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L'évangélisation de la Tribu Deng 2 (Suite)

Tonkin maritime aperçu historique sur l'évangélisation de la Tribu Deng 2 (suite) PAR M. PATUEL Missionnaire Apostolique (SUITE) 1
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    Tonkin maritime aperçu historique sur l'évangélisation de la Tribu Deng 2 (suite)

    PAR M. PATUEL

    Missionnaire Apostolique

    (SUITE) 1

    Qu'étaient, pendant ce temps-là, devenus les deux autres missionnaires qui résidaient à Yen-khuong même ? Avertis du danger, se voyant menacés de près, MM. Antoine et Séguret essayèrent de rejoindre leur supérieur. Arrivés à moitié route, ils apprirent sa fuite, le pillage de sa maison et du village. Se voyant, eux aussi, poursuivis et sans asile, ils gagnèrent la forêt, suivis d'un certain nombre de catéchistes et de servants. C'est au village Xang qu'ils furent découverts et massacrés, le 2 ou 3 janvier, avec vingt-deux catéchistes et une soixantaine de chrétiens qui les avaient suivis.

    La date exacte du jour où ils consommèrent leur martyre n'est même pas connue mais qu'importe ? Dieu n'a-t-il pas son livre d'or?

    Le théâtre de cette scène est actuellement couvert de broussailles, un seul homme en connaît d'une manière exacte l'emplacement Mon désir le plus ardent est d'y élever un monument commémoratif.

    Les heureux témoins du Christ s'étaient envolés au ciel, portés sur les ailes des chérubins triomphants. Que de fois, peut- être, le P. Pinabel ne dut il pas regretter le conseil trop prudent de ce mandarin subalterne qui le préserva du coupe-coupe et le priva de l'auréole des Martyrs ! Il était rentré à la Communauté dans un état d'épuisement tel que son estomac ne pouvait supporter aucune nourriture.

    Après un séjour infructueux au sanatorium de Hong-kong, il revint mourir paisiblement à Ké-so entre les bras de ses confrères, le 3 juillet 1885. Ainsi s'éteignait obscurément, loin du théâtre de ses travaux, le coeur angoissé sur son jeune troupeau, le vaillant pionnier de l'Evangile. Ses appréhensions devaient bientôt se réaliser : « Frappez le pasteur, et les brebis seront dispersées ». Ainsi en alla-t-il de toutes ces jeunes et florissantes chrétientés.

    1. Voir Annales des M.-E. n° 56 mars avril 1907, p. 95.

    Les vaincus durent en passer par toutes les exigences du plus fort. Ce fut le pillage : fusils, marmites, habits, couteaux, yatagans, ustensiles divers, barres d'argent, buffles, bufs, chèvres, tout fut enlevé. Puis vint la rançon. Elle fut d'abord fixée à 200 barres d'argent, la barre d'argent valait 80 francs, puis à 300, puis à 500. Les malheureux durent verser 30 barres pour les établissements du presbytère, 70 pour l'église principale ; chaque chrétienté possédant une église particulière dut en payer 30. Et tant qu'il manqua une sapèque, ces infortunés furent forcés de nourrir et d'héberger ces insatiables vainqueurs. Le moindre refus coûtait cher, le coupe-coupe ne restait pas simplement suspendu sur leurs tètes. Enfin gorgées de festins, chargées de butin, ivres de débauches, ces hordes durent repartir : l'ordre en était venu de Thanh-hoa ; car Hanoi et Ninh-binh, ces forteresses du Tonkin que venaient de tomber au pouvoir des armes françaises victorieuses. Mais l'appétit des brigands n'était point rassasié encore. Toute une génération de jeunes gens et de jeunes filles, des plus robustes et des mieux constitués, était emmenée pèle mêle avec les troupeaux. Chaque famille dut porter le deuil, car, par un raffinement de cruauté, les bandits avaient choisi, dans chaque famille, un ou deux membres. Et l'Eglise pleurait la double perte de ses enfants et de ses apôtres. Les doux martyrs de Bethléem furent pleurés parce qu'ils n'étaient plus. Ceux-ci méritaient de l'être deux fois, parce qu'ils emportaient pour la perdre, sans doute, dans un milieu païen et ennemi de la religion, leur innocence baptismale, situation bien plus cruelle que la mort.

