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Kouy-Tcheou tournée pastorale de Mgr Seguin 3 (Suite)

Kouy-Tcheou Tournée pastorale de Mgr Seguin ÉVÊQUE DE PINARA, COADJUTEUR AU KOUP-TCHEOU 1908-1909 (Suite1)
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    Kouy-Tcheou Tournée pastorale de Mgr Seguin
    ÉVÊQUE DE PINARA, COADJUTEUR AU KOUP-TCHEOU
    1908-1909
    (Suite1)
    4 mars. Ce matin, départ pour Ta-pin sur les rives du fleuve Tsin-chouy. Le village est presque entièrement chrétien. C'est un petit port de commerce pour les barques qui viennent de Pe-se et de Tchen-fong. Les habitants font en grand la culture de la canne à sucre et du tabac qui est renommé dans le pays. Un chrétien nous apporte une curieuse petite bête qu'il a capturée dans un bouquet de bambous. C'est une espèce de rongeur de la taille d'un chat. Les Chinois l'appellent Tchou-lieou. Il doit être inconnu en Europe ; il ira grossir notre collection à Lou-tsong-kouan.
    Nous logeons chez Trompette. Vous ne connaissez pas Trompette? Cest notre cuisinier. Il a beaucoup voyagé et a fait un peu tous les métiers, y compris celui de satellite. Actuellement, il remplit l'office de catéchiste et met à contribution ses talents culinaires quand il vient des Pères dans le pays.
    Hier soir, il est arrivé une aventure assez comique au bon M. Hia qui est un grand chasseur devant l'Eternel. Les chiens de la maison aboyaient depuis un certain temps dans la direction d'un fourré près de notre maison. Il faisait un clair de lune magnifique. Intrigué, le Père saisit son fusil, sort à pas de loup de la maison et se dirige vers le fourré suspect. Tout-à-coup, de la porte de la maison où j'étais resté en sentinelle, je le vois épauler son arme et faire feu. Pas de doute c'est un sanglier ou une panthère en maraude. Au bruit de la détonation, tout le monde se précipite à l'endroit où on suppose que l'animal est tombé. J'entends bientôt un immense éclat de rire Le Père a touché la bête... mais c'est un gros porc domestique ! Le chasseur était tout confus, mais il se console en disant « Tout de Même, si c'eût été une panthère, je l'aurais tuée ! »

    1. Voir A.-M.-E., n° 75, p. 113, n° 76, p. 187.

    10 mars. Journée très chaude. Nous arrivons à 3 heures du soir à Tin-ma, gros village chrétien de près de 100 familles. Une foule immense est venue à notre rencontre. Le petit oratoire ne peut contenir tout le monde ; toutes les cours sont remplies.
    Le soir, à la prière, le Père monte sur une table au milieu de la salle et, de là, prêche à la multitude. C'est un spectacle peu banal. Du matin au soir, une fourmilière humaine se presse à l'église.
    M. Hia est radieux de me faire voir sa plus belle station, non seulement par le nombre, mais par la qualité des chrétiens. Tous observent religieusement dimanches et fêtes et apprennent avec ardeur prières et doctrine. Ils ont abandonné toutes leurs superstitions, abattu leurs bois sacrés, et on les entend souvent chanter des cantiques tout en vaquant à leurs travaux champêtres.
    Les premiers chrétiens datent de 15 ans, ils ont été instruits par le regretter M. Alphonse Schotter. Le premier converti n'avait jamais vu le Père ; il en avait seulement entendu parler comme d'un saint homme prêchant une belle doctrine. Il voulut connaître cette doctrine, alla à Hin-y fou, et ne craignit pas d'aller pendant un an s'asseoir sur les bancs de l'école avec les petits enfants afin d'apprendre le catéchisme. De retour dans son village, il se fit apôtre et convertit plusieurs familles. La station commença ainsi, passant par des alternatives de bien et de mal, jusqu'à la conversion entière de tout le village.

