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L'évangélisation des Shans en Haute Birmanie

L'évangélisation des Shans en Haute Birmanie Les Shans appartiennent à la race Thaï, qui se rencontre dans toute l'Indochine et y forme la plus grande partie de la population. Cette race constituait autrefois un immense empire allant du Brahmapoutre au golfe de Siam, et l'on retrouve encore, dans toute cette région, nombre de mots d'origine thaï : meung (district), xien ou ving (ville), luoi (montagne), mé (fleuve), nam (rivière), man, ban ou wan (village), etc. Il est évident qu'un même peuple, parlant la même langue, a occupé jadis toute cette portion de l'Asie.
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    L'évangélisation des Shans en Haute Birmanie

    Les Shans appartiennent à la race Thaï, qui se rencontre dans toute l'Indochine et y forme la plus grande partie de la population. Cette race constituait autrefois un immense empire allant du Brahmapoutre au golfe de Siam, et l'on retrouve encore, dans toute cette région, nombre de mots d'origine thaï : meung (district), xien ou ving (ville), luoi (montagne), mé (fleuve), nam (rivière), man, ban ou wan (village), etc. Il est évident qu'un même peuple, parlant la même langue, a occupé jadis toute cette portion de l'Asie.
    On resterait en deçà de la vérité en estimant à 20 millions le nombre des Thai vivant sous les quatre drapeaux : anglais, chinois, siamois et français. Considérant que les Dioï, les Muong, les Miao, et même — bien qu'ils s'en défendent, — les Cantonais, sont des Thai, on conviendra que ce chiffre n'est pas exagéré. Pour ce qui est des Cantonais, les tsaofa ou roitelets de Meung-hti, qui gardent précieusement leurs tableaux généalogiques, prétendent que leurs ancêtres sont venus de Canton et qu'ils sont restés tels que toute la population était alors, tandis que les Cantonais actuels, transformés peu à peu au contact des Chinois, sont devenus plus Chinois que les Chinois eux-mêmes. Ils renforcent cette assertion par une comparaison entre la langue parlée à Canton et la leur, et y trouvent de nombreuses analogies.
    Quoiqu'il en soit, au nord-est de la Birmanie, dans le district de Bhamo, c'est aux Thai-leu que nous nous sommes attaqués. On les appelle les « Shan chinois », sous prétexte qu'ils sont métissés de chinois et que leur langue n'est qu'un patois chinois. C'est une erreur. Pas plus que les « Shan birmans » ne sont métissés de birmans, — et même moins, puisque ces derniers ont adopté le bouddhisme strict des Birmans, — les Shan chinois ne sont métissés de chinois : on ne les nomme ainsi que parce qu'ils vivent en Chine ou qu'ils viennent de Chine, comme on en nomme d'autres « Shan birmans », parce qu'ils sont nés à l'intérieur des frontières de la Birmanie.
    Le pays d'origine de nos Thai-leu est la partie sud-ouest de la province chinoise du Yunnan. Ils y sont répartis en dix petites principautés gouvernées par des tsao-fa, roitelets payant tribut à la Chine et dont le principal est le tsao-fa de Meung-hti ou Montien, à une journée de marche de Teng-yueh. La vallée du Taping au nord et celle du Nammao au sud sont surpeuplées. Aussi, lorsque les Anglais eurent mis à la raison les Katchin, un courant d'émigration s'établit en Birmanie et de nombreux Shan vinrent défricher les plaines des districts de Bhamo, de Katha et de Myitkynia. Actuellement ce mouvement continue, car les terrains incultes — et cependant très fertiles, — abondent encore dans les vallées du Taping, du Molé et du Moyoung, sur les deux rives de l'Irrawaddy.