    Avant de partir, ces forcenés regrettèrent de laisser quelque chose à leurs victimes ; et alors les greniers à riz, les maisons d'habitation, tout, jusqu'aux moissons blanchissantes, disparut dans un immense brasier. Dieu voulait que l'épreuve fût entière et le dénuement complet.

    Les mères songèrent à racheter leurs fils ; mais bien peu réussirent. Actuellement, à vingt ans de distance, il n'est guère de famille qui ne porte encore le deuil.

    J'étais à peine arrivé ici depuis deux jours, quand je vis venir un individu curieusement vêtu. Son accoutrement, pantalon collant, veston court, bariolé, boutonné sur le devant à la chinoise, calotte à pompon rouge cachant une tresse naissante, ses dents blanches, sa pipe chinoise, tout dénotait un étranger. Qui était-il donc ? Sa figure émaciée, son teint have, sa taille rabougrie, son aspect chétif et vieillot, la tristesse de toute sa personne, disaient éloquemment combien dur avait été son sort. C'était Tho qui revenait, après 19 ans de captivité, des confins de la Chine.

    De la famille Khê, le frère et la soeur furent enlevés. Ils réussirent à tromper l'étroite surveillance de leurs maîtres, s'enfuirent, non pas pour aller comme sainte Thérèse, chercher le martyre, mais bien pour l'éviter. La soeur seule, plus âgée, put regagner le toit paternel. Mais Dieu sait combien son infortuné frère a dû payer pour les deux. Le nommé Pong me racontait un jour que, lui aussi, était allé pendant trois mois, mais infructueusement, rechercher son cousin. Il avait fouillé toutes les tribus les plus reculées ; à bout de patience comme de ressources, il avait abandonné la partie. Dernièrement le nommé Phan me demandait un papier, c'est-à-dire une lettre de recommandation. En général, nos sauvages aiment à posséder ces sortes de lettres, ils se sentent forts, quelquefois trop peut-être. « Pourquoi ce papier ? Je veux aller rechercher le fils de telle famille. Où est-il ? Il a été emmené en captivité par les Pavillons Noirs. Tenez, et bonne chance ! » Plus heureux que tant d'autres, il réussit à le découvrir. Où ? Dans les mines d'or du Haut Laos. Mais il n'avait pas, je vous prie de croire, le tant pour cent.

    Après ces scènes, dont ma plume impuissante n'a pu donner qu'un tableau bien effacé, les malheureux purent-ils au moins se remettre à la paisible culture de leurs champs ? Hélas ! Par quatre fois encore, les Pavillons Noirs ou leurs amis, revinrent ravager, piller, rançonner ces pauvres villages. L'appétit vient en mangeant ? Ce qui fut non moins naturel, c'est que ces malheureux allèrent demander à d'autres cieux paix et sécurité. Des 500 familles qui vivaient aisément dans ces fertiles vallées, il en resta sept. Les broussailles, les buissons, les ronces, les arbres recouvrent les champs, les terres de labour et de culture, les jardins, l'emplacement des villages et hameaux. De loin en loin on rencontre encore quelques jaquiers, quelques aréquiers et des colonnes de maisons, vestiges du passé. Dans nombre de villages que j'ai eu occasion de visiter, l'on m'a indiqué l'emplacement de l'église, de l'habitation des Pères et des catéchistes ; aujourd'hui, c'est la forêt pure et simple. Au village de Bôn, j'ai mesuré, sur l'emplacement de l'église, des arbres de 0, m40 de diamètre. Au village de Luong, par un étroit sentier, on traverse une petite plaine sous un superbe ombrage, une véritable tonnelle. « Où sommes-nous, demandai-je à mon guide ? Père, ce sont les champs du village de Luong ; autrefois, ajouta-t-il mélancoliquement, on récoltait ici, à l'endroit où nous marchons, de fameux riz ». Rien d'écoeurant comme de voir au village de Biên, sur la colline, au pied de laquelle murmure un petit ruisseau, un pigeonnier qui, installé dans le tronc d'un gros arbre, a résisté au temps. Il est solitaire et vide, la joie s'en est allée avec ses habitants.

    Zorobabel, revenant de la captivité de Babylone, trouva-t-il tant de ronces sur l'emplacement du temple ? En tous cas, il rencontra un grand empressement chez les Juives à lui apporter bijoux, or, argent, pour l'aider à la reconstruction de la maison du Seigneur. Nous ne pouvons caresser pareil espoir.

