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La Chine Nouvelle 1925-1940

LA CHINE NOUVELLE 1925-1940 Comme on l'a vu dans un précédent article, à la suite de l'établissement de la république en Chine, le peuple fut alors souvent à la merci de pillards organisés et d'une soldatesque indisciplinée. Il serait cependant injuste de laisser croire que cette révolution n'a été qu'une régression, une évolution à rebours, car par elle, au contraire, d'immenses progrès ont été accomplis tant dans le domaine de l'instruction que dans celui de l'urbanisme. ***
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    LA CHINE NOUVELLE



    1925-1940



    Comme on l'a vu dans un précédent article, à la suite de l'établissement de la république en Chine, le peuple fut alors souvent à la merci de pillards organisés et d'une soldatesque indisciplinée. Il serait cependant injuste de laisser croire que cette révolution n'a été qu'une régression, une évolution à rebours, car par elle, au contraire, d'immenses progrès ont été accomplis tant dans le domaine de l'instruction que dans celui de l'urbanisme.



    ***



    Jadis, seuls les enfants des riches, ceux qui pouvaient se payer le luxe d'un précepteur, pouvaient s'adonner à l'étude de la littérature chinoise, cette vieille et subtile littérature plus de trois fois millénaire, aux quarante à cinquante mille caractères. Et ils y demeuraient encroûtés leur vie entière, sans jamais rien connaître des sciences naturelles et pratiques ni, à plus forte raison, des langues étrangères, aussi quatre-vingt-quinze pour cent des gens du peuple ne savaient ni lire ni écrire.

    Maintenant, quel changement ! Les plus humbles hameaux ont une école primaire, où l'étude est obligatoire pour tous. Les écoles secondaires et supérieures se sont multipliées. Une nouvelle littérature populaire, simplifiée et réduite à deux ou trois mille caractères seulement, a été créée, qui permet à tout élève sortant d'une école primaire de lire les journaux et les principales publications de presse.

    A profusion se sont multipliés les manuels scolaires, et il faut reconnaître qu'ils sont rédigés avec beaucoup de goût et d'ingéniosité, ils n'ont absolument rien à envier aux manuels similaires de nos écoles françaises. On peut peut-être reprocher à certain un nationalisme outré, mais au point de vue religieux, la plupart restent parfaitement neutres, ceux qui sont franchement hostiles ne se rencontrent guère que dans les écoles supérieures.

    Les jeunes filles elles-mêmes ont été lancées dans ce mouvement intellectuel. Jadis, à celles auxquelles avait été faite la grâce de leur laisser la vie à leur naissance, on atrophiait les pieds par un douloureux déboîtement et de cruelles compressions, les condamnant à aller se dandinant sur deux moignons. Dans le cercle de famille, la fille était l'être in désiré, le rebut, elle était considérée comme une esclave jusqu'au jour où une chaise fleurie venait la prendre pour l'emmener très jeune, vers douze à quatorze ans et quelquefois beaucoup plus tôt, à un mari qu'elle n'avait pas encore vu, le chef de famille étant le maître absolu du choix. Devenue épouse, elle n'était là que pour procréer et travailler au ménage ou dans les champs avec, sur le dos, le bébé emmailloté ; elle n'était même pas admise à la table de son mari, ne se présentait jamais avec lui en public, et les Chinois se montraient d'un doigt méprisant les étrangers qu'ils voyaient se promener au bras de leur épouse.

    Et que dire des belles-filles ! Pauvres brus qui ne pouvaient échapper que par le suicide au despotisme tyrannique de leur belle-mère ! Quand elle arrivait à employer ce suprême moyen de délivrance, c'était pour la bru une vengeance dont elle jouissait par anticipation ; elle savait, en effet, que sa mort motiverait un procès en règle à intenter par sa propre famille à celle de son époux, d'où pour celle-ci une saignée à bloc de la part des satellites et des gens de loi.

    Ceci me rappelle comment, un beau matin, je fus improvisé sauveur pour un cas de ce genre. Je n'étais pas encore réveillé, mon domestique frappait déjà à ma porte : « Vite, Père, on vous demande un antidote pour la bru de la famille Tchang (une famille païenne voisine), qui vient de s'empoisonner avec de l'opium! » Je n'avais pas grande chose en fait de pharmacie, mais à ma portée se trouvait un petit morceau de savon de Marseille : « Voilà, dis-je, un excellent antidote ; qu'ils le fassent fondre dans de l'eau tiède et le lui donnent à boire ! » Le remède réussit, l'eau savonneuse ingurgitée à la malheureuse provoqua des nausées, elle vomit, c'était le salut, et elle ne songea plus à recommencer. Le jour même, le chef de famille venait, un poulet à la main, me remercier.

