de leur arrivée. Chaque famille recevait un lot de grandeur telle qu'elle pût facilement le cultiver elle-même. (Seuls les chrétiens peuvent acheter des terres de la Colonie; les païens ne peuvent devenir propriétaires.)
    Bientôt, quelques familles de Payen-sousou allèrent commencer le défrichage et former le premier noyau de la nouvelle chrétienté. En 1904, une quarantaine de familles étaient installées sur ces terres; deux ans plus tard, la population chrétienne de S. Joseph atteignait déjà le chiffre de 600 âmes.
    En plus du principal village, un autre se formait au nord de la rivière et prenait le nom de « Hai-sin-t'ouen » ou Village de l'Etoile de la mer. Au retour d'une tournée sur le plateau de T'ongk'en, le P. Roubin, qui continuait à résider à Peilintze, pouvait écrire à son évêque Mgr Lalouyer: « A l'heure actuelle, la chrétienté S. Joseph est fondée et tout est prêt pour recevoir deux missionnaires; il est vrai que le confortable ne sera pas grand, mais, missionnaire ment parlant, ce sera une vie bien belle ».
    Au début de 1907, le P. Roubin eut la joie d'aller s'installer définitivement au milieu de ses chers chrétiens. Il put alors ouvrir des écoles et des catéchuménats et s'occuper du développement de la vie chrétienne dans la colonie. Quelques chiffres feront voir bientôt le magnifique progrès de cette chrétienté, mais il me semble utile de faire connaître auparavant quelques-unes des principales difficultés que rencontrèrent le P. Roubin et ses collaborateurs.

    III. Difficultés. Progrès constants.

    Il eût été bien étonnant qu'une oeuvre si glorieuse pour Dieu et si utile au salut des âmes n'excitât pas la jalousie du démon. A la vérité, Dieu seul connaît les traverses de toutes sortes auxquelles se heurta le zèle des missionnaires.
    D'abord plus d'une fois, les autorités locales, confondant clans leur coeur la haine de l'étranger et la haine de la religion, suscitèrent au missionnaire des tracasseries sans nombre. Peut-être le spectacle du succès manifeste de l'oeuvre accomplie par la religion chrétienne à T'ongk'en excita-t-elle la jalousie de certains, jalousie qui se traduisit par une hostilité qui ne perdait aucune occasion de s'affirmer. (Comme nous aurons l'occasion de le faire remarquer, actuellement les relations soit avec les autorités, soit avec les païens, sont très bonnes).
    De plus, dans ces contrées nouvellement ouvertes à la colonisation, le brigandage régnait et règne encore à l'état endémique. Dans ces parages encore plus qu'ailleurs, les autorités se montrent la plupart du temps absolument impuissantes à assurer la sécurité des malheureuses populations.
    Heureusement, dès le début, les chrétiens de T'ongk'en ont pris leurs précautions. Ils ont d'abord mis leur confiance dans l'aide de leur puissant patron S. Joseph ; mais mettant aussi en pratique le proverbe. « Aide-toi, le Ciel t'aidera », ils ont formé une milice armée dont la présence maintient les brigands à distance respectueuse des remparts du village. Actuellement la Colonie comprend avec Hai-sing-t'oun, 10 villages, 4 grands et 6 petits, tous également fortifiés contre les brigands.
    Plus d'une fois, alors que les villages païens des environs étaient pillés et incendiés par les brigands, le village S. Joseph seul restait inviolé et servait de refuge aux pauvres païens. Pour plusieurs de ces réfugiés, le spectacle de la charité chrétienne fut l'occasion de connaître la vérité et en ces jours de misère ils trouvèrent le chemin du bonheur éternel.
    Je n'en finirais pas si j'entreprenais de raconter même brièvement les dangers courus par la colonie et les preuves multiples et éclatantes de la protection dont la couvre son glorieux Patron. Que d'alertes, que d'alarmes ! Que de nuits blanches avec les hommes sous les armes et les femmes en prières! Que de combats jusque sous les portes du village ! Il est arrivé souvent que par suite du brigandage, une partie des terres ne pouvaient être ensemencées, ou que les récoltes ne pouvaient être moissonnées ; il est arrivé que les laboureurs ne pouvaient se risquer dans leurs champs que protégés par des détachements d'hommes en armes.
    Si l'on joint à tout cela les difficultés inhérentes à l'administration d'une grande chrétienté, on pourra se faire quelque idée des tribulations endurées par le missionnaire et ses dévoués collaborateurs.
    Etant donné les circonstances particulièrement difficiles dans lesquelles s'est fondée et a grandi la chrétienté de T'ongk'en, les chiffres qui suivent ne feront que mieux ressortir les progrès réalisés durant ses 20 années d'existence.
    En 1902, sur les deux rives de la rivière T'ongk'en c'était la steppe, le désert.
    En 1904, il n'y a que 400 ou 500 chrétiens.
    En 1910, le nombre des chrétiens est de 1.380
    En 1915, 3.952
    En 1920, 5.591 avec les
    En 1925, 6.022 catéchumènes

