Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Kumbakonam Agnès

Kumbakonam Agnès Lettre de M. Bailleau Missionnaire Apostolique Aujourd'hui j'ai été appelé en toute hâte auprès d'Agnèsammale. La pauvrette semblait bien mal, et c'est pour la recommander aux prières des âmes charitables que je vous envoie ces lignes. Mais j'y pense, les gracieuses lectrices auxquelles j'adresse ma requête ne connaissent pas Agnèsammale.
Add this
    Kumbakonam

    Agnès

    Lettre de M. Bailleau

    Missionnaire Apostolique

    Aujourd'hui j'ai été appelé en toute hâte auprès d'Agnèsammale. La pauvrette semblait bien mal, et c'est pour la recommander aux prières des âmes charitables que je vous envoie ces lignes.
    Mais j'y pense, les gracieuses lectrices auxquelles j'adresse ma requête ne connaissent pas Agnèsammale.
    C'est une petite personne, une orpheline bien frêle et bien fragile qui vit à l'abri dans le couvent des Soeurs Cathéchistes missionnaires. Semblable aux fleurs de nénuphars, qui partout dans son pays recouvrent les étangs, elle grandit entourée de toutes sortes de soins par soeur Martha. Elle a sept ans, et déjà elle possède une histoire, une histoire triste comme tous les petits enfants qui n'ont plus ni père ni mère.
    Elle vint au monde près d'ici, sur les bords du Kavéry. Mais dans la maisonnette au-dessus de laquelle se balançaient les beaux cocotiers, son entrée dans la vie ne fut point saluée par des cris de joie. Il y avait déjà des enfants dans la famille, il y en avait déjà trois, et pour comble de malheur, le père qui aurait pu faire vivre tout ce petit monde, était mort quelques mois avant la naissance de cette dernière venue.
    Son père, on lui en parla plus tard, quand elle eût grandi. On lui disait qu'il était beau, beau comme le soleil qui brille là-haut dans le ciel bleu. On lui disait qu'il était bon aux petits et aux pauvres, bon comme le nuage noir qui donne la pluie aux rizières desséchées. Mais la pauvrette ne connut pas les caresses de son père. Sa mère elle-même, après lui avoir donné le jour, avait langui quelques mois, puis elle était morte, elle aussi. Les enfants étaient demeurés aux soins d'une grand'mère. Kali était le nom de la petite fille qui était née la dernière. A cette enfant entrée dans la famille au milieu de la tristesse, on avait donné pour patronne la cruelle déesse de la mort. Et pourtant Kali était aussi douce que les colombes qu'elle entendait chanter chaque matin, et son coeur était pur, pur comme l'eau qu'elle voyait couler sur les sables du Kavéry. Puis elle aimait la vie. C'était si beau la vie sous le beau ciel bleu de l'Inde. C'était si agréable de jouer au milieu des roseaux sur le bord du fleuve.
    Kali grandit ainsi privée de toute affection et de tout soin. Semblable à une tige de bananier qui jaillit d'un tronc desséché pour grandir et monter, Kali s'en allait vers la vie. Bien des fois, elle se demanda pourquoi sa grand'mère semblait toujours fâchée contre elle. Bien des fois elle courut se cacher en entendant la voie courroucée de la vieille. Le son de cette voix lui faisait peur, c'était le bruit que font les feuilles desséchées au sommet des palmiers, quand le vent les agite la nuit. Au fond de sa cachette, elle pensait au bonheur des enfants qui ont une mère, elle donnait libre cours à son chagrin. Comme des perles de rosée des bords d'une fleur, des larmes coulaient alors de ses yeux tristes sur son coeur en deuil.
    D'autres fois, elle allait s'asseoir sur la digue du fleuve. De là, elle contemplait les rizières qui s'étendaient au loin, bien loin, et elle se demandait si là-bas à l'horizon, par delà une ligne sombre que formait une longue suite de manguiers, il y avait encore des rizières vertes, un beau ciel bleu et un autre riant soleil.
    Maintenant c'était bien loin tout cela, ce n'était plus qu'un souvenir vague flottant dans l'imagination de Kali, comme un nuage aux contours indécis errant dans l'atmosphère. Mais l'enfant gardait toujours gravé d'une façon bien nette et bien précise ce qui s'était passé le jour où elle avait quitté sa maison natale pour n'y jamais revenir.
    Comme elle avait été triste ce soir-là ! La terrible grand'mère lui avait semblé plus dure et plus méchante. Kali crut voir en elle une sorcière, une de ces sorcières à la peau ridée comme l'écorce d'une mangue desséchée, une de ces sorcières dont les mères parlent aux petits enfants quand ceux-ci ne sont pas sages. Effrayée, la pauvre Kali avait voulu fuir, mais la vieille l'avait durement retenue ; l'un après l'autre, elle lui avait enlevé les petits bracelets que l'enfant avait toujours portés. Elle lui arracha même une belle fleur jaune que la pauvrette avait cueillie ce jour-là sur les bords du Kavéry et plantée sur le sommet de ses cheveux noirs. Puis les mains cruelles avaient dépouillé l'enfant de la belle toile rouge pour la remplacer par un vieux bout de toile grisâtre et malpropre. Alors Kali eut honte en se voyant avec cet habit que portent les vieilles brahmines quand elles sont devenues veuves. L'enfant fut prise de honte comme le serait une jolie colombe à laquelle on aurait enlevé toutes ses plumes couleur d'iris, ne lui laissant qu'un duvet bien léger pour la couvrir.
    Puis l'orpheline avait quitté la maison où elle était née. A la suite de sa grand'mère elle avait dû traverser Kumbakonam presque en entier. Le vent d'ouest soufflait bien fort ce soir-là. Il soulevait de gros nuages de poussière rouge. Kali était aveuglée par la poussière et par les larmes. Mais la grand'mère ne se laissait point toucher, elle marchait vite, bien vite, comme si elle avait eu quelque chose de très pressé à faire. A un tournant de rue, l'enfant avait eu un peu d'espoir. Là-bas tout près d'un puits, elle avait vu venir une grande jeune fille, et celle-ci ressemblait à sa soeur aînée, quand elle revenait du Kavéry portant son grand vase de cuivre rouge sur la hanche gauche. Elle avait appelé : Akkalh ! Akkalh ! (Soeur ! Soeur !) Elle avait voulu courir. Mais la grand'mère lui avait imposé silence et violemment l'avait attirée à elle.
    Ensemble elles étaient arrivées à une petite mosquée qui s'élevait sur le bord de la route. Kali avait vu là un homme, un homme bien vieux portant une longue barbe blanche, et qui avait l'air méchant. Celui-ci regarda l'enfant que lui présentait la vieille. Puis il se mit à parler avec cette dernière. Il parlait si bas qu'il était impossible d'entendre ce qu'il disait, mais Kali habituée à la voix de sa grand'mère entendit répéter à celle-ci les mots de roupie et d'argent. Puis comme l'homme à la barbe blanche refusait d'accepter ce que semblait proposer la vieille femme, celle-ci se mit en colère, quitta l'enclos de la mosquée. Elle entraînait l'orpheline avec elle et regardait le Turc en marmottant des mots où Kali put distinguer celui de Tayar. Elle en fut contente, car elle crut qu'elle allait retrouver sa mère, et puis ce vieil homme à la barbe blanche lui faisait peur.
    Quelques minutes après, Kali retrouvait une mère dans la personne de « Martha Tayar» au couvent des Soeurs Catéchistes où l'avait conduite sa grand'mère.
    C'est ainsi que Kali, l'enfant de la terrible déesse, devint Agnès, la douce agnelle du Bon Dieu. Dès ce jour, elle vécut heureuse sous la tutelle de ses chères Tayars. Elle trouve le couvent bien plus beau que sa maisonnette des bords du Kavéry. Une fois elle eut bien peur, c'est quand elle vit entrer Monseigneur par le grand portail ; en voyant la longue barbe blanche du vénérable prélat, elle se mit à pleurer. Elle croyait que le vieux turc de la mosquée venait l'enlever ! J'ai entendu dire que parfois il lui arrive d'avoir des distractions, le soir à la chapelle, c'est qu'alors elle pense à sa grand'mère. Puis, pour se rassurer, elle se rapproche bien près de soeur Marthe. Il faut la voir les jours de fête quand elle a revêtu sa petite robe bleu clair et qu'elle se présente devant Notre Dame de Lourdes Semblable à l'enfant dont parle le poète :

