Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La Chrétienté de Kollegal

La Chrétienté de Kollegal
Add this
    La Chrétienté de Kollegal

    Tandis que dans toutes les cellules du Séminaire Saint Pierre à Bangalore des têtes fatiguées fournissent vaillamment leur dernier effort avant les examens, je prends ma carte du Mysore : dans quelle partie de notre brousse irai-je passer les quinze jours de vacances en perspective et étudier sur place l'histoire de l'Eglise ? Arrivé d'hier dans la mission, je n'en connais guère que les paroisses du Nord Ouest ; si j'allais au Sud-Est pour changer ? Au Sud-Est, c'est le Kollegal avec l'attrait de ses jungles mystérieuses et l'intérêt palpitant qu'éveille dans un coeur de missionnaire la vue d'une moisson qui blanchit.
    En route pour le Kollegal donc : 2 heures de train à partir de Bangalore. En gare de Maddur, je me hisse dans l'autobus déjà bondé qui va faire les 80 derniers kilomètres ; je suis le septième sur une banquette de quatre. Nous traversons plusieurs grandes agglomérations : pas une marque de Christianisme. A 8 heures du soir, l'autobus, enfin décongestionné, me dépose devant le poste de police de Kollegal. Un frère Franciscain est là qui m'attend, sa lanterne à la main : il s'empare de ma valise et me conduit au Couvent. Dans l'obscurité je remarque les belles proportions de l'église, derrière laquelle s'abrite la petite communauté franciscaine. En deux minutes les présentations sont faites. On m'installe dans la chambre sacristie du curé, alors absent pour la retraite. La journée est finie : à demain le travail sérieux.
    Le lendemain pendant ma Messe, je fus heureux d'entendre le groupe d'orphelins Kanaras réciter les prières avec toute la gravité un peu uniforme qui caractérise leur langue, heureux aussi durant la journée d'entendre raconter l'histoire de cette chrétienté naissante. Kollegal est un chef-lieu d'arrondissement dépendant du district civil de Coimbatore, mais rattaché au diocèse de Mysore pour des raisons linguistiques. La ville est assez importante, puisqu'elle a un grand bureau de Postes et Télégraphes, un poste de Police, un Hôpital, un Tribunal et divers bureaux de l'administration. Il y a dix ans la ville comptait deux chrétiens : un négociant, qui joua plus tard un beau rôle, et une fillette, baptisée en danger de mort. C'était peu. C'est alors que le souffle de la grâce se fit sentir. Un beau jour de 1927, Mgr Despatures revenait de Parsegondapaléam, lorsque, en traversant Kollegal, son auto fut arrêtée par une vingtaine d'hommes dont les intentions ne paraissaient nullement hostiles. C'était une délégation de Parias, demandant au « Grand Prêtre des Catholiques » de vouloir bien les admettre à l'initiation chrétienne. Une pétition écrite en kanara fut remise à l'Evêque, qui promit de lui donner suite. Plus tard cette même pétition sera pieusement déposée dans les fondations de l'église. La question fut mûrement délibérée. Kollegal se trouvait sous la juridiction du P. Graton, mais Parsegondaléam est à 40 kilomètres de Kollegal : la distance était trop grande pour que le Père put suivre d'assez près, autant qu'il le fallait, un mouvement de conversions qui, selon toutes les apparences, allait prendre des proportions plus étendues. Il fallait au milieu de ces païens de bonne volonté quelqu'un qui pût les observer, les guider, les encourager tous les jours.
    C'est alors qu'on fit appel aux Frères Franciscains de Mont-Poinsur, qui travaillaient déjà dans plusieurs diocèses voisins. Un vieux local fut loué et les Frères s'installèrent dans un cadre de pauvreté qui dut faire naître un sourire de satisfaction sur le visage du Séraphique Pauvre d'Assise. Tout de suite les classes de catéchisme commencèrent. Au début on travailla ferme, de jour et de nuit. Bientôt quelques personnes de caste, cédant à l'attrait du nouveau, demandèrent à être instruites ; mais il ne fallait pas songer à les assembler dans le même local que les Parias. Une autre maison fut louée. Par la suite on s'arrangea à l'amiable, les gens de caste consentant à venir dans la même maison que les autres, à des heures différentes pourtant. Un jour vint où le beau zèle s'éteignit et les seuls Intouchables continuèrent à étudier la religion.
    En même temps que la ville, les villages voisins avaient été attaqués. Pour suppléer au manque de personnel les Frères se servaient de bénévoles catéchistes païens pour catéchiser les païens. Tous les samedis ces maîtres étaient convoqués au centre, et on leur enseignait le mot à mot que, durant la semaine, ils devaient faire répéter patiemment à leurs catéchumènes. Les Frères se réservaient les explications : il n'était point téméraire de penser que ces bons catéchistes, malgré leur bonne volonté évidente, n'iraient pas loin sans se fourvoyer, s'ils s'aventuraient à dogmatiser dans un domaine qui était pour eux de l'inconnu. Empressons nous de dire que leur bonne volonté a été agréable au Bon Dieu : la plupart sont maintenant chrétiens et continuent leur apostolat dans les villages.
    Au début les hommes seuls venaient aux leçons de catéchisme: le réseau serré des coutumes indiennes empêchait d'approcher les femmes. La bonne Providence tourna l'obstacle : une femme que la grâce travaillait depuis longtemps, sans doute, accompagna son mari en classe et se fit l'apôtre zélée de ses semblables. Elle reçut au baptême le nom de Lourdammal, et mourut six mois après en vraie prédestinée. La glace était rompue de ce côté.

