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La Chine et le Christianisme (suite)

La Chine et le Christianisme Progrès récents de l'Eglise catholique. Dès 1930, on pouvait dire que des temps nouveaux étaient nés pour le catholicisme en Chine. Il progressait de deux manières : D'abord en profondeur et en diversité, par cet apostolat du dedans, de ses 4.860 prêtres originaires d'une bonne douzaine de nations différentes, dont 2.000 Chinois, et de ses 6.065 religieuses dont 3.780 Chinoises (2). Rayonnement lent, mais puissant, des communautés chrétiennes et de leurs oeuvres.
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    La Chine et le Christianisme



    Progrès récents de l'Eglise catholique.



    Dès 1930, on pouvait dire que des temps nouveaux étaient nés pour le catholicisme en Chine. Il progressait de deux manières :

    D'abord en profondeur et en diversité, par cet apostolat du dedans, de ses 4.860 prêtres originaires d'une bonne douzaine de nations différentes, dont 2.000 Chinois, et de ses 6.065 religieuses dont 3.780 Chinoises (2). Rayonnement lent, mais puissant, des communautés chrétiennes et de leurs oeuvres.

    Puis en étendue et, si j'ose dire, en unité, par le rayonnement même de l'Eglise catholique dans le monde. C'est ici qu'il faut parler du Vatican, ce « centre d'irradiation de la civilisation chrétienne », selon l'expression de l'Osservatore Romano. Son rayonnement en Asie a été, ces dernières années, à peine croyable.

    Ce fut Pie XI qui mit les choses en train.

    Ses graves enseignements, ses appels pressants, ses rappels à l'ordre, adressés à tous, chrétiens et non chrétiens, quels qu'ils fussent, formulés à sa manière noble, directe, indiscutable, nous commençons à peine à comprendre combien ils ont touché l'Asie. Ils ont déraciné une foule de préjugés. En Chine, dès 1937, à la veille de la guerre, on percevait leur écho à des signes multipliés.

    Il semble que c'est par le Vatican que se sont vraiment rencontrés, pour la première fois, ces deux courants qui paraissaient opposés, celui de la « Chine nouvelle » et celui du catholicisme. Dès qu'ils voulurent s'en donner la peine, les observateurs et fins psychologues que sont les Asiatiques eurent vite apprécié à sa valeur la puissance spirituelle unique du Saint-Siège. Depuis quelques années, il n'était guère d'Asiatique important qui accomplît en Europe mission ou simple voyage sans faire entrer dans son programme une visite au Vatican. Tel ce maharadja de l'Inde brahmaniste, qui, sortant d'une audience accordée par Pie XI, déclarait avec émotion à son entourage : « Aujourd'hui, je me suis trouvé devant la plus haute autorité morale du monde ».

    Avec Pie XI, le mouvement des esprits ne fit que s'amplifier. Et on eut ce spectacle peu banal : les milieux dirigeants chinois, attirés irrésistiblement par le Vatican, se mettant à regarder avec d'autres yeux les chrétientés de Chine qu'ils avaient jusque-là affecté de négliger. La guerre bouleversa le pays tout entier, elle provoqua des exodes gigantesques de populations d'est en ouest et inversement, la vie chrétienne fut arrêtée ; mais en revanche quelles tâches nouvelles pour l'Eglise ! Prêtres et religieuses restèrent à leurs postes, prenant part aux souffrances et aux dangers de tous.





    (1). Première partie de l'article, pp. 328 et suiv.

    (2). Statistiques de 1939.



    Un peu partout, des contacts journaliers s'établirent entre autorités civiles et religieuses. C'est aux missionnaires, non au gouvernement, que revient l'honneur de certaines initiatives charitables, telles que zones et camps de réfugiés, distributions de riz et autres (1).

    On vit même protestants et catholiques fraterniser dans cet effort, allant, à Canton et Hongkong, jusqu'à mettre en commun leurs ressources pour exercer la charité.



    La Chine Nouvelle et le christianisme.



    Ne nous étonnons pas si la Chine nouvelle, la Chine tout court, connaît mieux le christianisme, si elle lui témoigne volontiers son estime, si même elle recherche son amitié. Entre elle et lui existent des sympathies profondes, des appels réciproques, jusqu'à ce jour plus sentis encore qu'avoués. L'Eglise catholique offre la lumière de sa haute doctrine, la force incomparable de sa loi morale et de son unité, pour servir de fondements à l'édifice spirituel dont la Chine a besoin et qu'elle réclame. Ne nous étonnons pas si la richesse de sa vie intérieure et son zèle charitable si désintéressé exercent un attrait puissant, quand on les compare au froid confucianisme ou au bouddhisme presque éteint. Enfin il ne faut pas négliger cet attrait singulier, dont se défend mal la vieille civilisation chinoise, pour l'école de respect, d'autorité, de haute culture qu'est l'Eglise catholique.

