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La bible méditée dans ses rapports avec l'apostolat 2 (Suite)

La Bible médité dans ses rapports avec l'apostolat 2 (Suite) PAR M. CHARGEBUF Directeur du Séminaire des Missions Etrangères (SUITE1) II. LA PRÉDICATION ET LA BIBLE « Que tous, surtout les soldats de l'armée sacrée, comprennent donc, d'après les exemples du Christ et des Apôtres, quelle estime ils doivent avoir de la Sainte Écriture ; avec quel zèle, avec quel respect il leur faut, pour ainsi dire, s'approcher de cet arsenal.
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    La Bible médité dans ses rapports avec l'apostolat 2 (Suite)


    PAR M. CHARGEBUF
    Directeur du Séminaire des Missions Etrangères
    (SUITE1)
    II. LA PRÉDICATION ET LA BIBLE
    « Que tous, surtout les soldats de l'armée sacrée, comprennent donc, d'après les exemples du Christ et des Apôtres, quelle estime ils doivent avoir de la Sainte Écriture ; avec quel zèle, avec quel respect il leur faut, pour ainsi dire, s'approcher de cet arsenal.
    « En effet, ceux qui doivent répandre soit parmi les doctes, soit parmi les ignorants, la vérité catholique, ne trouveront nulle part ailleurs des enseignements plus nombreux et plus étendus sur Dieu, le bien souverain et très parfait, sur les oeuvres qui mettent en lumière sa gloire et son amour.« Quant au Sauveur du genre humain, aucun texte n'est, à son sujet, plus fécond et plus émouvant que ceux qu'on trouve dans toute la Bible, et saint Jérôme a eu raison d'affirmer que l'ignorance des Écritures, c'est l'ignorance du Christ. Là on voit comme vivante et agissante, l'image du Fils de Dieu ; ce spectacle, d'une façon admirable, soulage les maux, exhorte à la vertu et invite à l'amour divin.
    « En ce qui concerne l'Église, son institution, ses caractères, sa mission, ses dons, on trouve dans l'Écriture tant d'indications ; il y existe en sa faveur des arguments si solides et si bien appropriés que ce même saint Jérôme a pu dire avec beaucoup de raison : Celui qui est appuyé fermement sur les témoignages des Saints Livres, celui-là est le rempart de l'Église.
    1. Voir Annales des M. -E. n° 50. Mars avril 1906, p. 92.
    MAI JUIN 1906, n° 51.
    Si maintenant ils cherchent des préceptes relatifs aux bonnes murs et à la conduite de la vie, les hommes apostoliques rencontreront dans la Bible de grandes et d'excellentes ressources, des prescriptions pleines de sainteté, des exhortations réunissant la suavité et la force, des exemples remarquables de toutes sortes de vertus, auxquels s'ajoutent la promesse des récompenses éternelles et l'annonce des peines de l'autre monde, promesse et annonce faites au nom de Dieu et en s'appuyant sur ses paroles.
    « C'est cette vertu particulière aux Écritures et très remarquable, provenant du souffle divin de l'Esprit Saint, qui donne de l'autorité à l'orateur sacré, lui inspire une liberté de langage toute apostolique et lui fournit une éloquence vigoureuse et convaincante.
    « Aussi on doit dire qu'ils agissent d'une façon maladroite et imprévoyante ceux qui parlent de la religion et énoncent les préceptes divins, sans presque invoquer d'autre autorité que celles de la science et de la sagesse humaine, s'appuyant sur leurs propres arguments plutôt que sur les arguments divins. En effet leur éloquence, quoique brillante, est nécessairement languissante et froide, en tant qu'elle est privée du feu de la parole de Dieu, et elle manque de la vertu qui brille dans ce langage divin : Car la parole de Dieu est plus forte et plus pénétrante que tout glaive à deux tranchants, pénétrant jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit.
