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La bible méditée dans ses rapports avec l'apostolat 1

La bible méditée dans ses rapports avec l'apostolat PAR M. CHARGEBUF.
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    La bible méditée dans ses rapports avec l'apostolat

    PAR M. CHARGEBUF.

    Dans un de nos précédents numéros M.E.Chargebuf a fait connaître aux lecteurs des Annales, le but qu'il s'est proposé et les questions qu'il a traitées dans le second volume de « LA BIBLE MÉDITÉE D'APRÈS LES SAINTS PÈRES »... Aujourd'hui il va leur dire en quoi et comment cet ouvrage peut être utile aux missionnaires pour procurer le salut des âmes. Comme on ne manquera pas de le remarquer, ce n'est pas un compte-rendu quelconque que l'auteur nous donne ici de son livre ; il ouvre, sur l'apostolat et ses moyens d'action, des horizons intéressant tous ceux qui sont chargés du ministère apostolique, et qui travaillent à la conversion des peuples païens d'Extrême-Orient.

    I. LA PRÉDICATION ET L'APOSTOLAT

    Une est la fin de l'homme ici-bas, c'est-à-dire le salut de son âme, le ciel à obtenir : «Unum est necessarium ». Nombreux, innombrables même sont les moyens aidant à atteindre ce but, les chemins conduisant vers ce centre de toute vie humaine, vers cet idéal de toute société !
    Un excellent moyen de salut pour les peuples, et partant un premier moyen d'apostolat, c'est la conversion et ensuite l'intervention discrète des princes et des rois. Les chefs de gouvernement, quels qu'ils soient, ont sur leurs sujets une autorité venant de Dieu même qui en fait comme les mandataires, les représentants du souverain. Maître de l'univers. Ils sont donc les guides naturels de leurs subordonnés vers le vrai et le bien ; ils sont les pourvoyeurs, les défenseurs nés des biens de l'âme et du ciel, non moins que de ceux du corps et de la terre.
    L'histoire nous dit que la plupart des nations chrétiennes de notre Europe ont été entraînées vers le Christ et son Eglise par l'exemple de leurs chefs. De plus, coïncidence curieuse et qui est sans doute un effet de cette Sagesse infinie qui fait tout avec poids et mesure, l'homme et la femme ont toujours été intimement unis pour cette oeuvre importante, tout comme autrefois au Paradis terrestre un homme et une femme avaient causé la perte du genre humain, qu'un homme et une femme devaient sauver sur le Calvaire... Clothilde et Clovis posèrent les bases de la France chrétienne au baptistère de Reims ; Berthe, Ethelberge et les rois de Kent et de Northumbrie convertirent l'Angleterre ; Théodelinde et Agilulfe ramenèrent l'Italie à la vraie foi ; Herménégilde et Récarède, grâce à l'éducation d'une mère chrétienne, jetèrent les fondements de ce royaume très-chrétien où règne aujourd'hui Alphonse XIII ; ainsi firent Ludmilla et Wenceslas en Bohême ; Dubrawa et Miecislas en Pologne ; la veuve Olga et Vladimir en Russie.
    Et certes on ne saurait prévoir tout le bien qui pourrait être fait en Extrême-Orient, si l'Empereur de Chine ou celui du Japon endossait sérieusement la robe blanche du catéchumène et se faisait inscrire ainsi que sa famille et les principaux personnages de sa cour au nombre des enfants de Dieu et de l'Eglise !... « Secundum judicem populi, sic et ministri ejus ; et qualis rector est civitatis, tales et inhabitantes in eâ (Eccle. 10).
