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La Chine et le Christianisme

La Chine et le Christianisme Les rarissimes nouvelles qui, depuis trois ans, nous arrivent d'Extrême-Orient ne permettent guère aux Français, encore trop peu nombreux, qu'intéressent vraiment les choses d'Asie, de se faire une idée juste des esprits en Chine. C'est ainsi que la position prise par la Chine à l'égard du Vatican paraît assez inattendue et surprenante.
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    La Chine et le Christianisme



    Les rarissimes nouvelles qui, depuis trois ans, nous arrivent d'Extrême-Orient ne permettent guère aux Français, encore trop peu nombreux, qu'intéressent vraiment les choses d'Asie, de se faire une idée juste des esprits en Chine. C'est ainsi que la position prise par la Chine à l'égard du Vatican paraît assez inattendue et surprenante.

    Ou bien on n'a pas suivi le lent travail qui se fait là-bas depuis un demi-siècle, ou, si on en a perçu des échos, on n'a pas pris les choses très au sérieux. La Chine désordonnée qu'a connue le monde, avec ses éternels « bandits » et ses non moins éternels « seigneurs de guerre », le pays par excellence du marchandage et de la face, paraissait aux uns peu sympathique, peu digne d'intérêt, tandis que d'autres, mieux disposés, se croyaient néanmoins tenus de faire des réserves à propos de tout, sur ses nouvelles tendances, sur sa bonne volonté et sur bien d'autres choses encore.

    Cependant la Chine ne cesse de nous étonner. Elle fait front, depuis plus de six ans, à une des plus dures épreuves de son histoire. On voit les hommes d'Etat chinois, parfaitement informés de notre culture et de notre pensée, activement mêlés à toutes les préoccupations qui agitent le monde. Alors qu'on croyait la Chine en proie à des tendances pour le moins areligieuses et même communisantes, la voici qui installe au Vatican un diplomate accrédité auprès du Saint Siège en qualité de ministre plénipotentiaire. L'Osservatore Romano souligne l'événement avec gravité, et ce M. Sié exprime au pape « toute la joie qu'éprouvent le gouvernement et le peuple chinois de voir ainsi leur espoir, si longtemps caressé, enfin réalisé».

    Sommes-nous en plein mystère? Ou s'agit-il de ces « bonnes paroles » (1) dont la politesse chinoise est prodigue? Faut-il, oui ou non, prendre tout cela au sérieux?

    La guerre nous a appris bien des choses. Nous comprenons mieux quel travail profond s'est fait dans la pensée de tous les peuples d'Asie. On n'en saisit toutefois pas toujours l'enchaînement. En ce qui concerne la Chine, on a peine à comprendre que la nomination d'un représentant au Vatican n'est que l'aboutissement naturel, normal, du travail qui s'est accompli dans la pensée et les conditions de vie de la société chinoise.

    Ces douze ou treize dernières années ont vu, en Chine, l'évolution religieuse la plus étonnante et, en même temps, le moins apparente. De tous les peuples d'Extrême-Orient, l'Annam et le Tonkin excepté, c'est elle qui a fait le pas le plus décisif vers le christianisme.



    (1) Pour les Chinois, les compliments protocolaires sont ce qu'ils appellent des hào houa, de « bonnes paroles ».



    La « Jeune Chine ». Ses premières tendances.



    D'abord le peuple chinois n'a jamais été, de lui-même, hostile au christianisme. Au contraire. Les mouvements d'hostilité furent toujours suscités et dirigés par les chefs, lettrés, confucianistes ou autres.

    Il s'est produit ce fait singulier que la « Jeune Chine », née en 1911, d'une idéologie nationaliste, en réaction violente contre les empiétements de l'étranger et les vieilles routines confucéennes, xénophobe, s'inspirant volontiers des méthodes russes de révolution, officiellement neutre, mais hostile en fait à toute pensée religieuse, s'est vue amenée, comme malgré elle, sous la pression des besoins et des dangers de toute sorte auxquels elle a dû faire face, à éliminer peu à peu le pernicieux virus des tendances communistes ou anarchistes, la xénophobie, l'esprit areligieux emprunté aux philosophes en vogue au début du siècle, et à chercher des bases plus solides pour sa « rénovation ».