    D'ailleurs, les savants eux-mêmes doivent en convenir, il existe dans les saintes Lettres une éloquence admirablement variée, admirablement riche et digne des plus grands objets : c'est ce que saint Augustin a compris et a parfaitement prouvé, et ce que l'expérience permet de vérifier dans les ouvrages des orateurs sacrés. Ceux-ci ont dû surtout leur gloire à l'étude assidue et à la méditation de la Bible, et ils en ont témoigné leur reconnaissance à Dieu.
    « Connaissant à fond toutes ces richesses et en faisant un grand usage, les saints Pères n'ont pas tari d'éloges au sujet des Saintes Ecritures et des fruits qu'on en peut tirer. Dans maint passage de leurs oeuvres, ils appellent les Livres Saints le précieux trésor des doctrines célestes, les éternelles fontaines du salut, les comparant à des prairies fertiles, à de délicieux jardins, dans lesquels le troupeau du Seigneur trouve une force admirable et un grand charme.
    « Elles sont donc bien justes ces paroles de saint Jérôme au clerc Népotien : « Lis souvent les Saintes Ecritures, bien plus, ne dépose jamais le livre sacré ; apprends ce que tu devras enseigner ; que le langage du prêtre soit appuyé sur la lecture des Ecritures... » Tel est aussi le sens de la parole de saint Grégoire le Grand, qui a indiqué plus excellemment que personne les devoirs des pasteurs de l'Église : « Il est nécessaire, dit-il, que ceux qui s'appliquent au ministère de la prédication, ne cessent d'étudier les Saints Livres ».
    « Ici cependant, il nous plaît de rappeler l'avis de saint Augustin : « Il ne sera pas au dehors un vrai prédicateur de la parole de Dieu, celui qui ne l'écoute pas au-dedans de lui-même ». (Léon XIII, Ency. sur la Sainte Ecriture.)
    Manque-t-il quelque chose à cet ensemble de conseils ? Et l'autorité d'un Pape qui a nom Léon XIII ne nous dispense-t-elle pas de raisonnements nouveaux, d'aperçus personnels quelconques sur l'utilité de la Bible pour la prédication ? Qu'on nous permette cependant quelques réflexions sur un traité du saint docteur dont le nom vient si souvent sous la plume du Pontife infaillible.
    Saint Augustin, à la demande d'un diacre de Carthage, a écrit un ouvrage sur la manière d'enseigner les premiers principes de la doctrine chrétienne, aux catéchumènes qui se présentent au baptême : c'est le De catechizandis rudibus. Le titre seul nous avertit que nous avons là des conseils très pratiques, non point peut-être pour faire de grands discours d'apparat, discours heureusement inconnus dans la plupart des missions, et qui d'ailleurs n'ont pas une efficace plus grande en pays civilisés qu'en pays sauvages, mais pour l'enseignement du catéchisme aux petits et aux ignorants, ce qui doit être le principal objectif de toute âme apostolique....
    Ce traité est fort curieux et à lire en son entier ; car Salomon l'a dit avec raison : Nihil sub sole novum ! Les catéchumènes d'autrefois ressemblaient fort à ceux d'aujourd'hui, et plût à Dieu que nous ressemblions à nos Pères ! Oui, plût à Dieu que quelque nouvel Élie vienne faire revivre les pères dans les enfants et donner aux enfants l'esprit des pères ! « Et convertet cor patrum ad filios et cor filiorum ad patres eorum » !
    Ayant émis la prétention d'aider à méditer la Bible d'après les saints Pères, il faudra bien que je dise quelque jour, un peu plus au long, en quoi consiste, à mon avis, cet esprit des Pères ; il faudra bien que je fasse un résumé succinct de l'exégèse antique en caractérisant de quelques mots les oeuvres les plus célèbres des docteurs d'Orient et d'Occident... Un travail du même genre, mais bien autrement considérable, travail que j'aimerais à voir développer pour le plus grand bien de tous, ce serait ce qu'on pourrait intituler : L'étude de l'antiquité et des Pères par rapport à l'apostolat !... On fait l'histoire des dogmes, des institutions chrétiennes, on cherche le développement progressif de telle et telle vérité de notre foi dans la suite des siècles ; combien serait instructive aussi l'étude du développement et des diverses méthodes de l'apostolat à travers le monde païen !... Rien de nouveau sous le soleil ; et qui sait si nous ne trouverions pas là des principes, des exemples, qui ne demanderaient qu'à reparaître aujourd'hui pour donner des fruits aussi abondants qu'autrefois?
