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Kumbakônam : Baptêmes et adoption d'enfants

Kumbakônam : Baptêmes et adoption d'enfants PAR M. R. MICHOTTE Missionnaire apostolique
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    Kumbakônam :

    Baptêmes et adoption d'enfants

    PAR M. R. MICHOTTE
    Missionnaire apostolique

    C'était au mois d'avril 1910 ; depuis six mois la pluie avait manqué et mes pauvres chrétiens étaient la proie de la famine. Dans le presbytère transformé en fournaise par les durs rayons du soleil tropical, je songeais, triste et résigné, aux peines et aux épreuves semées dans la vie du missionnaire, sûr que Celui qu'on appelle à si juste titre le bon Dieu, trouverait bien une rose à placer au milieu des épines ; ma confiance ne fut pas trompée ; jugez plutôt :
    Je finissais mon bréviaire, quand tout à coup on frappe à ma porte. Mon brave catéchiste, Pierre, entre tout affairé. « Père, s'écrie-t-il, venez vite ; on vient d'apporter deux bébés, voulez-vous les acheter ? » Je ne fais qu'un bond jusqu'au dehors, pour me trouver en face du chef d'un village voisin, un païen de bonne famille que j'avais soigné pendant une épidémie de choléra. « Père, me dit-il, après avoir fait le grand salut de cérémonie, la femme d'un de mes subordonnés a donné le jour à deux jumeaux ; comme les charges du ménage étaient trop lourdes, son mari et elle voulaient se débarrasser de ces enfants en les vendant aux mahométans. Je suis intervenu pour leur conseiller de donner leurs enfants à la mission catholique où ces pauvres petits seront bien soignés et bien élevés. Ces malheureux ont accepté ; voulez-vous les enfants ? »
    Inutile de dire quelle fut tria réponse. « Combien veux-tu ? » demandai-je à la mère arrivée sur ces entrefaites. « Une roupie (1f, 70) pour chacun », me répond-elle. Marché conclu ; l'on étend une natte sur le sol de ma véranda, et bientôt je contemple avec émotion deux petits chérubins âgés de trois semaines à peine. Je ne sais si c'est parce qu'ils m'appartenaient, mais je les trouvais admirables avec leurs yeux doux, leurs petites mains potelées qui se tendaient vers moi, comme s'ils devinaient leur protecteur.
    Mais aussitôt une pensée me traverse l'esprit : comment ferai-je pour envoyer ces enfants à la crèche de Kumbakônam ? Pas de chemin de fer ! Il faut une journée de voiture à boeufs pour y aller ! Ces enfants mourront en route si personne ne remplace leur mère et je sais par expérience que les chrétiennes refusent de se charger des enfants d'autrui. C'est bien simple : je vais donner quelques roupies de plus à la mère, elle fera le voyage et je paierai tous ses frais. J'expose mon plan : « Non, me répond brutalement cette mère indigne ; ces enfants sont à vous, vous les avez achetés, je n'ai plus rien à faire ». Et elle part sans même se retourner pour jeter un dernier regard à ces pauvres petits, à ce qui est la chair de sa chair, le sang de son sang. C'est avec peine que je contins mon indignation prête à éclater. Je ne pus m'empêcher de songer en ce moment à une comparaison qui n'était pas, certes, à l'honneur de l'humanité. Non, me disais-je, les animaux ne se conduiraient pas comme cette malheureuse ; et je me rappelais un fait arrivé l'année précédente : une panthère, à qui on avait dérobé ses petits, suivit leurs traces pendant 40 kilomètres pour arriver enfin à la cage où on les avait enfermés, et elle se fit tuer plutôt que d'abandonner la place où sa progéniture se trouvait ! Quelle leçon!
    Mais des pleurs et des vagissements me rappelèrent à la réalité : qu'allais-je faire ? Je ne pouvais supporter la pensée de voir mourir faute de soins ces pauvres petits innocents..... Enfin, tant pis, si je ne puis sauver leur corps, je sauverai au moins leur âme..... A tout hasard, je dis à mon catéchiste de tenter une démarche dans le village, et promets une somme relativement forte à qui voudra se charger des enfants pendant le voyage. Entre temps, je baptisai ces petits anges. Vous dire la joie et la reconnaissance dont mon coeur débordait est chose impossible. Seuls peuvent me comprendre ceux qui ont eu ce bonheur. Une douce émotion me remuait, et j'adressais à Dieu de ferventes actions de grâces pour la faveur qu'il avait daigné m'accorder. Quam bonus Deus.....
    Une heureuse surprise m'attendait au presbytère : la famine avait été bonne conseillère, et deux femmes alléchées par la perspective d'un argent facile à gagner avaient accepté de se charger des enfants. Jean et Joseph, ainsi avais-je baptisé les petits abandonnés, furent donc portés à l'orphelinat de Kumbakônam, où ils firent la joie de nos admirables soeurs missionnaires.
    Malgré les soins maternels de ces bonnes religieuses, Jean alla bientôt augmenter le choeur des anges dans le ciel. Dieu nous a gardé Joseph. Celui-ci est maintenant un bambin plein de vie et de santé que je ne manque pas d'aller voir chaque fois que je me rends à Kumbakônam ; il me rappelle de si doux souvenirs !
    Cher petit Jean, âme privilégiée, vous priez certainement Dieu d'accorder à vos frères plongés dans le paganisme le bonheur dont vous jouissez maintenant ; vous priez aussi pour vos bienfaiteurs. Priez donc un peu pour que votre père adoptif réussisse dans la mission dont ses supérieurs l'ont chargé et pour laquelle il est actuellement en Europe. Vous savez que le salut de milliers d'âmes est attaché à la réussite de ses démarches.
    R. MICHOTTE
    1913/277-299
    297-299
    Inde
    1913
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