    Actuellement, les moeurs ont beaucoup changé en ce qui concerne les jeunes filles chinoises. Depuis qu'elles vont à l'école, où on leur apprend leur dignité humaine, depuis surtout qu'a cessé la coutume barbare de l'atrophie des pieds des petites en bas âge, elles se sont bien émancipées et savent se faire respecter. La jeune Chinoise aime l'étude : souvent, elle n'a plus assez de l'école primaire ; si ses ressources le lui permettent, elle fréquente les écoles supérieures et les universités, elle veut devenir distinguée, afin de plaire, le plus tôt possible, à quelque jeune officier ou fonctionnaire. On en rencontre maintenant qui se promènent fièrement dans les rues, la cigarette aux lèvres, bien fardées, parfois même au bras d'un étudiant ou d'un militaire. Et il ferait beau voir que les parents se mêlent de leur union où y mettent obstacle, si l'un de ces étudiants a choisi sa future et si l'amour est réciproque !

    Mais hélas ! Ces nouvelles moeurs ont apporté avec elles des désordres qui n'existaient pas auparavant. Les jeunes filles, celles surtout des villes et celles issues de familles fortunées de la campagne, ont, avec le goût de l'étude, perdu celui du travail manuel et des occupations du ménage ; parmi elles, trop s'adonnent aux jeux de cartes et aux plaisirs, aussi ne faut-il plus parler à de telles épouses des charges de la famille, les moeurs américaines font, des ravages dans les foyers qu'elles ont fondés, manuvres et remèdes modernes y ont remplacé la plaie de l'infanticide.

    Et qu'en est-il encore aujourd'hui de ce mal si répandu dans l'Empire du Milieu ? Il n'existe plus, proclamait, il y a quelques années, une certaine presse qui, pour flatter les Chinois, s'appliquait à les exempter de tout vice et de tout défaut. Si, hélas ! Il se rencontre toujours ici ou là. Les victimes en sont peut-être moins manifestes actuellement après leur naissance, parce que les nouvelles moeurs y ont auparavant pourvu, mais il y en a encore trop souvent parmi les petites filles des foyers de certaines régions.

    Au début de la guerre sino-japonaise actuelle, notre orphelinat de Chungking, tenu par les Franciscaines Missionnaires de Marie, élevait plus de deux cents orphelines qui, aussitôt nées, avaient été déposées à ses portes ; il est douloureux de constater que nos missions de Chine n'aient pas les ressources suffisantes pour doter les villes et les campagnes d'orphelinats de ce genre, où seraient sauvés beaucoup d'enfants. Maintes fois, pour ma part, j'ai vu des petits cadavres, emmaillotés encore, apparaître sur le lit desséché des rivières. Il faut le dire, à la décharge des parents, la seule pauvreté les a généralement poussés à se débarrasser de leurs bébés, qu'ils aiment, quoi qu'il en puisse souvent paraître...

    Aux reproches faits aux Chinois au sujet de cette coutume de supprimer des enfants après leur naissance, ils vous donnent comme réponse un argument ad hominem, qui ne manque pas de valeur : « Ce que des familles chinoises trop pauvres font après la naissance de leurs enfants, vos riches Européens le font aussi, mais plus discrètement, et sur une échelle beaucoup plus large, en s'y prenant plus tôt ».

    Quoi qu'il en soit des écarts et des exagérations inévitables apportés par la civilisation occidentale dans ce grand pays de Chine, un immense progrès a été réalisé depuis trente ans, et ce progrès se remarque dans tous les domaines.



    ***



    Sans remonter plus haut qu'il y a une quinzaine d'années, il n'y avait encore au Setchoan, cette province où s'est réfugié le gouvernement de Tsiang Kaï-shek, aucune voie carrossable. Si vous ne voyagiez pas à pied, trois seuls moyens de locomotion s'offraient à vous : la barque, la chaise, ou palanquin, et le cheval. Les routes, pavées de pierre, étaient étroites, permettant à peine les croisements. La ville de Chungking, comme toutes les vieilles villes de Chine, n'était qu'une vaste agglomération de maisons basses et sales, bâties de bois ou de torchis, proie facile pour les incendies qui, chaque été, dévoraient des quartiers entiers. Dans des rues étranglées, malpropres et malsaines, grouillait une populace affairée, parmi les seaux d'eau qui, du fleuve, montaient ravitailler de famille en famille les gens du peuple, et ceux de vidange qui, sur les berges, exportaient l'engrais humain, pour y être vendu aux cultivateurs riverains.