    On dirait qu'elle écoute un choeur de voix célestes,
    Que de loin, des Vierges modestes
    Elle entend l'appel gracieux.

    Or, je vous l'ai dit, Agnès est malade. C'est dimanche soir après le salut du Saint-Sacrement qu'arriva le malheur. Parmi les pensionnaires de soeur Marthe, trois demoiselles se sont révoltées, dont la plus âgée à peut-être 7 ans, c'est Agnès. Comme si elles avaient été possédées du démon, les trois enfants se sont mis à pousser des cris, à gesticuler, à faire des contorsions toutes choses qu'on ne voit pas d'habitude au couvent des Saints Anges. Quand la nuit fut venue, ce fut bien pis encore. L'une des possédées voyait des serpents et des rats dans tous les coins de la maison, une autre criait bien fort que des tigres venaient se précipiter sur elle. Notre petite Agnès, elle, voyait des Anges partout. Mais la beauté des Anges ne la calmait pas, et elle faisait autant de vacarme que ses deux compagnes. Soeur Marthe voulut mettre la paix dans le quartier. Elle usa de toute sa douceur, fit des efforts pour paraître sévère, rien n'y fit. A un moment donné lorsqu'elle tenait dans ses bras notre Agnès, celle-ci oubliant ses Anges et sans penser au respect de la hiérarchie, de sa petite main potelée appliqua un gros soufflet sur la figure de la Soeur.
    Cette fois c'en était trop. Il fallait sauver le principe de l'autorité, il fallait éviter que la révolte devint générale... On enferma les trois demoiselles dans un cabinet noir. Comme Victor Hugo quand il était grand-père, c'est là que je suis allé les voir. Je n'ai pu, hélas ! Que leur passer ma bénédiction. Je vous dirai dans ma prochaine missive ce qu'est devenue Agnèsammale et s'il a fallu autre chose que ma bénédiction pour la guérir.

    1914/59-62
    59-62
    Inde
    1914
    Aucune image