    Saint Augustin donc, dans un traité sur la manière d'enseigner la doctrine chrétienne aux ignorants, trace d'abord certaines règles théoriques dans lesquelles il ramène continuellement le catéchiste à la Bible, à ses enseignements, à ses récits, aux divers sens allégoriques et mystiques des textes inspirés soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament :
    « L'instruction est pleine et entière, dit-il, lorsqu'on remonte au premier verset de la Genèse : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, pour descendre jusqu'aux temps présents de l'Eglise... On ne doit pas évidemment réciter tout le Pentateuque, tous les livres des Juges, des Rois, etc., le temps n'y suffirait pas. Il faut simplement donner un ensemble général de tous ces faits et choisir ceux qui sont les meilleur. Ces derniers, il ne faut pas se contenter de les faire passer rapidement sous les yeux des auditeurs, mais il est nécessaire de s'y arrêter quelque temps, de les expliquer, de les développer... Tout ce qui a été écrit dans les Saintes Ecritures avant l'avènement du Seigneur, ne l'a été que pour signaler cet événement et annoncer la future Eglise qui est son corps... Jacob, en naissant, tenait d'une main le pied de son frère et Notre Seigneur Jésus-Christ, avant d'apparaître sous son enveloppe charnelle, a laissé voir d'abord, dans les patriarches et les prophètes, comme une main qui annonçait sa naissance » (Ch. 3).
    Je fais grâce au lecteur des curieuses remarques du docteur d'Hippone sur les cinq doigts de la main de Jacob, et j'arrive aux recommandations particulières que le catéchiste doit faire à son catéchumène, suivant la classe particulière de la société à laquelle il appartient, suivant aussi le motif qui l'a attiré à la vraie religion :
    Si le catéchumène nous dit que c'est quelque terreur, quelque avertissement venu du ciel qui l'a décidé à se faire chrétien, sur quoi faudra-t-il appeler son attention? « Sur les oracles plus certains des Saintes Ecritures... sur la voie plus sûre des Saintes Lettres ». Telle est la réponse de saint Augustin. « De là, continue le saint docteur, il faut passer à l'histoire de la création, depuis le moment où Dieu fit toutes choses, jusqu'aux temps présents de l'Eglise, etc. etc. » (Ch. 6).
    Si quelqu'un vient à nous, versé clans les sciences libérales, attiré peut-être par la lecture des livres canoniques païens ou des traités qui les expliquent, il faudra profiter de cela pour entrer en matière, louer ce que ces livres ont de vrai, et... « surtout lui faire remarquer la salutaire simplicité jointe à la sublime élévation qu'on trouve dans les Saintes Ecritures ! » (Ch. 8).
    S'il vient à nous des hommes sortant des écoles, des grammairiens, des orateurs, de quoi faudra-t-il encore les entretenir ? « Ce qu'il faut surtout leur enseigner, c'est de quelle manière ils doivent lire et étudier les Saintes Ecritures. Ils ne doivent pas croire que les paroles et les actions rapportées dans les livres divins, souvent enveloppés d'un voile en quelque sorte terrestre et charnel, ne doivent pas être approfondies avec soin pour en découvrir le véritable sens, mais qu'il faut les prendre à la lettre. On doit leur faire voir combien est grande, au contraire, l'utilité de ces choses cachées sous un voile, et qui sont par cela même des mystères, et combien cette manière énigmatique de s'exprimer a de force pour faire naître en nous le désir de connaître la vérité. Elle a aussi l'avantage de dissiper l'ennui et le dégoût, que finit par nous inspirer tout ce que nous découvrons trop facilement. C'est ce qu'il faut leur prouver par expérience, en les accoutumant à tirer d'une allégorie la vérité qui s'y trouvait renfermé ». (Ch. 9).