    Voici à grands traits comment s'est faite cette évolution :

    Que l'imbroglio chinois ne nous effraie pas : « En Chine, écrivait il y a quelques années le P. Wieger, missionnaire jésuite, la complication apparente vient de ce que les choses se jouent sur plusieurs plans, par plusieurs groupes d'acteurs (1) ».

    Il suffit de bien tenir ce fil d'Ariane, et tout apparaît beaucoup plus simple qu'on ne croit. C'est ainsi qu'au-dessous du « plan moyen, réel, de la politique », il y a ce que le P. Bernard appelle « le plan souterrain, peu apparent, des grands courants dans lequel s'élabore l'avenir (2) ».

    Tout semble d'abord se conjurer pour éloigner la « Jeune Chine » d'une influence religieuse quelconque, et notamment du christianisme. Pourtant, dès la naissance du mouvement, le courant chrétien existait, malgré le nombre peu élevé de ses adhérents.

    Mais il était tenu en marge de la société chinoise. La « Jeune Chine » s'était ostensiblement engagée en des chemins où elle voulait être indépendante, libre de toute contrainte, et la « contrainte » religieuse lui paraissait la plus détestable de toutes. « Les religions mondiales, déclarait en 1917 Tsai Yuan Pei, chancelier de l'Université nationale de Pékin, un des hommes nouveaux les plus écoutés, doivent être considérées comme des obstacles au progrès de l'humanité, et la mentalité chinoise n'est pas favorable à l'attitude religieuse (3) ».

    La législation scolaire.



    Dans cet esprit furent rédigés les manuels scolaires : « Le christianisme n'y était pas directement combattu, mais toutes les précautions étaient prises pour lui fermer les esprits et les curs (1) ». Comme il fallait une certaine morale officielle, on introduisait aux bons endroits, dans un replâtrage confucéen, les « dogmes » évolutionnistes (le monde s'est fait par évolution, l'homme descend du singe, etc.), avec des affirmations empruntées au pragmatisme areligieux de l'Américain Dewey, à Durkheim, ou à d'autres idoles du jour.



    (1) Cf. WIEGER, La Chine actuelle, cité dans Sagesse chinoise et philosophie chrétienne, par Henri Bernard, S. J., pp. 210 et suiv., Sienhsien, 1935.

    (2), (3) ibid.



    Et pour que l'ensemble fût sans fissure, impénétrable à toute influence jugée indésirable, une législation scolaire fut forgée, qui n'autorisait que les écoles enregistrées, fixant avec précision programmes et matières de cours, et ne permettant que l'usage de manuels autorisés par le Ministère de l'Education Nationale.

    Enfin, dernière précaution, la loi respectait, en principe, la liberté de croyances ; mais, dans les écoles, elle mettait un veto absolu à l'enseignement religieux sous toutes les formes et ne permettait pas la moindre pression sur les élèves pour les « en- gager » à se faire chrétiens.

    Les inspirateurs de cette législation étaient, pour la plupart, d'anciens étudiants de nos universités de France. Ils avaient été, on le voit, à bonne école.

    Ces mesures entravèrent gravement l'effort missionnaire. Elles rendirent sinon impossible, du moins bien difficile, l'apostolat par l'école. Seuls les établissements qui bénéficièrent des privilèges des « concessions étrangères » surent se rendre indépendants et éluder cette législation. Plusieurs, telle l'Aurore, à

    Shanghai, prospérèrent à ce point que leur influence se fit bientôt sentir en retour sur la vie intellectuelle et religieuse du pays.

    Notons pourtant ceci : les écoles officielles de tous degrés, primaire, secondaire, supérieur, ne furent pas en général, ou du moins d'une façon suivie, des foyers antireligieux. La formule législative étant « ne pas croire, ne pas contredire, mais ignorer (2) », la jeunesse chinoise fut élevée dans l'ignorance, ordinairement teintée de dédain, de toute religion.

    S'il arrivait, et ce n'était pas rare, que tel missionnaire sût s'attirer sympathie et considération, la jeunesse venait volontiers le visiter, le questionner. Quant à lui, un peu de savoir-faire lui donnait assez vite accès dans ces milieux apparemment fermés. Et ce qui l'étonnait toujours, c'était de découvrir en cette jeunesse une Chine vraiment neuve, inconnue jusqu'ici, élevée et façonnée selon des principes tout autres que ceux du passé, des terres vierges qui, travaillées, permettraient les plus beaux espoirs.