    L'évangélisation des premiers immigrés fit naître de belles espérances ; mais la difficulté de la langue, pour l'étude de laquelle nous ne possédions aucun livre, puis l'insalubrité du climat ralentirent malheureusement la marche. L'insuccès, ou plutôt la lenteur de l'évangélisation eut encore pour cause l'indigence de nos immigrés et les conditions de leur établissement en Birmanie. En général, l'élément qui s'expatrie n'est pas de premier choix ; d'autre part, ces pauvres gens n'apportaient avec eux rien ou presque rien. Avant qu'ils aient pu défricher et récolter de quoi vivre, ils étaient endettés de façon irrémédiable. Les créanciers, Chinois pour la plupart, se remboursaient leurs avances en s'emparant des terrains mis en rizières et les affermaient à de nouveaux venus. Les anciens n'avaient plus qu'à s'enfoncer plus loin et entreprendre un nouvel essai de misère ; aussi pendant longtemps n'y eut-il rien de stable. Il en résulta cependant cet avantage que, en s'en allant, ceux que nous avions approchés répandaient au loin les connaissances, même un peu vagues, qu'ils emportaient de la religion chrétienne, et voilà pourquoi nous avons maintenant des chrétiens disséminés dans toute la région nord-ouest de la Birmanie.
    Si les missionnaires étaient plus nombreux, ils pourraient les suivre de plus près et fonder des chrétientés, car la période nomade est passée et ceux qui sont nés là paraissent y être établis définitivement. Déjà cependant nous avons un village exclusivement chrétien : Nanhlaing, à 17 km au nord de Bhamo, sur les bords de la rivière Taping. Une église y a été bâtie ; on y trouve orphelinat de garçons, orphelinat de filles, école mixte, asile de vieillards, et surtout une école de catéchistes : le tout très modeste, mais suffisant pour donner aux Shan l'idée d'un village chrétien et, pour que nos futurs catéchistes y respirent une atmosphère chrétienne, la vie de paroisse y est organisée selon toutes les prescriptions de la liturgie. Dans d'autres villages où chrétiens et catéchumènes sont mêlés aux païens, il y a chapelle et école. Là où quelques chrétiens seulement sont disséminés, lors de sa visite le missionnaire loge chez un néophyte, il y célèbre la messe et y fait le catéchisme.
    La population thaï est très sympathique ; les païens mêmes ont pour le missionnaire un respect et une confiance qu'ils sont loin d'accorder à leurs bonzes. Un exemple : la collection des impôts prend un temps assez considérable, un mois au moins. Les chefs, ne sentant pas l'argent en sûreté chez eux, viennent le mettre en dépôt chez le missionnaire au fur et à mesure qu'ils le reçoivent jusqu'au jour où ils doivent le verser au gouvernement. Cela se fait bien simplement, comme entre hommes d'honneur, sans reçu, sans formalité d'aucune sorte. Un jour de janvier dernier, je demandais à l'un de ces chefs, bouddhiste endurci, pourquoi il ne déposait pas son argent chez son bonze plutôt que chez moi. — « Oh ! Me répondit-il avec un rire significatif, si je le faisais, il ne resterait pas bonze longtemps » ; ce qui signifie qu'il filerait à l'anglaise avec le magot et rentrerait dans le siècle.
    Et cependant, — quelque paradoxale que puisse paraître cette assertion, — cet esprit de simplicité, cet abord facile de la part de nos Shan, est un obstacle à leur conversion sincère. Voici pourquoi : à beaucoup d'entre eux il semble suffire d'être l'ami du missionnaire ; dès qu'on aborde la question de religion, ils ne comprennent plus rien. D'autres seraient faciles à convaincre de la nécessiter du baptême, mais on ne peut les décider à abandonner leurs superstitions. Cette première génération ne donnera donc pas de grands résultats, si ce n'est celui d'avoir laissé le missionnaire s'établir chez eux et d'y gagner leur confiance. Heureusement il y a les enfants et surtout les orphelins que nous élevons en dehors de tout contact païen. Déjà ils ont fondé un bon nombre de familles. L'un d'eux a terminé ses études théologiques au Séminaire de Pinang et espère être prêtre dans un an ; un autre, ayant conquis son brevet, est depuis plusieurs années directeur de l'école de Nanhlaing. Quelques-uns sont catéchistes, d'autres se préparent à le devenir.