    Mais, hélas ! Qu'il est difficile chez ces peuples où les droits de la compagne de l'homme sont si méconnus, de trouver une femme forte et capable de jouer le rôle des Clothilde et des Geneviève ! .. La mère de l'Empereur actuel de Corée, la princesse Marie, avait bien été marquée du sceau du saint baptême, nourrie du pain des forts, munie du sacrement qui fait les soldats de Dieu ; et pourtant, à cause des coutumes orientales, elle ne crut pas pouvoir faire connaître soit à son époux, soit à son fils, cette perle précieuse qu'elle avait trouvée, cette clef mystérieuse qui lui ouvrait le paradis ! Elle dort son dernier sommeil, là-bas, à l'ombre des grands arbres, non loin du fleuve Han-kang, dans la même tombe que le vieux Régent, ce célèbre persécuteur du nom chrétien ; et son fils, actuellement régnant, se doute à peine de ce que pouvaient bien signifier ces visites mystérieuses que le Vicaire apostolique de Corée faisait à la princesse malade, quelque mois avant sa mort !.. Idcirco unus interitus est hominis et jumentorum, et oequa utriusque conditio ! » (Eccl. 3).
    Un second moyen de conversion, ce sont les avantages temporels que le néophyte peut espérer à la suite de son entrée dans la famille chrétienne. Dans le composé humain, comme disent les philosophes, l'âme et le corps sont intimement unis, et le païen est tout naturellement attiré à étudier plus sérieusement, à embrasser plus généreusement la vraie doctrine, lorsqu'il y est poussé par quelque avantage matériel. Ainsi, parfois, la Providence s'accommode à la faiblesse humaine ; elle agit à l'égard des hommes, comme un père à l'égard de son enfant... On attire une brebis, dit saint Augustin, en lui montrant une branche verdoyante ; un enfant, en lui montrant des noix et autres fruits ; ainsi le Christ et son Père attirent les petits au salut par des voies détournées.
    De ces catéchumènes qui viennent à la vérité, grâce à quelque avantage temporel, il y en a toujours eu et il y en aura toujours dans l'Eglise. Il y en avait en Orient au temps de saint Cyrille de Jérusalem, il y en avait en Afrique au temps de saint Augustin, il y en a beaucoup encore de nos jours en Chine et ailleurs. Prions seulement le Dieu de toute miséricorde, « afin que, touchés par notre parole, ils veuillent réellement devenir ce que d'abord ils ne voulaient être que par feinte » (Saint Augustin).
    Que de belles moissons ont germé et mûri grâce à ces motifs humains, très vulgaires en soi, peu honorables même quelquefois ! Ainsi l'épi change en pur froment le fumier qui entoure ses racines ! Ainsi l'Epouse mystique est toujours en cette vie un mélange de divin et d'humain, d'esprit et de matière, de nobles désirs et de bas instincts... « Nigra sum sed Formosa ! »
    A ces avantages matériels qui quelquefois attirent les païens à nous, on peut ajouter les oeuvres de toutes sortes : oeuvres charitables, telles que dispensaires, hôpitaux, léproseries, etc ; oeuvres sociales, telles que syndicats, patronages, caisses de retraite, etc ; oeuvres éducatrices, telles que orphelinats, écoles, etc, etc. Toutes ces oeuvres, en rapprochant les masses des ministres de Dieu, préparent le sol où doit germer peu à peu la graine de la foi ! «Semen est verbum Dei ».
    Le démon sait fort bien où il veut en venir lorsqu'il fait décréter par nos persécuteurs modernes ce que l'on appelle : la neutralité des écoles, la laïcisation des hôpitaux, etc... Le missionnaire aussi sait bien ce qu'il peut attendre de ces collèges, de ces écoles, si difficiles parfois à soutenir, soit au point de vue du personnel, soit au point de vue financier. Il sait que les jeunes gens de toute religion qui les fréquentent, seront plus tard les défenseurs de la vérité, sinon en l'embrassant pleinement, du moins par leur esprit de tolérance, et même de reconnaissance à l'égard de leurs anciens maîtres. « Qui cum sapientibus graditur, sapiens erit; amicus stultorum similes efficietur ». (Prov. 13).