    Il y avait environ un an que l'instruction religieuse allait bon train : il fallait songer aux premiers baptêmes ; un dernier examen, et l'eau régénératrice coula sur une centaine de fronts : c'était vraiment consolant. Deux maîtres furent ainsi baptisés, mais ils se trouvèrent bien embarrassés quand ils songèrent à se marier : pas une fille chrétienne de leur caste à 40 kilomètres à la ronde. On s'adressa à l'Orphelinat du Bon Pasteur à Mysore : la Supérieure répondit au Père qu'elle avait son affaire : deux soeurs, à l'orphelinat depuis l'âge de deux ans et qui tiraient sur la vingtaine. On amena les futurs au parloir : présentation les yeux baissés, bien sûr, peut-être quelque regard furtif par dessous les paupières.
    Alors, ça vous va-t-il ?
    Oui!
    Elles sont deux, vous êtes deux, choisissez! ...?
    Grand embarras.
    Voyons ! Quel est le plus âgé des deux ? C'est toi ? Bon ! Prends l'aînée, et toi, prends la cadette, et qu'on n'en parle plus !
    Hâtons-nous de dire que malgré la tournure un peu primesautière de ces arrangements, les deux ménages sont très heureux.
    Sur ces entrefaites Mgr Despatures passa par Kollegal. A cette occasion il fit subir un examen de catéchisme aux enfants : ils étaient là un groupe imposant de 250, dont 50 baptisés seulement. La moisson blanchissait, à n'en pas douter, au souffle de la grâce et de plus grands espoirs étaient permis. Ils se réalisèrent et continuent de se réaliser. Les catéchistes chrétiens poursuivent dans une quinzaine de villages l'apostolat qu'ils avaient commencé avant leur baptême, et bien des fois, à l'occasion d'une solennité, de nombreux catéchumènes sont devenus enfants de Dieu.
    Depuis 1930 une belle église dédiée à Saint François d'Assise dit bien haut que le Christ a pris possession de ces lieux. Les Frères ont bâti, à l'ombre de l'église, un couvent qui rappelle assez bien les cabanes des premiers compagnons de Poverello au pied de la colline d'Assise. Un prêtre est établi à demeure dans la sacristie de l'église, qui lui sert de bureau et de chambre à coucher. Derrière le Couvent, une école primaire : la plupart des élèves sont des pensionnaires que les Frères ont ainsi groupés pour en faire des chrétiens plus fervents pour eux-mêmes et des entraîneurs pour les autres. La vie de ces écoliers, dont quelques-uns sont orphelins, est bien remplie : ils commencent leur journée à l'église, la continuent en classe, l'entrecoupent de joyeuses récréations et de quelques petits travaux manuels. Il faut voir quelle gaîté resplendit sur leurs faces joufflues, lorsque, attelés à une longue corde, ils tirent de l'eau pour le jardin, ou lorsque, en charriant à deux un énorme seau d'eau, ils inondent leur petite culotte, seul vêtement de travail. A la nuit tombante, on les voit circuler deux à deux dans les allées du jardin, gravement, les yeux baissés, récitant le chapelet avec les Frères. Dans la matinée, le petit dispensaire reçoit de nombreux clients : une atmosphère de confiance s'établit ainsi qui aplanit bien des difficultés.
    Des difficultés, il y en a : pourrait-il en être autrement ? En plus de celles inhérentes à la conversion de pauvres paysans qui jusqu'alors n'ont guère pensé qu'à leurs vaches et à leur grenier, il ne faut pas omettre l'opposition systématique que certains groupes protestants s'efforcent de créer. Il doit y avoir 5 ou 6 temples protestants à Kollegal, ce qui représente autant de Credo. Il paraît que leurs adeptes ne sont pas nombreux, mais ces messieurs pensent avoir fait une bonne action quand ils ont entravé l'apostolat du missionnaire catholique. Apprennent-ils que les Frères ont visité un nouveau village, ils se mettent en campagne pour enrayer le mouvement à peine commencé. Inutile de dire qu'ils ne vont pas chercher leurs arguments bien loin : ils se contentent de répéter les vieilles rengaines sur la Sainte Vierge et le Pape. Mais les résultats qu'ils obtiennent ne sont même pas proportionnés à la peine qu'ils se donnent et le bercail du Bon Dieu continue à se remplir.
    Pour la dernière fête de Noël on a voulu réunir au centre tous les catholiques de la paroisse. La Messe de minuit fut célébrée en présence de 600 nouveaux chrétiens : ils passèrent la nuit sous des abris de fortune et prirent leur repas en commun. Beaucoup d'entre eux furent sans doute étonnés de leur nombre, et les païens eux-mêmes se rendirent compte de l'importance que prend l'Eglise : le grain de sénevé n'est plus un germe : il a pris racine, il pousse et, la grâce aidant, il deviendra un grand aidant, il deviendra un grand arbre étendant ses branches protectrices sur les nombreux hameaux du Kollegal.

    J.-B. HARMANDON, missionnaire de Mysore.

    1937/170-174
    170-174
    Inde
    1937
    Aucune image