    En plus de ces motifs d'espérer, il y a le fait — capital pour l'évangélisation des Shan, — de l'établissement des Pères du Sacré Coeur de Bétharram dans leur pays d'origine. Dès l'armée 1907, sur les instances de quelques Thaï influents, j'avais passé la frontière chinoise et visité plusieurs principautés ; je m'étais rendu compte que c'était là que se ferait le travail sérieux et durable. Je fis part à notre confrère du Yunnan, le P. Le Garrec, des bonnes dispositions des gens et des espoirs de conversion que l'on pouvait envisager ; mais le Père avait sa résidence à Tali, à 17 jours de marche, sa chrétienté à soigner, son district à visiter : il ne put rien faire. Et moi, surchargé de besogne en Birmanie, pas davantage. Mais, tout en travaillant à tirer le meilleur parti possible des émigrés, mes espérances se tournaient toujours vers ce coin sud-ouest du Yunnan. Enfin, après un quart de siècle, mes voeux furent exaucés.
    En 1929, la ville de Tati devenait le centre d'une nouvelle mission confiée aux PP. Bétharramites et comprenant toute la partie occidentale de la province du Yunnan, et donc la région des Shan. Au mois de janvier 1931, le Supérieur, le P. Erdozaincy-Etchart, répondant à mon invitation, vint visiter avec moi trois principautés shan dépendant de sa mission. Partout nous fûmes accueillis avec enthousiasme et le Père s'en retourna enchanter de ce voyage d'exploration. A Manwyne le chef nous garda deux jours et nous fit choisir l'emplacement de la future mission à à l'est de la ville. A Tsauta, après nous avoir reçus à sa table avec les notables de la ville le chef nous demanda l'autorisation de mettre la croix dans son blason au-dessus de la porte d'entrée de sa résidence. Dans la principauté de Meung-la, le frère du chef voulut nous retenir deux jours et nous accompagner lui-même dans les principaux de ses villages. A Meung-hti, chez le chef le plus influent de tous ces roitelets, nous dûmes loger au palais et choisir l'emplacement d'une mission. Rien d'étonnant donc que le Supérieur de Tali emportât une bonne impression de son voyage. Malheureusement il mourut quelques mois après.

    Le P. Palou, Supérieur intérimaire, qui connaissait les intentions du défunt, désigna trois de ses confrères pour cette mission. Arrivés à Nanhlaing au commencement de 1932, ils se mirent résolument à l'étude de la langue et, une année après, ils fondaient deux postes, à Manwyne et à Sahpo. L'un d'eux, le P. Darnaudéry resta à Nanhloing pour former des catéchistes.
    La Mission des Shan est donc établie désormais sur des bases solides et il n'est pas douteux que la conversion des Thaï du Yunnan n'ait une heureuse répercussion sur leurs frères de Birmanie.
    Je citerai encore un fait qui montre la bienveillance des autorités envers les missionnaires. Au premier de l'an (chinois) 1931, je me trouvais chez le chef de Manwyne lorsque les notables de la ville et les chefs de canton vinrent lui offrir leurs voeux. L'un des parents du grand chef leur fit le discours suivant : — « Nous autres, Thaï-leu, n'avons pas de religion nationale : nous avons pris aux Birmans un peu du bouddhisme, que nous observons mal ; comme les Chinois, nous gardons le culte des ancêtres ; enfin, à l'exemple des sauvages katchin, nous offrons des sacrifices aux esprits. Dieu veut que nous devenions chrétiens et le Père a promis que notre pays serait bientôt évangélisé. Je vous engage donc à vous faire chrétiens. En tout cas, je compte que vous favoriserez le travail des missionnaires, chacun dans votre canton ». — Tous le promirent et me firent les grandes prostrations. De la part de païens on ne saurait espérer davantage.
    Dieu bénisse ces bonnes dispositions et fasse briller la lumière de son Evangile sur ce recoin perdu entre la Birmanie, la Chine et l'Indochine !
    C. ROCHE,
    Missionnaire de Mandalay

    1934/116-120
    116-120
    Birmanie
    1934
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