    Si enfin le catéchumène se montre insensible aux paroles du catéchiste, ne l'encourage ni d'un geste, ni d'un mot, si même il témoigne, par ses bâillements, l'envie qu'il a de s'en aller, comme cela arrivait, paraît-il, aux catéchumènes du diacre Deo gratias de Carthage, (nihil sub sole novum !), comment encore parviendrons-nous à le dérider un peu ? Voici la panacée proposée par saint Augustin : « Choisissons surtout dans ce que nous lui racontons, quelques-unes des allégories des Livres Saints, dont l'explication rendra notre instruction plus douce et plus attrayante ». (Ch. 13)
    Jusqu'ici saint Augustin a donné des règles théoriques : à partir du chapitre seizième il montre comment ces règles doivent être mises en pratique, et il écrit tout au long le discours qu'il tiendrait à un catéchumène sans instruction, de genere idiotarum, qui s'adresserait à lui.
    Evidemment le salut de l'âme, ce que les philosophes appellent la fin dernière de l'homme, sert d'entrée en matière. Dans les choses de ce monde, dit saint Augustin, dans les richesses, la gloire, la santé et les plaisirs, il n'y a rien de stable ; on ne peut trouver là le vrai repos. Le vrai repos, c'est le ciel. Dès ici-bas, ce repos est bien obtenu en partie par une conscience droite et une vie honnête, mais en partie seulement. C'est en effet une tentation très perfide contre laquelle les catéchumènes doivent être préparés avec soin, que cette pensée si fréquente que les justes doivent être heureux sur cette terre.
    « Souvent, lorsqu'ils voient des hommes impies et criminels comblés de prospérités, tandis qu'eux-mêmes ne jouissent pas d'une égale faveur ou perdent ce qu'ils avaient, ils finissent par se troubler comme s'il ne leur servait de rien de servir de Dieu, et leur foi s'ébranle et s'affaiblit aisément ». (Ch. 17.)
    Qui n'admirerait ici la profonde connaissance des hommes dont fait preuve le saint docteur ? En ce point encore, comme les catéchumènes du vingtième siècle ressemblent grandement à ceux du quatrième ! Retenons bien cette remarque, pour en faire usage à l'occasion et préparer avec plus d'insistance la persévérance de nos néophytes.
    Rien donc de plus logique. Il faut tout d'abord bien établir la base solide de la foi, le vrai motif de toute conversion sincère, et il faut aussi préparer le catéchumène à la grande tentation qui l'attend au sortir du baptistère. Mais sur quoi s'appuiera le docteur catéchiste, pour faire comprendre plus facilement à l'ignorant ces vérités abstraites ? Parlera-t-il seulement d'une façon philosophique ou théologique de cette fin de l'homme, de ce repos du ciel, de ces lois de la Providence au sujet des bons et des méchants, lois que les savants développent en formules métaphysiques et compassées ? Non, mille fois non. Tout cela sera rendu tangible, tout cela sera mis à la portée de tous en cachant la théorie dans des faits concrets, en enveloppant la vérité abstraite dans un récit, dans une histoire qui, « remontant au premier verset de la Genèse, descend jusqu'aux temps présents de l'Eglise... »
    « Ce repos, dit saint Augustin, est indiqué dans l'Ecriture quand elle dit qu'au commencement du monde, lorsque Dieu créa le ciel et la terre, il travailla six jours et se reposa le septième ! Le Tout-Puissant pouvait certainement tout créer en une minute, mais il a voulu montrer par là qu'après les six âges du monde, il en viendrait un septième qui sera comme un septième jour où il se reposera dans ses Saints ». C'est encore en s'aidant des récits bibliques qu'il parle du Sauveur, du mystère de la croix, du mélange perpétuel ici-bas des bons et des méchants. Toute l'histoire juive, depuis Abraham jusqu'au Christ, est rappelée dans ses grandes lignes, pour fortifier dans la foi et préparer aux luttes de l'avenir le futur athlète du Christ.
