Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La barbe a du bon

La barbe a du bon Tout change. Oui, même des pays qui semblaient figés dans un sommeil sans espoir sortent de leur torpeur et veulent prendre leur part au vertige de la civilisation moderne. Notre vieille Chine elle-même — excusez : je me reprends, car il paraît que cette expression est passée de mode et qu'il faut être singulièrement rétrograde pour croire que la vieille Chine existe toujours ! — Notre jeune Chine donc, elle aussi, s'est mise à tout changer : administration, politique, voies de communication, etc...
Add this
    La barbe a du bon

    Tout change. Oui, même des pays qui semblaient figés dans un sommeil sans espoir sortent de leur torpeur et veulent prendre leur part au vertige de la civilisation moderne. Notre vieille Chine elle-même — excusez : je me reprends, car il paraît que cette expression est passée de mode et qu'il faut être singulièrement rétrograde pour croire que la vieille Chine existe toujours ! — Notre jeune Chine donc, elle aussi, s'est mise à tout changer : administration, politique, voies de communication, etc...
    Il y a quelque 30 ans, le traditionnel Chinois se révoltait parce qu'on voulait introduire au pays de Tong des chemins de fer avec des « voitures à feu ». Ces temps ne sont plus et la vie est devenue tellement drôle que notre bonhomme de Tong ne s'étonne plus de rien, pas même de voir le ciel de son pays sillonné par des machines volantes, avant même d'avoir connu de vraies routes, du moins des routes comme on en voit dans nos vieux pays.
    Le missionnaire lui-même n'a pu se prémunir contre la contagion du changement ; c'est, paraît-il, le progrès et il faut être de son temps. Le jour ne tardera sans doute plus beaucoup où chaque « Partant » emportera dans ses bagages une auto ou un avion ! En attendant, quelques-uns ont renoncé à la physionomie traditionnelle et vénérable d u missionnaire avec une longue barbe, et on les voit arriver en mission avec un visage aussi glabre que celui d'un prédicant américain. A-t-on idée de cela ? Demandez donc à un enfant du catéchisme : « Qu'est-ce qu'un missionnaire ? » La réponse sera évidemment : « C'est un Monsieur le Curé avec une barbe ». C'était vrai hier, ce ne l'est plus aujourd'hui. Faut-il le regretter ? Je laisse aux philosophes ou aux moralistes (on dit qu'aux Etats-Unis la question de se raser a des aspects d'hygiène morale) de décider le pour et le contre ; mais il est permis de constater que la barbe a du bon. Ecoutez.
    C'était au temps où, jeune missionnaire, je chevauchais, souvent en chantant, à la recherche des 600 ou 700 chrétiens disséminés dans un rayon de 25 kilomètres. On n'était guère pressé en ces jours paisibles, sauf quand un malade en danger vous faisait mettre votre cheval au trot, voire au galop, au risque des accidents toujours possibles ; mais, à cet âge-là, on n'y pense guère et on se fie à la vigilance de nos Anges gardiens.
    Un jour donc, j'allais au village poétiquement appelé les Nids d'oiseaux », composé de 5 ou 6 masures logeant tout autant de familles de bons chrétiens, mais pauvres comme des rats. A mon arrivée le village semblait dormir ; seuls quelques enfants jouaient devant les maisons. L'un d'eux, apercevant la silhouette de mon cheval, se mit à crier : Le Père arrive ! » A ces mots un vieillard court sonner la cloche, — c'est-à-dire frapper le bambou faisant office de tambour, — pour avertir les gens dispersés çà et là dans les rizières, et bientôt les chrétiens accouraient et saluaient le Père.