    Jusqu'où peuvent mener ces sympathies et ces appels? Je ne sais. Mais l'attitude du pilote permet de bien belles espérances : Chiang Kai-shek veut entraîner son pays vers de nouvelles destinées ; il a compris la nécessité impérieuse de fonder la rénovation de la Chine sur une rénovation morale. Or cet homme, dont toutes les pensées vont à la grandeur de son pays, qui en connaît la longue histoire mieux que personne, fier de son passé et d'antiques traditions dont le raffinement ne fut jamais dépassé, à qui demande-t-il cette rénovation morale? Ce n'est ni au bouddhisme, ni au taoïsme, ni à la pensée confucéenne qui a pratiquement dominée l'histoire de Chine, c'est au Christ.

    Pour lui, it croit en Jésus. Le credo qu'il a adopté est le credo de l'Eglise épiscopalienne. C'est dans cette confession qu'il s'est fait baptiser il y a une dizaine d'années, après avoir été impressionné par sa femme qui aurait ainsi joué un rôle important dans l'évolution de sa pensée.



    (1) Mme Chang Kai-shek, dans un discours du 6 avril 1938 à Hankéou, a elle-même reconnu que cette initiative venait des missionnaires.



    Plutôt qu'à un credo imparfait et tronqué, il serait peut-être plus juste de dire qu'il a emprunté au christianisme une vue nouvelle des hommes et des choses avec au centre Jésus rédempteur, lumière et exemple de toutes vertus, particulièrement des vertus dont a besoin la Chine.

    S'il paraît vraisemblable que des considérations politiques aient appuyé cette conversion, les paroles et les actes du Maréchal ont, depuis 1936, abondamment témoigné de sa sincérité.

    Le Vendredi Saint de 1937, il prononça un discours reproduit dans toute la presse chinoise : Une vie humaine ne peut se passer de foi religieuse. Ce discours, d'une résonance toute chrétienne, ne contenait néanmoins aucune allusion directe au christianisme.

    L'année suivante, le Samedi Saint notons les dates choisies, une autre fois il parlera à Noël , nouveau discours, radiodiffusé, qui posait cette fois la question sans détours : Pourquoi il faut croire en Jésus?

    Tout y est remarquable. En voici le passage principal (1) :

    « Une vie humaine ne peut se passer de foi religieuse, tels furent les premiers mots que j'ai prononcés l'an dernier, le Vendredi Saint... C'est là une maxime dont j'ai acquis la conviction dans la lecture et la pratique de l'Ecriture durant ces dix dernières années...

    « ... Suivant mes vues personnelles sur l'avenir de notre révolution nationale, et en scrutant la racine du mal qui, aujourd'hui, submerge le coeur des hommes, j'ai la conviction profonde que, si nous désirons accomplir la renaissance de la nation chinoise et la réforme de la société, il est nécessaire de promouvoir l'esprit de sacrifice et de charité de Jésus. C'est pourquoi j'estime qu'il faut absolument baser la vie humaine sur la paix et le sacrifice. Tel fut l'esprit de Jésus. Je l'ai déjà dit, et c'est une même pensée : « On ne doit pas renoncer à la paix tant qu'il reste un espoir de paix. Mais on ne doit pas regarder au sacrifice quand l'heure suprême du sacrifice est arrivée »...

    « En somme, l'esprit de Jésus est un esprit de réalisation, de sacrifice, de pureté, de paix, de progrès, de zèle ; en tout et pour tout, un esprit révolutionnaire. Pour nous, en ces heures si graves de difficultés nationales, à l'occasion de la fête de la Résurrection, qui est un témoignage de « l'esprit qui ne meurt pas » (2), nous devons nous affectionner à cette pensée de la régénération, nous ancrer dans cette volonté du sacrifice, prenant Jésus pour modèle de notre vie humaine, son esprit pour le nôtre, son existence pour la nôtre. Tous, marchons remplis de courage vers la Croix, recherchant une paix durable pour les hommes ainsi que la renaissance de la Chine ».

    Ceci se passait le 16 avril 1938.

    Quelques jours plus tôt, le 6 avril, Mme Chiang Kai-shek avait parlé au nom du Maréchal, dans une réunion de coreligionnaires protestants tenue à Hankéou (1) :



    (1) Cf. Journal Sin-wen-pao, 18 avril 1938, et aussi Renseignements édités à Zikawei, n° 259.