    Atmosphère des débuts.



    L'effort de « renaissance » (3) s'accomplissait au milieu des pires divisions, dans un état politique longtemps voisin de l'anarchie. La Chine cherchait sa voie, multipliant tâtonnements et échecs. Un vent d'optimisme et de facilité berçait les esprits. Du haut en bas de L'échelle sociale, chacun se sentait volontiers poussé tenter sa chance. Il semblait que les plus graves problèmes dussent trouver leur solution comme par enchantement.



    (1), (2) Cf. Henri BERNARD, op. Cit. Passim.

    (3) Le terme renaissance est une expression courante des Chinois pour désigner ce mouvement de renouveau.



    Fort heureusement, le danger d'un pareil laisser-aller n'échappait pas à certains hommes clairvoyants, qui pressentaient quel effort énorme s'imposait à leur pays, s'il voulait s'arracher aux routines du passé.

    C'est ainsi que dans les domaines les plus élevés de la pensée et de la science, on vit se constituer des équipes de chercheurs désintéressés, soucieux de travail consciencieux, d'observation exacte, défiants des synthèses hâtives. Ce devait être un des fruits les plus solides de la « renaissance chinoise (1) ».

    Sur le plan politique, un jeune général, Chiang Kai-shek, assumait dès 1928 le lourd héritage de Sun Yat-sen et prenait en mains les destinées de la Chine.

    Cela se passait, mettons entre 1910 et 1930, ne demandons pas trop aux dates. Il ne faut pas oublier que cette renaissance s'est étendue à la Chine par vagues successives, tantôt rapides, emportant tout sur leur passage, tantôt plus lentement, selon que le mouvement, parti des villes centres, Canton, Hankéou, Shanghai, gagnait tout le bas Yang-tse, les provinces de l'est et du sud, ou qu'il pénétrait en Chine du nord et dans les provinces de l'ouest. En 1939, Setchoan et Yunnan n'étaient pas encore, il s'en fallait, à l'unisson du pays. C'est, en définitive, le conflit sino-japonais qui, refoulant vers l'ouest le gouvernement central et certaines élites intellectuelles, jeta à bas, là aussi, les particularismes et les vieilles résistances.



    Le courant chrétien.



    Or, pendant ce temps, que faisaient les chrétiens?

    En 1914, les catholiques n'étaient encore qu'une fort petite minorité, 1.606.000 (2). La « Jeune Chine » n'avait alors pour catholiques et protestants que méfiance, dédain, souvent hostilité déclarée, qui se manifestait par des attaques sporadiques violentes.

    En règle générale, le christianisme négligeait les attaques ; il se contentait de parler par sa présence et son action. L'Eglise catholique n'en était, plus aux tâtonnements de ses débuts. Ses chrétientés, oasis disséminées à travers l'immense pays, si elles comptaient encore peu d'adeptes, étaient en revanche nombreuses et bien vivantes.

    Après s'être accrochée où elle pouvait et comme elle pouvait, l'Eglise catholique avait fini par s'enraciner profondément dans le sol chinois. Dans toutes les provinces, dans les campagnes les plus reculées aussi bien que dans les villes, il y avait de ces communautés qui vivaient de la foi et de l'amour de Jésus-Christ. Elles étaient le témoignage quotidien et réel que le christianisme avait pris racine dans le peuple et prétendait ne plus faire désormais figure de religion étrangère.



    (1) Cf. BERNARD, op. cit. passim.

    (2) Cf. Annuaire des Missions catholiques de Chine, Zikawei, 1935.



    A toutes les missions de Chine pourrait s'appliquer la réponse que fit un jour Mgr de Guébriant à une question :

    Qu'ont fait jusqu'ici les missionnaires d'Indochine?

    Beaucoup, avec très peu!

    Apparemment en opposition déclarée avec l'effort catholique, mais le recul du temps montre qu'il lui fut, plutôt parallèle, orientant lui aussi les esprits et les coeurs vers le Christ, vint se greffer l'effort des nombreuses confessions protestantes.