    Quand on songe après cela aux longues prophéties que l'Eglise nous fait lire le Samedi Saint et la veille de la Pentecôte, jours spécialement consacrés au baptême des adultes, tout ce traité de saint Augustin semble être lin commentaire exact et détaillé de ces rites si instructifs de la liturgie.... Mais, hélas ! Est-il encore un baptiseur sur terre qui y attache la moindre importance ? Est-il un prêtre qui ne se hâte de lire au plus vite les fameuses leçons, jugées presque malencontreuses en ces journées fatigantes, pour faire à ses nouveaux fidèles quelques considérations abstraites sur un sujet théologique ou pieux ? Et pourtant c'était bien par des paraboles que le Sauveur instruisait autrefois les ignorants de la Judée et de la Galilée! « Jésus dit à la foule toutes ces choses en paraboles, accomplissant ainsi la parole du prophète : J'ouvrirai ma bouche en paraboles, et je révélerai les choses cachées depuis la création du monde, eructabo abscondita a constitutione mundi ». (Mat. 13.).

    ***

    En mission comme en France, quand un prêtre enseigne le catéchisme, il suit la tradition telle que la fixe le catéchisme diocésain, et c'est son devoir d'agir ainsi... Mais que ce système soit toujours bien naturel, qu'il soit bien conforme à l'esprit de l'enfant, c'est plus que douteux ; et le catéchiste avisé cherchera, ailleurs que dans la lettre, le moyen de faire comprendre la vérité que cette lettre renferme. Combien de catéchismes ont leur matière artificiellement divisée, souvent chargée, dès les premiers chapitres, de notions et formules abstraites...
    Il y a quelques années, la Semaine religieuse de Paris (n° du 15 déc. 1900), louait beaucoup un catéchisme composé d'après des principes tout différents. L'auteur est celui qu'on a appelé l'apôtre du Continent Noir, et qui est aujourd'hui supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit. Son essai était destiné aux peuplades sauvages de l'Afrique, «mais la nature n'est-elle pas la même sous tous les climats » ?... Le Catéchisme de la Foi Catholique de Mgr Le Roy m'a rappelé les avis de saint Augustin et des Pères. Il est basé sur la méthode historique, positive. Il part toujours d'un fait, et non d'une idée arbitraire. Il fait marcher de pair l'Histoire Sainte et les Vérités de la Foi ! Dans la première partie, le récit de la création ouvre les aperçus sur Dieu, sur les anges, le péché originel, l'attente du Sauveur, etc. Dans la deuxième partie, nous avons le résumé de la vie de Jésus jusqu'à son ascension, et c'est ce dernier qui donne occasion de traiter de son retour à la fin des temps et du jugement dernier. La troisième et dernière partie commence par le récit de la Pentecôte et autres récits des Actes des Apôtres, récits qui expliquent assez bien tout ce qui regarde le Saint Esprit, l'Église, les sacrements, etc.
    Pourquoi donc la méthode bonne à employer avec les Nègres d'Afrique ne donnerait-elle pas d'heureux résultats chez les Peaux Rouges d'Amérique ou auprès des populations jaunes d'Extrême Orient, car, évidemment, la couleur du Nègre importe peu en cette affaire?...