    Dès lors, le Vicaire apostolique du Tonkin occidental ne put que pleurer sur cette partie de son troupeau et chercher à grouper ailleurs ces débris épars. Plusieurs de ces néophytes essayèrent de rejoindre les missionnaires installés dans d'autres parties du Laos ; quelques-uns, tout en restant éloignés d'eux, gardèrent aussi longtemps que possible la foi, récitant les prières en commun et administrant le baptême aux nouveaux-nés, ainsi qu'aux enfants d'infidèles en danger de mort.

    Ce cruel état devait durer dix ans. En 1893, de 20 missionnaires envoyés au Laos, onze avait été enlevés au bout de quelques mois, six massacrés. Le seul survivant attendait l'occasion d'yrentrer.

    A cette date, nous voyons reparaître sur la scène une figure connue : celle du Ly Thuong, cet homme qui, treize ans auparavant, était allé solliciter les Pères de vouloir bien venir s'établir à Yen-khuong. Cette fois-ci, ce fut lui encore qui, à la tête dune délégation, vint faire la même invitation au Père Verbier. « Venir demeurer au milieu d'eux » ; entendons nous : Yên-khuong ne comptait alors que 7 feux. Mais l'occasion se présentait, des âmes l'attendaient, le missionnaire accueillit favorablement la demande, et bientôt, avec l'aide d'un certain nombre de catéchistes, vétérans des précédentes expéditions, il repartit pour le Laos. Foi, intérêt, perfidie ? Quels étaient les motifs de cette nouvelle demande ? De terribles doutes planent sur ce mystère A peine arrivé, le Père se mit activement au travail. Les ruines furent relevées, une maison, une église ornèrent bientôt la colline qu'occupaient anciennement les bâtiments du presbytère. D'autres centres chrétiens s'établirent peu à peu. Sous son impulsion aussi habile que ferme, les coeurs se rouvraient à l'espérance. Les habitants prenaient confiance ; l'aurore de meilleurs jours luisait à l'horizon. A la lin de la même année, Mgr Gendreau adjoignit au P. Verbier un nouveau confrère, le P. Soubeyre Une sécurité rassurante, quoique relative, régnait au pays La conquête définitive du Tonkin assurait à tous respect et tranquillité. La nouvelle expédition s'était faite sous l'oeil et avec l'approbation de l'autorité française. Le Vicaire apostolique et tous les missionnaires fondaient de justes espérances sur cette nouvelle tentative. Elle était la clef du Laos, toutes les chances de réussite semblaient pour elle. Les conjectures humaines, dans leur angle visuel si petit, permettaient au moins d'en augurer ainsi. L'installation comptait avec l'église deux corps principaux de bâtiments, celui des Pères et celui des catéchistes et servants, entourés de palissades. Une simple énumération ne peut donner une idée exacte de ces habitations ; ce qu'il est plus facile d'imaginer, c'est qu'elles ne sont point des modèles d'architecture, et l'on ne risque point d'être asphyxié dans ces palais. Portes et fenêtres soigneusement closes, on peut lire et écrire à la lumière du jour. Elles sont toutes et entièrement en bois, les planches et parois sont en bambous écrasés. Il n'entre dans leur construction ni une brique, ni une pierre, ni un clou. Un couteau et une hache sont le complet outillage des maîtres charpentiers. Les mauvaises bicoques que l'on rencontre dans les pays montagneux, Alpes, Pyrénées, vulgairement appelées « châlets », auraient encore facilement le premier prix hors concours, à l'exposition de maisons laos siennes.

    Autour de ces habitations rôdent d'excellents chiens de garde.