    Celles-ci ne firent leur apparition en Chine qu'au début du xixe siècle. Négligeant d'abord les campagnes, les protestants s'établirent de préférence dans les ports ouverts et dans les villes. Ils s'appliquèrent avec beaucoup de zèle et des ressources considérables mises à leur disposition, à ouvrir des missions : ils eurent leurs hôpitaux, puis plus tard leurs écoles et leurs universités, celles-ci en aussi grand nombre que possible « ne visant pas tant à une conquête qu'à une diffusion (1) ».

    Leur prosélytisme doctrinal, au témoignage du P. Henri Bernard, « ne s'empressait pas vers un but tangible ; il ne s'estimait pas frustré dans son travail lorsque les conversions se faisaient attendre. Il considérait comme un gain positif la pénétration de toute idée chrétienne dans la masse infidèle (2) ».

    De nombreux étudiants furent dirigés, aux frais des missions, vers les universités américaines ou anglaises, pour y parfaire leur instruction. Pendant leur séjour à l'étranger, un apostolat discret s'exerçait sur eux. Quelques années plus tard, revenus en Chine, ils étaient souvent devenus des amis.

    Une remarquable conséquence de cette tactique fut que « l'influence des protestants sur l'évolution de la pensée chinoise fut plus marquée que celle des catholiques (3) ».

    La méthode pourtant n'allait pas sans périls. Là où manquait une discipline spirituelle solide, la pensée chrétienne revêtait aisément les formes les plus baroques ; il n'était pas rare qu'elle finît par s'égarer loin du christianisme, en des formes même dangereuses pour le pays. En 1850, la révolte des Taiping avait eu pour auteur un illuminé qui déclarait puiser ses « inspirations » dans la Bible : révolte sanglante qui coûta la vie à près de vingt millions d'hommes.

    La Chine de 1910 à 1930 connut pas mal de ces illuminés, chez qui le christianisme s'alliait à d'extravagantes doctrines. Il faut reconnaître qu'ils venaient généralement d'écoles protestantes. L'absence d'initiation chrétienne sérieuse pouvait ainsi produire des résultats diamétralement opposés à ceux qu'on escomptait, et même, en bien des cas, finir par détourner définitivement du christianisme tels de ces jeunes gens qui n'avaient appris à en connaître que des rudiments ou des contrefaçons.

    Ce fut le côté fâcheux d'une méthode qui incontestablement contribua à acclimater le Christ en Chine.



    (1), (2), (3) Cf. BERNARD, op. cit., pp. 192 et suiv.



    L'Eglise catholique, sous des dehors moins brillants, sut maintenir dans ses chrétientés une discipline spirituelle solide. Plus pauvre, elle eut cependant ses hôpitaux, ses écoles, ses universités, mais en plus petit nombre. D'une vie intérieure profonde, exigeante dans sa loi morale, elle faisait partout de la chapelle et du tabernacle le vrai foyer de son action. On pouvait dire sans doute que le soin qu'elle prenait de ses communautés disséminées à travers tout le territoire chinois absorbait une bonne part de son élan. Elle souffrait même d'une dispersion d'efforts et d'un certain manque d'organisation qui, à la longue, étaient vivement sentis.

    L'action vigoureuse de Pie XI vint, à l'heure qu'il fallait, coordonner ces efforts et imprimer à l'apostolat un élan nouveau. On vit le Saint Siège s'installer à Pékin par l'intermédiaire de son Délégué apostolique, appuyant, unissant, éveillant les bonnes volontés, marquant avec force sa volonté d'accroître, en nombre et en qualité, les apôtres, prêtres, religieux, laïques, suscités sur le sol même de Chine. D'autre part Rome appelait de nouvelles familles missionnaires, hommes et femmes, pour travailler à côté des anciennes.

    Dès 1920, les actes pontificaux se succèdent rapidement : encycliques, consécration d'évêques chinois, redistribution des champs d'apostolat, message de Pie XI au peuple chinois, concile de Shanghai, etc. Les bases sont jetées d'une Action Catholique, qui cherchera en tâtonnant sa formule définitive, mais qui organisait néanmoins, à la veille de cette guerre, l'apostolat intellectuel si important en Chine en même temps que d'autres apostolats.



    JUSTIN CHATELAIN,

    Missionnaire de Canton (Chine).



    (A suivre.)


    1943/328-334
    328-334
    Chine
    1943
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