    On pénètre dans une salle qui sert de tout, même de chapelle. Oh ! Pas compliquée, cette bâtisse : trois murs en briques séchées au soleil, couverts par un toit en tuiles, et c'est tout. La face par laquelle nous entrons n'a ni mur, ni porte ; la salle coquettement décorée du nom de salon » s'ouvre à même l'aire où sèche la moisson. Au fond de la salle, là où sont suspendues les saintes images, on s'agenouille où et comme on peut comme on peut, car il y a un peu de tout dans ce salon : charrues, herses, paille, herbe, moulin à riz, paniers à poules, que sais je encore ? Dans un instant on mettra un peu d'ordre pour permettre au Père de s'installer un peu moins inconfortablement, on apportera deux tréteaux sur lesquels on couchera une porte, et il aura un lit, où il ne dormira pas trop mal ; il suffit de l'habitude.
    Bref, après les prières d'usage, ce sont les longues causeries sur toutes sortes de sujets : la pluie, les récoltes, le prix du riz, la politique, etc. — Causeries bien énervantes pour le missionnaire, mais utiles aussi pour parler de religion et donner les conseils appropriés aux circonstances.
    Au cours de la conversation, l'un de mes interlocuteurs, ancien élève du Séminaire de Penang et beau parleur, me dit tout à coup :
    — Le Père connaît-il maître Tcheung ?
    Ma première réponse fut : Non.
    — Ah ! Je pensais que le Père le connaissait, car il a vécu près de Canton ; autrefois il était catéchiste au pays des « Mers du Sud », puis il est revenu en Chine. Il a été gardien de la chapelle de Ngaokouling ; aussi je pensais que le Père le connaissait.
    Je me souvins alors que j'avais, en effet, rencontré ce gardien de chapelle.
    — Qu'est-il devenu ? Demandai-je.
    — Oh ! Il est bien malheureux : il est aveugle, presque complètement sourd et on ne comprend plus ses paroles. Revenu dans notre région, il n’habite pas loin d'ici, chez un païen de sa parenté. Le Père consentirait-il à aller le voir ?
    — Bien volontiers : allons-y tout de suite.
    — Non, pas aujourd'hui ; mais, demain matin après la messe, je serai libre.
    Le lendemain, je suivis mon guide à travers les collines et, au bout d'une petite heure de marche, nous arrivions au village païen, où ma présence causa plus que de la curiosité, car c'était probablement la première fois qu'un étranger y pénétrait. Les enfants s'enfuyaient apeurés en murmurant : « Un diable d'étranger ! » et allaient se cacher près de leur maman.
    Le païen qui hébergeait maître Tcheung nous reçut très aimablement et s'empressa de nous offrir thé et tabac. Après les paroles de bienvenue on me laissa un instant seul dans une chambrette aussi pauvre, aussi encombrée que celle de mes chrétiens des « Nids d'oiseaux » ; même, sur une table, il y avait un bébé qui dormait dans une corbeille lui servant de berceau.
    Le temps d'admirer le bric-à-brac de la pièce et je vois revenir l'ancien élève de Penang, tenant par la main un vieillard usé par les infirmités. Il l'amena près de moi et lui cria dans l'oreille : « Le Père est là ». Le vieillard entendit-il ? Je ne sais, mais il tourna vers moi ses yeux éteints et il étendit les mains. Quand il sentit sous ses doigts l'étoffe de mes habits, il se mit à promener ses mains le long de mes bras, puis de ma poitrine, et enfin jusqu'au visage. Lorsqu'il toucha ma barbe, je vis sa figure se contracter, tout tremblant il joignit les mains, se prosterna contre terre, et, pleurant à chaudes larmes, il fit le signe de la croix et se frappa la poitrine en signe de contrition.
    Que pouvais-je faire ? Impossible de me faire comprendre. Emu moi-même jusqu'aux larmes, je prononçai sur ce malheureux les paroles de l'absolution et, le lendemain, j'étais heureux d'apporter à ce pauvre vieillard les consolations de la divine Eucharistie.
    N'est-ce pas que la barbe a du bon ?

    1934/263-268
    263-268
    Chine
    1934
    Aucune image