    Dix années plus tard, nous retrouvons cette même ville de Chungking en pleine période de transformation. De larges rues, des avenues commencent à la couper en tous sens, et déjà, en bordure de ces voies nouvelles, s'élèvent de somptueux édifices ; de riches magasins, ruisselant le soir du néon des lumières électriques, exposent, à côté des articles indigènes, les dernières nouveautés de l'industrie étrangère. L'eau filtrée est conduite à domicile, les riches jouissent de la radio, des automobiles de toutes marques sillonnent les rues, et des services d'autobus relient entre eux les divers quartiers de la ville. D'autres services, par les routes nouvellement ouvertes, transportent les voyageurs à Chengtu, la capitale provinciale à Kweiyang, capitale du Kweichow, et de là, à Pakhoi par Liuchow et Nanning, ou à Yunnanfou, le Kunming actuel, point de départ du chemin de fer de Yunnanfou à Hanoi et Saigon. Une voie ferrée était en construction quand éclata la guerre sino-japonaise, elle était financée par un consortium français, et une autre, devant relier Chungking directement à Yunnanfou, était également en construction.

    ... Mais la guerre est venue. Avec elle les travaux ont été arrêtés et les ruines accumulées. Dès janvier 1939, sur cette malheureuse ville, coupable d'abriter non pas dans ses murs, mais seulement dans son voisinage, le gouvernement chinois, sur cette ville sans objectif militaire vinrent se déchaîner et s'acharner des rafales de bombardiers, semant la terreur, la mort, les incendies et les ruines ! Sans doute, de nombreux abris ont été creusés dans les sous-sols rocheux de la cité, ils peuvent contenir actuellement plus de trois cent mille personnes, et dès lors, de moins en moins, il y a des victimes à déplorer. A mon départ, à la fin de septembre 1940, il ne restait plus, sur une longueur de quinze kilomètres, un seul quartier intact, en moins de deux ans plus de cent bombardements en avaient fait un immense champ de ruines. Et depuis cette époque, les bombardements n'ont pas cessé...

    Pour nous, missionnaires, c'est tout ce que nous avions fondé comme oeuvres catholiques qui a été dévasté, cette guerre nous éprouve plus que ne l'ont fait les persécutions du XIXe siècle. Mais celles-ci nous ont habitués à ne pas nous laisser abattre. Le grain meurt en terre pour y germer et faire lever l'épi, des ruines et des épreuves Dieu fait lever la moisson. Ainsi que je le disais au Saint Père, dans l'audience qu'il m'a accordée, « avec la même foi que celle de nos vétérans dans l'apostolat quand ils ont commencé l'évangélisation du Setchoan, nous, nous recommencerons ».

    La Chine, j'en ai la conviction, est à un grand et favorable tournant de son histoire. Elle ne sera plus, comme autrefois, presque impénétrable à l'a civilisation chrétienne. Sa révolution, si elle a provoqué un certain état d'anarchie qui ne pouvait guère être évité en un pays si vaste, l'a du moins ouverte à des idées plus larges et modernes. Laissons-lui le temps d'achever son adaptation. Les nécessités de la guerre que, depuis dix ans, elle poursuit contre le communisme d'abord, et maintenant contre son ennemi de l'est, ont créé un réseau de routes qui, de tous côtés, lui donnent accès. N'est-il pas question, aujourd'hui, d'en ouvrir une nouvelle, qui franchirait les massifs montagneux du Thibet, de ce Thibet si lointain et jusqu'ici impénétrable !

    Ainsi Dieu prépare les voies à la diffusion de son Evangile. L'ordre nouveau, que certains rêvent pour la Chine, ne saurait être, espérons-le, un ordre imposer par n'importe quelle nation, niais il sera l'ordre chrétien qui veut sauver.



    LÉON BOURGEOIS,

    Missionnaire de Chungking (Chine).


    1943/230-233
    230-233
    Chine
    1943
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