    L'on parle encore actuellement du chien du P. Verbier. Ce bon gardien poussait peut-être l'amour du métier un peu loin, et le sommeil des Pères se ressentait assez souvent de son manque de respect à la règle du silence après le couvre-feu. Les nuits du 1er et 2 février, il fit rage, aboyant, criant, mordant, poursuivant dans les ténèbres un ennemi invisible. Ces jours mêmes, les catéchistes recevaient de mystérieux messages. A mots couverts, il y était parlé de précautions à prendre, de coup de main, etc..... Les chrétiens aussi parlaient à demi mots, leur allure était plus embarrassée que leur langage, ils vantaient les avantages d'une garde de nuit, etc. etc. Néanmoins aucune preuve positive n'indiquait un réel danger. Le missionnaire n'était point superstitieux ; les 13, les vendredis, les cris de chouette, toute la kyrielle des esprits laossiens ne l'inquiétaient guère. Ne pécha-t-il point par excès de confiance en son sang-froid et en sa force corporelle peu ordinaire ? D'aucuns le prétendent. Cependant, comme chef de poste, il devait, tout en prenant les mesures de prudence qu'exigeait la situation, se tenir en deçà des craintes suscitées par ces racontars. La moindre crainte, même simplement manifestée sur son visage, eût, dans ces circonstances périlleuses, donné le signal de la débandade des Annamites, ses servants, et des habitants du village. Deux journées se passèrent dans ces alternatives de doute et d'incertitude. La nuit du 2 au 3 février, le chien fit rage plus encore que par le passé, si bien que plusieurs fois, impatienté, le Père sortit se proposant de l'abattre, ce qu'il fit dès le lendemain matin. Hélas ! Ce fut sans doute un grand malheur.

    Au soir de cette même journée, à la faveur des premières ténèbres, au moment où l'on commençait à l'église les prières et dans une maison voisine l'étude du catéchisme, où les Pères, assis près du feu, faisaient le commentaire des dernières nouvelles de France, un bruit imperceptible à toute oreille peu exercée, se fit entendre. « Qu'est-ce cela ? » s'écria le Père Verbier, qui avait distingué le déclanchement d'un chien de fusil. Aussitôt, une fusillade nourrie éclate, le Père est atteint, une première balle lui traverse le foie, une seconde le mollet et une troisième l'épaule. Il tombe sur le plancher, baigné dans son sang. Les brigands passent sur son corps, croyant enjamber un cadavre, brisent la caisse aux piastres qu'ils emportent, avec tout ce que la maison contient d'armes.

    Il restait une victime. Allait-elle échapper ? D'un bond le Père Soubeyre avait, de l'étage, gagné la fôret. A dix mètres, soudain, a la lueur des flammes, qu'aperçoit-il ? Le canon d'un fusil braqué sur lui, il est tenu par qui ? Par Ly Thuong, par celui-là même qui deux fois était allé chercher les missionnaires. D'un bond, le Père Soubeyre saisit l'arme par le canon, le coup lui part dans les mains et la balle traverse le pan de son habit, mais il reste maître du fusil, qu'il emporte. Reconnu dans ce terrible face à face, le malheureux Ly lui jette encore des injures. Poursuivi par le traître et sa bande, le missionnaire n'a que le temps de gagner des touffes de roseaux énormes, au pied de la colline voisine.

    Pendant ce temps, l'incendie gagnait les bâtiments. Dans un sauve-qui-peut général, catéchistes, servants, chrétiens s'étaient dispersés. Les brigands, désespérant d'atteindre le missionnaire en fuite abandonnèrent sa poursuite et gagnèrent précipitamment la montagne. Cependant le Père Verbier était revenu a lui. Après avoir assisté, impuissant, au pillage de toute sa maison, menacé lui-même par les flammes, il essaya dans un suprême effort de gagner la demeure voisine et d'appeler les chrétiens à son secours. La maison était vide : les colonnes et les parois étaient criblées de balles. Les assaillants avaient cru, par cette manoeuvre, donner le change et faire croire à une de ces attaques assez fréquentes et assez insignifiantes de village à village, de tribu à tribu. Arrivé au pied de l'échelle qui servait d'escalier, épuisé par son effort, le missionnaire s'affaissa dans son sang et expira.

    MAI JUIN 1907, N° 57.

    Il tombait, hostie du Christ, victime de la haine de notre sainte religion et de la cupidité, ajoutant une page au martyrologe de Yen-khuong, allant au ciel intercéder pour les traîtres, ses bourreaux, qui ne savaient point ce qu'ils faisaient. Ces malheureux avaient espéré ensevelir les deux victimes dans une même tombe ; ensuite, détourner, par la calomnie et le mensonge, un juste et sévère châtiment. Mais l'homme a dans sa main la ruse, la réussite est en celle de Dieu.

    Les voix, le feu, le tumulte, tout bruit s'étant éteint, seul, à peine vêtu, sans chaussure, à travers les ravins, les précipices, les torrents, sur les pierres, les cailloux, à travers la brousse, dans des forêts où l'on ose à peine s'aventurer en plein jour, car elles sont infestées de tigres, au milieu de la nuit, le survivant dut marcher pendant huit heures. Il arriva à Daube le matin, les pieds ensanglantés, à temps cependant pour échapper à deux sicaires qui comptaient le rejoindre dans la forêt. Il reconnut alors, que le fusil qu'il avait arraché des mains de Ly Thuong était celui que le P. Verbier avait quelques jours auparavant prêté à ce malheureux.