    (2) Cette expression est souvent appliquée à la vie et à l'oeuvre de Sun Yat-sen (Note du traducteur).



    « Le christianisme, avait-elle dit, est une source de bienfaits spirituels et temporels. La Chine en a une expérience déjà longue. Nombreux sont les services rendus par lui, en tout temps, à l'instruction, au soin des malades, à l'agriculture, à l'industrie... Je vous prie de nous continuer votre si utile collaboration (2).

    « Mais cette physionomie du christianisme s'est montrée encore plus au grand jour depuis ces neuf mois de calamités. Les missionnaires étrangers, hommes et femmes, ainsi que leurs chrétiens, mettent un dévouement inlassable à soigner les blessés, à recueillir les réfugiés, à secourir les indigents ; et cet esprit se communique au peuple tout entier.

    « Le gouvernement et le pays apprécient hautement votre conduite...

    « Il y a quelques années, le gouvernement a promulgué un décret interdisant aux écoles privées d'inscrire l'enseignement religieux parmi les matières de cours. Vous avez estimé que cette mesure était injuste, et vous avez pensé que je devais m'efforcer de la faire abolir...

    « ...Afin de récompenser la belle conduite des chrétiens et de montrer combien elle est appréciée par le gouvernement, le Généralissime a résolu de corriger les anciens règlements et de permettre aux écoles privées d'enseigner la religion chrétienne comme matière facultative.

    « C'est là un fait marquant dans l'histoire de la Chine. Il témoignera du bien que fait le christianisme aux corps comme aux âmes, et de l'estime que nous avons pour les chrétiens ».

    Ces paroles, prononcées devant un cercle restreint d'auditeurs, s'adressaient de toute évidence à tous les missionnaires et chrétiens de Chine.

    La guerre n'a pas permis de faire l'expérience d'une mesure aussi bienfaisante. Mais serait-ce trop de dire que des temps nouveaux ont commencé pour le christianisme en Chine? Qui s'étonnera désormais que la première entrevue de S. S. Pie XII et de S. E. Sié Cheou-kang ait été empreinte, ainsi que le note l'Osservatore Romano, d'une « affabilité marquée »?



    Vers une orientation définitive.



    Nul pourtant ne peut se risquer à prédire la destinée du christianisme en Chine. De multiples facteurs, en fixant l'avenir de la pensée et de la culture chinoises, décideront de l'orientation des coeurs.



    (1). Cf. Journal Ta-mei-wen-pao, 27 avril 1938, et aussi Renseignements, Zikawei, n° 258. Le texte reproduit ici est traduit du texte officiel chinois donné à la presse.

    (2). Lors d'une de ses premières visites à Chungking, en 1932, Chiang-Kai-Shek avait manifesté le désir de recevoir les missionnaires catholiques et protestants. Il leur adressa une allocution très cordiale, puis le vicaire apostolique de Chungking, Mgr Jantzen, au pom de tous, le remercia, en langue chinoise, la seule que parle Chiang Kai-shek, et offrit la collaboration enthousiaste des catholiques. Un protestant parla ensuite en anglais dans le même sens.



    Les esprits ne se tournent pas tous vers Jésus. Il s'en faut. En regard des appels de Chiang Kai-shek, on pourrait aligner des déclarations d'hommes importants, qui prônent le seul « retour à Confucius ».

    Voici par exemple ce que disait en 1934 l'un d'eux, et non des moindres, à une cérémonie organisée pour l'anniversaire de Confucius (1) :

    « Il y a deux opinions en ce qui concerne le confucianisme. D'un côté certains voient en Confucius un fondateur de religion, comme Mahomet, Bouddha ou Jésus-Christ : nous ne croyons pas que ce soit exact... Mais il est certain que Confucius est notre grand maître de savoir... Ses enseignements humanitaires ont une valeur éternelle, de même que ceux de Bouddha sur la bonté indulgente et ceux de Jésus sur l'amour du prochain...

    « Les rites de l'étiquette, prônés par Confucius, sont à la base des distinctions sociales... Il suffit de les réviser en tenant compte de la complexité du monde moderne ».

    Dans nos jugements sur la Chine, il faut bien faire attention à ce courant confucéen, resté très puissant, parce qu'ayant ses racines dans toute la tradition chinoise. Ses tenants les plus fervents sont fermés à toute influence chrétienne.

    Il faut également faire entrer en ligne de compte la résistance du vieux fond païen, égoïste et jouisseur, que les chocs de la guerre ont ébranlé, divisé, mais qui reste une force massive considérable.