    Les lecteurs des Annales se rappellent sans doute les remarques un peu humoristiques, mais profondément vraies du Père Vial, à propos du catéchisme qu'il composa pour ses Lolos (n° de novembre 1905) : « Si nous, Occidentaux, disait-il, nous aimons les abstractions, les définitions et les déductions logiques, si nous sommes charmés par une suite de raisonnements bien liés, le Chinois tout au contraire, se plaît dans les images, les comparaisons, les paraboles... Pour le Chinois, point d'abstraction, point de raisonnement, point de logique ; mais des faits, des coupures d'idées que l'on réunit peu à peu pour arriver à, une conclusion ; des images, des comparaisons et des paraboles ».
    Si on pouvait faire quelque reproche au vaillant missionnaire du Yun-nan, ce serait uniquement de s'être figuré, un peu vite peut-être, que beaucoup d'hommes sur terre étaient meilleurs que ses Lolos ; ce serait d'avoir une idée par trop flatteuse de beaucoup de « nos Occidentaux » ! Sauf quelques « intellectuels », plus forts sans doute en métaphysique qu'en catéchisme et en religion, où sont les chrétiens d'Europe, les enfants de France, qui tiennent tant que cela aux « abstractions, définitions, déductions logiques », et autres choses de ce genre ?... Non est audita in terra Chanaan, neque visa est in Theman !
    On prouve, en philosophie, que les idées tirent leur origine des choses extérieures, avant d'être perfectionnées par l'intelligence « philosophiam incipere per sensum, perfici per intellectum » ; et ils connaissaient bien la nature du composé humain, ces vieux scholastiques qui répétaient sans cesse : « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu ». Si donc les plus savants eux-mêmes ont besoin d'images sensibles, de « fantômes », phantasmata, pour arriver à se faire la moindre idée, que dirons-nous du commun des mortels dont les facultés supérieures n'ont reçu qu'un développement très relatif ?
    Mgr Dupanloup, ce catéchiste modèle des grandes paroisses de Paris, dont l'oeuvre par excellence restera longtemps encore le vade-mecum de tout catéchiste sérieux, ne cesse de recommander à chaque instant l'usage des comparaisons, des récits, des images. Dans son plan de catéchisme, l'enseignement de l'Histoire Sainte embrasse à lui seul une année entière.
    C'est ainsi qu'ont agi et parlé les catéchistes de tous les temps, imitant en cela Jésus-Christ, les Apôtres et les Pères de l'Eglise. Même au siècle du grand roi, à l'âge d'or de notre littérature française, Fénelon arrivait aux mêmes conclusions, en s'appuyant sur les auteurs grecs et latins. Les Dialogues sur l'Éloquence sont intéressants à étudier à ce point de vue, le troisième surtout. Dans ce dernier, en effet, il ne s'agit plus de Socrate, Platon, Gorgias, Calliclès, Isocrate, Aristote ou Cicéron, mais bien des auteurs inspirés de l'Ecriture ainsi que des Pères, et c'est surtout l'autorité de ces derniers qui a le plus de poids en ces questions. Faut-il noter en passant que toutes les opinions du grand littérateur du XVIIe siècle ne sont pas également inattaquables ? Qui ignore combien les préjugés du temps peuvent fausser les idées même des plus doctes ? Nous aurions bien garde, par exemple, de comparer les antithèses pédantes et autres « colifichets » du discours aux ornements de cette « architecture de nos vieilles églises qu'on nomme gothique, triste héritage de ces Arabes qui n'avaient ni règle ni culture, mais au contraire un mauvais goût en toutes choses ». De même, je ne suis pas encore persuadé de la nécessité de connaître Homère et Platon pour pouvoir goûter les beautés de la Bible. Volontiers je me rangerais au sentiment de Tertullien : « Nous ne relevons pas du Portique de Zénon, mais du Portique de Salomon ; non du jardin d'Académus, mais du jardin de Gethsémani. Quid Athenis et Jerosolymis ? Quid Academiae et Ecclesiae ? Nostra institutio de Porticu Salomonis est ».