    L'autorité française du poste de milice voisin, immédiatement avertie, fit saisir le seigneur du pays, le maire, les principaux notables, les étrangers présents au village en cette nuit de crime, ainsi que ceux qui s'étaient absentés pour la circonstance. Mis à la cangue et questionnés séparément, ils avouèrent tout. Les prétendus brigands n'étaient autres que les gens du village, les néophytes eux-mêmes. Ly fut condamné à la peine capitale, le seigneur et quatre notables à l'exil, les autres à 4, 6 et 8 ans de prison.

    Mais quels étaient les motifs de ce guet-apens ? La vérité est dans les actes du procès ; on y voit la haine de l'étranger, le désir de frapper des Français, la cupidité ; on y découvre, dans une tribu voisine, un véritable foyer d'insurrection allumé par un chef puissant, Bang-thuoc.

    Dans un festin, en effet, Bang-thuoc s'était écrié : « J'ai besoin d'argent et de fusils... les Pères de Yen-khuong en ont beaucoup ». Les convives, l'élite du pays, ramassis de fumeurs d'opium, voleurs de grands chemins, sans feu ni lieu, gens de sac et de corde, bons à rien, propres à tout, se gardèrent bien de laisser passer inaperçues ces paroles. Quelques jours après, ils arrivaient à Yen-khuong armés de fusils. Le jour, ils se cachaient dans un torrent appelé Co-dung, c'est le plus profond, le plus sauvage, le plus impénétrable des fourrés qui existent à 20 lieues à la ronde. Pendant la nuit, ils venaient inspecter les lieux. Notons à titre de coïncidence, que, dix ans auparavant, les catéchistes des postes éloignés, sur vivants de la tourmente qui avait emporté : Pères, catéchistes, servants et chrétiens, avaient trouvé refuge dans ce même torrent Ils y étaient nourris par une femme et son dévoué mari, actuellement encore vivants, mais qui, je ne sais vraiment pourquoi, refusent obstinément de se convertir. Etrange destinée de ces lieux, abritant tour à tour des martyrs et des bourreaux.... Un gros obstacle barrait la route ; nos conspirateurs devaient obtenir sinon la complicité, au moins la neutralité des autorités du village. C'était chose essentielle. Gagner la partie semblait difficile, sinon impossible. Les Pères n'avaient ils pas un défenseur tout trouvé dans la personne de celui-là même qui avait été les chercher, Ly Thuong, et qui répondait de leurs vies sur sa tête.

    Hélas ! Lennemi était entré dans la place par les femmes. Ly avait des relations avec l'épouse d'un chef subalterne. La chose était aussi grave au point de vue des coutumes et des lois laos siennes que sous le rapport des commandements de Dieu. Les chrétiens, qui connaissaient la faute, l'avaient menacé de le dénoncer au missionnaire. C'est alors que les bandits vinrent le voir, s'installèrent chez lui, car au Laos on ne refuse pas l'hospitalité. Par faiblesse, par passion, par crainte, Ly devint leur complice. Les voisins, les amis, les parents justement alarmés, lui multiplièrent les avertissements, infructueux, hélas ! Ils essayèrent de prévenir les missionnaires ; d'où, les messages mystérieux dont j'ai parlé. Ils crurent sauvegarder leur conscience par ces demi mots. II n'y avait plus loin de la coupe aux lèvres l'attentat était décidé, il ne restait plus qu'à l'exécuter. Les premières tentatives échouèrent devant la vigilance du bon chien de garde, « Fidèle ». Il fut le maître trois nuits de suite. L'impatience gagna les conjurés ; le complot pouvait s'ébruiter, les Pères pouvaient être avertis ; alors les bandits eurent recours à l'esprit. Ly fournit deux poules nécessaires au sacrifice. Ce jour-là même, le P. Verbier abattit son chien.