    Tous ces moyens de conversion sont donc bons, utiles, et ils doivent être l'objet de la sollicitude du missionnaire. Toutefois, quelle que puisse être leur utilité relative, ils ne sont point le moyen capital, essentiel, fondamental, de l'apostolat... Le moyen essentiel, fondamental, de propager la religion par le monde, c'est la prédication attentive produisant dans les âmes les fortes convictions : « Veritas libera bit vos ! » Ce moyen peut, à la rigueur, remplacer tous les autres, mais il ne saurait être remplacé par aucun, et tous les moyens secondaires, dont nous parlions tout à l'heure, ne servent, en définitif, qu'à ouvrir les voies à celui-ci...
    Certes, les princes et les rois ne sont pas faciles à convertir ! La parole de Notre-Seigneur est toujours vraie : « Vae divitibus... Beati pauperes ». Aujourd'hui comme aux premiers siècles de l'Eglise, ce sont les petits qui se montrent les plus dociles à la voix de Dieu... Si jamais pourtant quelque grand de la terre accepte la vraie foi et pense user de son autorité pour le plus grand bien de ses sujets, il n'aura rien de mieux à faire que de faciliter luvre apostolique des prédicateurs de la vérité. Il serait très pernicieux à l'Eglise que des gens de cour deviennent chrétiens sans convictions et uniquement pour marcher sur les traces de leur maître !
    De même cette sollicitude pour les affaires temporelles donne lieu à bien des déceptions ; ces procès, ces querelles, ces débats entre missionnaires et mandarins, entre chrétiens et païens, sont sujets à bien des aléas !... Ce qu'on aura échafaudé avec beaucoup de tracas et de soucis, pourra être ruiné en un instant par un revirement subit, par quelque circonstance imprévue, par la disparition du missionnaire qui avait la confiance de tous, ou du chef civil relativement tolérant, etc., etc. Et alors, des régions entières où la voix de néophytes résonnait chaque jour au soleil couchant pour prier le Créateur du ciel et de la terre, seront plongées dans un silence de mort, si même on n'y entend pas de nouveau le vacarme assourdissant des bonzes, des sorciers et autres ministres du diable... Les pluies sont venues, les vents ont soufflé avant que l'arbre de la foi ait pu prendre racine, et il a été renversé... « AEdificavit domum suam super arenam. Et descendit pluvia, et venerunt flumina, et flaverunt venti, et irruerunt in domum illam, et cecidit, et fuit ruina illius magna ». (Mat. 7).
    On pourrait faire de semblables remarques au sujet des maisons d'éducation, même en nos pays de France... Combien d'indifférents, de persécuteurs de l'Eglise, ont été élevés dans des établissements chrétiens ! Que de cruelles déceptions nous sont réservées, si les élèves de nos séminaires et de nos collèges ne trouvent pas chez nous, en même temps que les connaissances littéraires et scientifiques, des principes sérieux d'apologétique, une science solide des choses de la foi. Rien ne réussit, quand on songe trop à bâtir des maisons profanes et qu'on néglige les temples de Dieu !
    « Vous avez semé beaucoup et recueilli peu, disait autrefois Aggée aux Juifs, coupables d'une semblable faute, vous êtes vêtus, mais sans être réchauffés, et le mercenaire met son gain dans une bourse trouée. Vous comptiez sur beaucoup, il n'y a eu que peu ; vous avez rentré vos récoltes, et j'ai soufflé dessus. Pourquoi ? Dit Jéhovah des armées. A cause de ma maison qui est en ruines, tandis que chacun de vous s'empresse pour sa maison ».