    Mais l'archevêque de Cambrai retrouve tout son sens pratique et religieux lorsqu'il est en face de la Bible et des écrits des Pères. « C'est défigurer l'Ecriture, dit-il, que de ne la faire connaître aux chrétiens que par des passages détachés... Au moins, je voudrais que les prédicateurs ne se contentassent pas de coudre ensemble des passages rapportés ; je voudrais qu'ils expliquassent les principes et l'enchaînement de la doctrine de l'Ecriture ; je voudrais qu'ils en prissent l'esprit, le style et les figures ; que tous leurs discours servissent à en donner l'intelligence et le goût. Il faudrait avoir longtemps étudié et médité les Saintes Ecritures, avant que de prêcher. Un prêtre qui les saurait bien solidement, n'aurait pas besoin dune longue préparation pour faire d'excellents discours : on parle aisément des choses dont on est plein et touché ».
    Les conseils que les maîtres de la parole donnaient autrefois aux catéchistes et aux prédicateurs, on les donne encore aujourd'hui ; mais aujourd'hui comme autrefois, on ne prête peut-être pas assez d'attention à ces avis, et si Fénelon revenait parmi nous, il aurait sans doute la Douleur de constater que dans les chaires de vérité, « il y a bien des Isocrate » !
    Ouvrons par exemple le premier volume du Cours d'éloquence sacrée de l'abbé Guesdon, ouvrage tout à fait classique actuellement en cours de publication, et destiné à « la formation oratoire des clercs ». A quelle source, d'après lui, l'orateur sacré doit-il aller puiser le fond et la forme de son discours ?... « La première source où puiser la parole sainte, dit-il, c'est l'Ecriture ; saint Augustin l'affirme : Sapienter dicit homo tanto magis vel minus, quanto in Scripturis magis minusve profecit... Voulez-vous donc assurer à votre parole autorité, onction et grâce, empruntez à la Sainte Ecriture la doctrine et jusqu'au style et aux expressions, en un mot, le fond et la forme de vos prédications... Les faits de l'Histoire Sainte, il faut les posséder par le menu et jusqu'aux moindres détails... De nos jours, les méthodes d'enseignement reposent sur les récits des faits et les leçons de choses : l'enfant, dès l'âge de six ans, y est exercé par l'école obligatoire. L'Histoire Sainte doit donc s'acquérir parallèlement à l'Histoire profane dès le petit Catéchisme. Le Catéchiste de première communion aura profil à puiser dans la Bible la plupart de ses exemples... Il y a toujours à apprendre à l'école de la Bible, fût-on même dans les conditions que souhaitait saint Augustin: Maximo otio, summo studio, meliori ingenio. Ce petit livre semble un défi jeté par Dieu au génie de l'homme. Il y a condensé de quoi exercer tour à tour et épuiser l'autorité intellectuelle des siècles. Certe in his consenescere his immorari summa votorum est, affirmait à son clergé Bossuet, le plus biblique des orateurs modernes ».
    Voici, pour terminer ce trop rapide aperçu, la conclusion du chanoine Hézard dans son remarquable travail, l'Histoire du Catéchisme depuis la naissance de l'Église jusqu'à nos jours : « Histoire et Liturgie, voilà les deux sources où la pédagogie chrétienne a puisé traditionnellement les éléments de l'instruction religieuse adressée aux commençants. Il s'est opéré à cet endroit une confusion regrettable. Le catéchisme a versé dans la théologie et dans la spéculation philosophique. Par la raison que la matière fondamentale du catéchisme est d'ordre théologique, on en a fait une théologie vulgarisée ».
    Et voilà comment le Concile de Trente ne faisait que suivre l'exemple des Pères, quand il recommandait si fortement les leçons d'Ecriture Sainte (sess. 5, ch. 1), la prédication de l'Écriture Sainte (sess. 5, ch. 2 sess. 24 ; ch. 4 et 7), ... « ne caelestis ille sacrorum Librerum thesaurus, quem Spiritus Sanctus summâ liberalitate hominibus tradidit, neglectus jaceat ! »
    1906/161-171
    161-171
    France
    1906
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