    Maintenant les restes du missionnaire de Yên-khuong reposent à Chieng-trai, dans une riante vallée, sous les arbres géants, près de nos soldats, pionniers, eux aussi, d'une belle cause, celle de la paix, dans un petit cimetière propre et bien entretenu. La France, surtout à l'étranger, a le culte des tombes ; j'ai pu le constater dans tous les pays où j'ai dirigé mes pas de voyageur pour le Christ. Témoin ce modeste employé du service géodésique qui, à Nhan-lo, rencontrant fortuitement les tombes des zouaves, délaissées, abandonnées, piétinées par les troupeaux de buffles, se mit immédiatement en devoir de les nettoyer, de les entourer d'une haie de cactus, de fermer l'enclos par une solide porte, surmontée de la croix.

    Le cadavre du Père Verbier y fut transféré par les soins du chef de poste, M. Cuvelier, le dévoué auxiliaire de tous les missionnaires, l'ami intime du défunt.

    A la suite de ces tragiques événements, Yen-khuong fut évacué ; le veuvage de cette église recommença. Combien d'années de labeurs, de d'efforts, de maladies, de souffrances, d'immolations, de vies d'hommes, a coûté et coûtera la conquête spirituelle du Laos, Dieu seul peut le savoir. Les hommes posent les chiffres, Dieu fait le total.

    Notre évêque nous envoya relever des ruines ; c'est bien le mot. Ruines des lieux, ruines des âmes.

    En mettant le pied dans ce district, la première ruine que l'on rencontre est Dâu-be. Ce village était autrefois doté d'une belle église ; six maisons formaient cette chrétienté, elles étaient perchées au flanc de la montagne. Il y avait de la vie, du mouvement dans cette petite ruche. La foi commençait à s'enraciner dans ces coeurs nouvellement épanouis à ses beautés. Actuellement sur cette colline, au milieu des hautes herbes, des épines, des buissons, s'élèvent six tronçons de colonnes, tout carbonisés, penchant lamentablement, essayant, dans un dernier effort, d'élever au ciel leur tête défaillante. Une seule maison y représente la vie. Un nommé En est le seul qui n'ait pas pu résister à l'ennui de l'éloignement. Il est, comme l'hirondelle, venu reconstituer un nouveau nid sur les débris de l'ancien.

    A une journée de là, Yen-khuong ! Yen-khuong, qui s'enorgueillissait de sa belle église, de son presbytère, de ses élégantes maisons d'habitation, plaisamment perchées sur sa colline, voit tous ces lieux couverts d'arbres, de ronces et d'épines. Dans ces fouillis, de ci, de-là, le pied heurte des tronçons de colonnes de maisons. Elles ont résisté à l'incendie, au temps. Les animaux y paissent en toute liberté.

    Ce n'est point sans émotion que nous visitons ces lieux sanctifiés par le sang de martyrs, et nous appelons de nos voeux le jour où nous pourrons les purifier et y élever un monument commémoratif.

    Tous les villages que nous avons visités, présentent les mêmes ruines, Xa, Ban, Na-nol, Chi-ly, Nam-dong, Bôn, Ngam, Van, etc. Partout la même description : l'église était ici, la maison des Pères là, etc.... Nous pouvons facilement, à voir l'emplacement encore inculte aux restes des colonnes, etc, nous en convaincre. Certains villages ont respecté ces lieux, d'autres les ont délaissés. A Bôn, par exemple, c'est la forêt ; certains les ont profanés : à Van, c'est l'endroit où l'on parque les boeufs, vaches, buffles, porcs, etc. ; à Xa, le spectacle est plus attristant encore : sur la place même de l'autel, se trouve actuellement la baraque de l'esprit du village.

    Mais toutes ces ruines matérielles ne sont pas comparables à celles amoncelées dans les esprits et dans les coeurs. Combien sont retournés à Satan et à ses oeuvres ! Les superstitions les plus grossières ont cours parmi eux. Leur caractère général est la crainte :.... Crainte de quoi ? De tout, pourrait-on dire, mais principalement du diable malfaisant. Diables et diablotins sont légion, et continuellement ils sont occupés à torturer la pauvre humanité : esprits de l'âme, esprits du corps, esprits de la maison, esprits des champs, esprits de la montagne, esprits des eaux, esprits des tombeaux, esprits des arbres.... génie de la peste, génie de la famine, génie de la maladie, génie de la mort, génie de l'enfant, génie du vieillard, génie de l'homme, génie de la femme, etc... etc, et j'en passe. Que d'attention les sauvages doivent déployer pour n'offenser aucun de ces terribles protecteurs ! Aussi sont-ce des sacrifices continuels. Celui-ci va couper du bois ; maladroit, il s'égratigne, génie malfaisant ! Allez, vite, un sacrifice ; un second rencontre un serpent : il a perdu son âme, (l'esprit qui retient son âme dans son enveloppe matérielle a eu peur, il est parti) vite il sacrifie. Un troisième a eu peur d'emporter à sa maison un bambou à serpent, malheur ! Malheur ! Il faut apaiser le génie. Inutile de dire qu'en hiver, certaine espèce de couleuvre trouvant dans le bambou une retraite toute préparée, s'y réfugie volontiers ! Celui là, passant la rivière, glisse, le dragon est offensé ! Réparation ! Réparation ! Et ils y croient sérieusement !