    ***

    C'est par la prédication que Jésus a fondé son Eglise. Les Apôtres se déclaraient envoyés non pour baptiser mais pour prêcher. C'est par la prédication de la parole et de l'exemple que les successeurs des Apôtres ont changé les terres barbares en terres chrétiennes, planté la croix sur les ruines dès idoles ! « Euntes docete omnes gentes ! »
    La véritable cause de tous les maux qui accablent aujourd'hui nos sociétés occidentales, ce n'est point ceci ou cela, c'est, dit Pie X dans son Encyclique sur l'Enseignement de la doctrine chrétienne, l'ignorance des vérités de notre foi. Le vrai remède à y apporter ce n'est point non plus ceci ou cela ; c'est, aujourd'hui comme toujours, la prédication attentive des pasteurs et des ministres :
    « De cette crise que subit la religion, tous ceux qu'anime encore le zèle de la gloire divine en cherchent les raisons et les causes ; chacun apporte la sienne, et, suivant son avis personnel, emploie des moyens différents pour défendre et restaurer le règne de Dieu sur cette terre. Pour nous, V. F., sans repousser les autres manières de voir. Nous croyons devoir Nous rallier de préférence au jugement de ceux qui voient dans l'ignorance des choses divines la principale cause de cet abaissement et de cette débilité des esprits, ainsi que des maux si graves qui s'ensuivent... Nous sommes loin d'affirmer toutefois que la malice de l'âme et la corruption des murs ne puissent co-exciter avec la science de la religion. Plût à Dieu qu'il n'y eût point tant d'exemples du contraire ! Mais Nous prétendons que là où l'esprit est enveloppé des ténèbres d'une épaisse ignorance, il ne peut y avoir ni volonté droite ni bonnes murs. Car celui qui marche les yeux ouverts pourra sans doute s'écarter du chemin droit et sûr; mais celui qui est atteint de cécité court fatalement ce danger. Ajoutez que la corruption des murs, si la lumière de la foi n'est pas totalement éteinte, laisse l'espoir d'un retour ; mais si la corruption des murs et l'absence de foi par suite de l'ignorance se trouvent réunies, c'est à peine s'il y aura place au remède, et la route de la perdition est ouverte ».
    Il est donc bien vrai que « la fonction principale du prêtre, c'est d'instruire les fidèles de la doctrine sacrée, et que tout prêtre, quel qu'il soit, n'a pas de devoir qui l'oblige plus gravement, pas d'obligation qui le lie plus étroitement ». ( Enc. : Acerbo uimis).
    S'il en est ainsi en nos pays chrétiens et civilisés, que dire des missionnaires qui travaillent au loin sur des populations encore plongées dans ce que l'Ecriture appelle les ombres de la mort, qui cherchent à féconder de leurs sueurs des plages que le Soleil de Justice n'a jamais éclairées ni réchauffées de ses rayons bienfaisants ?... Le principal devoir du missionnaire, plus encore que du prêtre de France, c'est donc toujours la prédication. Les Instructions de la Sacrée Congrégation de la Propagande ne cessent de nous le rappeler avec une insistance significative : « Apostolici muneris praecipuum caput esse praedicationem, eoque potissimum omnem animi cogitationem ac studium referre debere Missionarium, nemo est, qui non intelligat ». (Monita ad Miss. c. 4).

    Enfin, s'il fallait en appeler à l'expérience pour confirmer ces vérités élémentaires, que d'exemples on pourrait apporter à l'appui !... Sont-elles si rares les défections... en masse, parmi ces convertis... en masse, dont l'amour de la vérité n'était pas le premier mobile de conversion? Tout allait bien tant que le ciel était serein, que le calme régnait sur les flots, mais quand l'orage a grondé, ces volontés débiles ont fléchi comme un frêle arbrisseau sous le coup des autans ; les bons désirs ont été emportés comme la poussière par un vent d'automne ! «Tanquam pulvis quem projicit ventus a facie terrae ». (Ps. 1).

    MARS-AVRIL 1906. N° 50

    Si des missionnaires plus zélés, plus rompus au métier d'apôtre, ont su préserver et faire grandir les âmes que leur avait amenées quelque nécessité temporelle, quelque famine ou quelque procès malencontreux, ne pourrait-on pas répéter de chacun d'eux ce que je viens de lire dans la notice nécrologique du P. Fourcade, un de ces convertisseurs bénis de Dieu (Compte-rendu du 1904, page 395):
    « Convaincu que tant vaut l'instruction religieuse, tant vaut le catéchumène, et, plus tard, le chrétien, il ne recule devant aucun travail, devant aucune fatigue pour implanter dans ces âmes matérielles et grossières la foi et les vérités chrétiennes. Quel homme ! Quel catéchiste incomparable ! Disait en parlant de lui Mgr Laouênan ; aussi, quelques années plus tard, quand on rencontrait un néophyte plus instruit, d'une régularité et d'une piété hors du commun, on pouvait dire : il vient d'Alladhy ? »
    Toutes les voix concordent donc pour nous l'apprendre : prêcher, enseigner, est le grand devoir du missionnaire ! « Euntes docete omnes gentes... Non enim misit me Christus baptizare, sed evangelizare... Praedica verbum, insta opportune, importune, etc »... Mais que faut-il enseigner ? Comment adapter aux intelligences bornées des pauvres sauvages d'Asie ou d'Afrique la doctrine si sublime des mystères de notre foi ?... Dans cet enseignement, très grande doit ètre la part de la Bible ; c'est la seconde vérité sur laquelle je voudrais attirer l'attention de mes confrères : « Fili hominis, comede volumen istud, et vadens loquere ad filios Israël ». (Ez. 3).
    (A suivre).

    1906/92-98
    92-98
    France
    1906
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