    IV. Etat actuel.

    L'instruction religieuse est donnée aux enfants dans quatre écoles catéchistiques, deux pour les garçons et deux pour les filles. Les écoles catéchistiques de garçons sont fréquentées par 238 élèves dont 65 catéchumènes et les écoles de filles par 219 élèves dont 44 catéchumènes.
    Si l'instruction catéchistique est de première importance pour une chrétienté et fait l'objet de la particulière sollicitude du missionnaire, il est aussi éminemment désirable qu'au moins dans les principaux centres soient établies des écoles primaires où les élèves chrétiens reçoivent une instruction analogue à celle donnée dans les écoles du gouvernement.
    A T'ongk'en, 7 écoles primaires de garçons ont été établies et comptent une population scolaire de 255 élèves. Parmi ces 7 écoles, deux sont reconnues par le gouvernement et les autres suivent également les programmes officiels.
    De plus, pour faciliter le recrutement du Petit Séminaire une école préparatoire a été ouverte il y a deux ans. Dans ce probatorium, fréquenté actuellement par une vingtaine d'élèves, les enfants qui semblent avoir la vocation sacerdotale reçoivent une première formation spéciale et leur vocation y est mise à l'étude, en attendant que, s'ils en sont jugés dignes, ils soient envoyés au Petit Séminaire de Kirin 1.

    1. Depuis il a été fondé 1 école primaire supérieure, 1 hospice pour vieillards païens.

    Si l'on veut se faire une idée de l'intensité de la vie chrétienne à T'ongk'en, il suffit de noter que durant le dernier exercice (1924-1925), 13.073 confessions de dévotion ont été entendues et 39.770 communions distribuées ;
    137 adultes baptisés ;
    288 baptêmes d'enfants de chrétiens administrés;
    259 enfants de païens ont été baptisés « in articulo mortis ».
    Certes, si beaux que soient ces résultats, ils seraient encore bien plus consolants si le P. Roubin avait pour l'aider quelques prêtres de plus.
    A T'ongk'en plus qu'ailleurs peut s'appliquer la parole : « Messis quidem multa, operarii auteur pauci ». Qu'on songe en effet qu'un prêtre chinois très âgé est chargé du village de Hai-singt'ouen qui comprend 900 âmes et qu'à St Joseph, le P. Roubin n'a pour l'aider dans sa lourde tâche qu'un vicaire chinois. Et il y a à T'ongk'en 5.000 chrétiens ! (Il y a aussi à T'ongk'en 400 familles païennes environ qui vivent dans la Colonie soit comme locataires, soit comme marchands, fermiers, etc., ce qui porte la population totale à environ 8.000 âmes).
    Quand on songe d'autre part à la multiplicité des affaires dont doit s'occuper le missionnaire, tant à cause de la situation très spéciale de la Colonie qu'à cause de l'insécurité du pays, quand on pense au travail que doivent fournir le missionnaire et ses deux auxiliaires rien que pour assurer le ministère paroissial : baptêmes, mariages, inhumations, catéchismes, confessions, visite des malades, etc., on comprend qu'ils ne puissent consacrer qu'un temps restreint à la préparation des catéchumènes.
    Malgré cela, la chrétienté St Joseph fournit chaque année une belle gerbe d'une centaine au moins de baptêmes d'adultes et les chiffres déjà cités attestent que l'oeuvre entreprise il y a 20 ans a été bénie de Dieu.