    Quand dans nos visites, nous abordons la question du retour à la religion, ils baissent la tète, puis essayent de faire dévier la conversation, feignent de ne pas comprendre. Pressés, d'aucuns nient avoir jamais été chrétiens : d'autres n'osent nier : « Eh bien ! Quand allez-vous revenir aux pratiques religieuses ? « Quand la tribu consentira à se faire chrétienne, nous verrons ».

    Naturellement, les chefs du pays ne nous voient point monter ici d'un bon oeil. Ils savent que nous aurons bien tôt découvert la vérité. Car, pour tous ceux qui ont réussi à se hisser sur un degré quelconque de l'échelle sociale, tout l'art de la vie consiste à gruger. Depuis le chef le plus élevé en grade jusqu'à celui du plus petit village, en passant par le chef de canton, le maire, l'adjoint, le chef de section et tous leurs amis, chacun s'étudie à plumer, sinon à écorcher le « pauvre peuple ». Voici des faits ! L'impôt de la commune s'élève à 51 piastres 80 cents ; 141 piastres ont été versées. Où est allé le surplus ?

    Ai-je terminé la liste des difficultés : hélas non ! Le climat vient à la rescousse de la mauvaise volonté des hommes. La fièvre des bois est la souveraine, la terrible reine de ce pays. « Il n'est point d'étranger, écrivait notre prédécesseur, le Père Pinabel, qui lui échappe et n'en subisse plus ou moins gravement les atteintes ». Les comptes rendus, l'histoire du Laos Tonkinois apportent le témoignage de leurs terribles chiffres : « La mission du Tonkin, lis-je, dans la vie de Mgr Puginier, a largement payé sa dette au climat, puisqu'en dix ans, sur vingt missionnaires envoyés au Laos, onze ont été enlevés au bout de quelques mois par la maladie, six ont été massacrés par les païens, un, incapable désormais de tout travail, a dû retourner en France ».

    Avec la fièvre, il y a la difficulté des communications, elle est très grande, la pauvreté, l'abandon des villages. Ah ! Si nous pouvions reconstituer les anciens villages que les malheureux ont abandonnés, et dont il gardent toujours dans leur âme de sauvage le plus cher souvenir !

    Mais il faut pour leur faciliter le retour, leur faire des avances, les aider à défricher des champs, à faire leurs maisons, planter leur riz. Nous avons pu nous rendre compte, par nous-mêmes, de l'efficacité de cette opération. Un village abandonné, Bôn, ainsi reconstitué, compte six familles chrétiennes sur sept. Il y reste de la place pour quatre autres. De ce chef, nous pourrions avoir un centre chrétien nouveau, et la tribu un village de plus. C'est là une oeuvre essentiellement chrétienne.

    Il reste plus de vingt villages plus ou moins grands que, l'on pourrait réformer. D'autres hameaux enfin : Poc, Mam-deng, La-leng, ont été aliénés par la tribu. Tous le regrettent. Plusieurs fois déjà, les habitants de Yen-khuong nous ont fait entendre que leur désir est de nous voir les racheter. La famille serait recomplétée. Ce serait certainement entrer bien avant dans leurs bonnes grâces et acquérir de l'influence dans la région. C'est le désir qui manque le moins, mais c'est le fonds qui manque le plus Si le titre de seigneur de Nam-deng tente quelque capitaliste, pour deux cents francs, papiers compris, le titre lui sera acquis à perpétuité.

    Je termine ici cette relation de nos malheurs, de nos besoins et aussi de nos espérances.

    Veuille le bon Maître donner au sang que nos anciens ont répandu sur cette terre du Laos, aux peines que nous y endurons, la vertu qui régénère les âmes.








    1907/140-150
    140-150
    Vietnam
    1907
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