    Je pense à cet écrivain devenu célèbre, Lin Yu-tang, l'auteur de My Country and my People (2), licencié ès lettres de St-John's, université épiscopalienne américaine de Shanghai, docteur ès lettres de Harvard, docteur en philosophie de Leipzig, membre de l'Academia Sinica, etc.

    A St-John's (3), il s'était d'abord préparé à devenir pasteur, comme sen père, et s'exerçait à la prédication. Ses enfants racontent que l'évêque lui aurait déconseillé de se faire pasteur, parce que « plus il lisait la Bible, et moins il y croyait ».

    Il déclare lui-même n'être pas bouddhiste ; il est opposé au confucianisme et il ajoute : « J'ai été chrétien, maintenant je suis païen ».

    En ce livre brillant, sept fois réédité de 1936 à 1940, il n'hésitait pas à écrire : « Tout homme intelligent est lâche, parce que tout homme intelligent veut sauver sa peau. Rien de plus bête que de s'exposer à recevoir une balle et mourir pour une cause fabriquée par un journal... La désertion est souvent une vertu que l'on se doit à soi-même de pratiquer, et c'est la seule voie raisonnable ouverte à un homme sensé et honnête » (My Country, p. 74).

    On comprend que la Chine préfère confier ses destinées à d'autres chefs que Lin-Yu-tang. N'empêche que sa voix a été écoutée et que ses doctrines ont des admirateurs.



    (1) Cf. Bernard, op. cit, p. 238 et suiv.

    (2) La traduction française de ce livre porte le titre : La Chine et les Chinois.

    (3) Cf. Renseignements, Zikawei, p. 300.



    Plus dangereux toutefois, je n'hésite pas à le dire, serait certain appel vers le confucianisme, parce qu'il touche des cordes plus délicates ou qu'il sait s'envelopper d'arguments captieux bien faits pour séduire des Chinois.

    Les confessions protestantes installées en Chine, sous des dehors brillants, paraissent s'émietter de plus en plus. Jamais elles n'ont autant ressenti l'absence d'une doctrine unique et sûre, et la formation qu'elles donnent à leurs chrétiens connaît tous les degrés, depuis une vie intérieure solide, telle que la donne la « Haute Eglise », au simple contact très superficiel, tel que le recevaient par exemple les fidèles d'une Y. M. C. A. américaine.



    Conclusions.



    Notons ici que la forte charpente ecclésiastique du catholicisme et la perfection de ses dogmes peuvent faire hésiter l'Asiatique ondoyant, que le bouddhisme, le taoïsme, les rites confucéens ont habitué, en matière de religion, à toutes les souplesses et à tous les accommodements. Nul doute que l'élasticité protestante ne leur plaise davantage, au moins pendant encore un temps.

    Ici, tôt ou tard, l'emportera le rayonnement du Vatican, cet aimant de l'unité, qui vient de plus haut que la terre et qui semble déjà se révéler supérieur en efficacité à toutes les autres formes d'apostolat.

    N'est-ce pas l'image de la semence apostolique que Chinois, Japonais, Annamites ont chaque année sous les yeux, lorsqu'ils cultivent, comme nous nos champs de blé, le riz dont ils font leur nourriture quotidienne? Ils commencent par le travail de la rizière, labours, semailles, alignement, repiquage, lent et dur travail qui se fait sous un soleil de plomb, le corps enfoncé jusqu'au bassin dans l'eau et dans la boue. Puis les larges étendues ensemencées on dirait d'immenses lacs se couvrent de jolis plants verts. Les pluies de la mousson, le soleil ardent de juin font bientôt sortir les épis. Mais un jour vient où ni travail ni pluies ne font plus rien : seul le soleil d'août peut jaunir la moisson et la rendre en quelques jours prête pour la faucille et les greniers.

    N'est-ce pas là l'image des étapes que franchit, une à une, l'Eglise de Chine? Dieu seul sait combien de temps et d'efforts il faudra pour la mener à l'étape définitive. Mais ce qu'on n'eût osé prévoir il y a seulement quelques années, peut-on aujourd'hui se défendre d'espérer qu'au lendemain de cette guerre, les rayons lumineux et chauds qui partent du Vatican feront plus que tout le reste pour mûrir la moisson, fécondée par tant de labeurs, en un temps et d'une manière qui dépasseront tous nos espoirs?

    S'il en était ainsi, quelles tâches en perspective!

    Obtenons, par nos prières et nos efforts, que la chrétienté se trouve prête, le jour venu, à faire face à cet immense devoir !



    JUSTIN CHATELAIN,

    Missionnaire de Canton (Chine).


    1943/360-365
    360-365
    Chine
    1943
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