    V. Récapitulation. Conclusion.

    Depuis 20 ans, 2.000 adultes environ ont été régénérés dans les eaux du baptême. Et combien de chrétiens venus d'un peu partout et qui auraient disparu noyés dans la masse païenne, loin de tout missionnaire, privés de tout secours religieux et qui ont trouvé à St Joseph de T'ongk'en un coin de terre qui leur donnât la nourriture de leur corps et de plus un asile où ils puissent assurer le salut de leur âme.
    Même au point de vue purement social, T'ongk'en est une oeuvre qui fait l'admiration des païens eux-mêmes. Là où, il y a vingt ans, il n'y avait presque rien ne sélève aujourd'hui non pas un village, mais un bourg dont le nom officiel est Hai-pei-tchen. Avec ses murs de défense et ses portes bien gardées, ses distilleries à vapeur, ses boutiques bien achalandées, il a un air de prospérité que pourraient lui envier plus d'une sous-préfecture. Au centre se dresse bien haut l'élégant clocher de la belle église récemment construite, vaste mais déjà trop petite.
    Maintes fois, les autorités chinoises ont témoigné au missionnaire leur admiration pour l'oeuvre accomplie là sous l'égide de la religion catholique; la belle conduite des chrétiens, leur union, la bravoure dont ils ont si souvent fait preuve dans leurs luttes avec les brigands, la protection extraordinaire dont les a couverts leur grand patron S. Joseph, tout cela est connu, dit et répété partout.
    Des témoignages 'officiels d'admiration reçus par la Colonie St Joseph, je ne citerai que l'un des plus récents et des plus significatifs, puisqu'il émane de la plus haute autorité de la province.
    Il y a à peine deux ans, se trouvant de passage à Hailoun (nom officiel de la ville de T'ongk'en) le gouverneur de la province du Hei-long-kiang, M. Ou-hin-ts'uen, reçut le P. Roubin, l'entretint très amicalement et après avoir fait les plus grands éloges de la Colonie St Joseph, lui offrit en cadeau un superbe revolver.
    Peu de temps après, ce haut fonctionnaire envoya à St Joseph une inscription honorifique pour être placée au-dessus de la grande porte de la résidence. Ce fut le Préfet de Hailoun qui, délégué par le Gouverneur, vint porter cette inscription dont la remise fut l'occasion d'une magnifique cérémonie. On conçoit que ce témoignage de bienveillance de la plus haute autorité provinciale ait fait la plus heureuse impression sur la population païenne de la région de T'ongl'en. Pour les mêmes raisons le sous-préfet de T'ong-pei-bien, à la fin de 1924 a fait porter sur sa propre initiative et par un délégué à lui, une inscription honorifique au village de Hai-sing-t'ouen, qui dépend de sa sous-préfecture.
    Lorsqu'en 1904 le P. Roubin vint visiter pour la première fois le plateau de T'ongk'en, nous avons dit au début de celle notice qu'il plaça la future colonie sous le patronage de S. Joseph. Tout imparfait qu'il soit, le court exposé qu'on vient de lire montre suffisamment que S. Joseph n'a pas trompé l'espoir de ceux qui se confiaient en lui, et comme l'on comprend bien la pieuse allégresse avec laquelle chaque année les habitants de la Colonie célèbrent la fête de leur Saint Patron.
    Puisse-t il, ce grand Saint, continuer à couvrir toujours de sa protection la chrétienté de T'ongk'en, pour la plus grande gloire de Dieu, le salut des âmes et l'honneur de notre sainte religion.
    L. G., m. a.

    1928/94-104
    94-104
    Chine
    1928
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