    12 mars. J'ai la consolation d'administrer 75 baptêmes d'adultes. Cérémonie longue et fatigante, mais bien consolante pour un pasteur. Tout le village est actuellement baptisé. Après les baptêmes, la confirmation qui dure plus de 2 heures ; 250 chrétiens ont reçu les grâces de l'Esprit Saint. Il en reste encore une cinquantaine pour demain.

    13 mars. Nous quittons le district de M. Hia qui compte actuellement, grâce au 155 baptêmes de ces quelques semaines, plus de 900 catholiques. A midi, nous arrivons sur les rives du fleuve Tsin-chouy. Nous montons en barque et remontons le courant pendant une dizaine de lys pour aborder sur l'autre rive à Pin-Long, première station de MM. Cheilletz et Yuen. Ce petit village chrétien a bonne tournure ; les habitants sont cultivateurs et petits commerçants. Après avoir baptisé 12 adultes et administré cinquante confirmations, nous nous préparons à partir de bonne heure, le 15 mars, car l'étape est longue et le ciel découvert nous promet une chaude journée. Nous avions compté sans nos porteurs de bagages qui font des difficultés pour les prendre et passent plus de deux heures en d'interminables palabres ; quand ils se décident à partir, il est 11 heures du matin. Nous faisons d'abord 10 lys par la route du fleuve. Je monte ensuite en chaise et, à 2 heures de l'après-midi, j'arrive à Tche-hiang au confluent des deux grands fleuves Tsin-chouy et Mong-chouy.
    De Tche-hiang, il nous reste 30 lys de route en pleine montagne. Je prévois que nous ne pourrons arriver avant la nuit, aussi, pour gagner du temps, je laisse là la chaise, et je monte ma mule. Malgré cela, nous arrivons à la nuit noire à la petite station de Xa-mao. Gens et bêtes sont fourbus. Les indigènes en goguette font un sabbat infernal jusqu'à minuit : tambours, cymbales, gongs, c'est un charivari de première classe. On finit par leur imposer silence et nous reposons un peu jusqu'au matin.

    17 mars. Journée de montagnes russes. A vol d'oiseau, le village où nous nous rendons, Lo-iao, n'est qu'à une dizaine de lys, mais il faut contourner et franchir plusieurs montagnes ; nous mettons 6 heures pour faire ce trajet, toujours montant et descendant. Le vent a tourné au nord et il fait un peu froid ; un de mes porteurs attrape la fièvre et doit se coucher en arrivant.
    Le village est complètement chrétien. M Thirion y a bâti un petit oratoire en terre battue, avec un toit en chaume ; on y est mieux logé que dans les maisons des chrétiens. Cette station est bien lancée : les enfants vont à l'école et savent les prières. Plus tard, ce sera un centre très important.
    A 15 lys sur une haute montagne, est perché le village de Yao May composé de 150 familles, derniers représentants d'une race antique du Kouy-tcheou qui tend à disparaître. Ce sont les Yao-jen ; leur langue et leurs coutumes diffèrent de celles des Y-kia et des Miao. Ils sont agriculteurs diligents et chasseurs intrépides. A la 1re et à la 2e lune, quand les travaux des champs font relâche, ils passent leurs journées à la chasse, tuant chevreuils, sangliers, daims, ours même. Aujourd'hui une vingtaine de ces Nemrod sont partis chasser le daim. Je les vois de l'oratoire, grimpant la montagne, le Fusil en main, les chiens en avant, à la recherche du gibier. Nous saurons bientôt si la chasse est fructueuse.

    Pendant que j'écris, on entend tout-à-coup les chiens donner de la voix : la bête est délogée. Je sors, et la jumelle à la main, je suis facilement les péripéties de la chasse qui se déroule sur la montagne. Toutes les crêtes sont garnies par les chasseurs immobiles accroupis dans les hautes herbes ; les chiens sont à mi-côte dans les fourrés. Soudain j'aperçois une fumée blanche, une détonation retentit, puis les coups de fusil se succèdent. La bête est blessée et rentre dans le fourré. Les chiens se précipitent à sa suite ; au bout d'un instant, j'entends les bêlements plaintifs du daim que les chiens ont saisi. Les hommes descendent et reparaissent bientôt ; un des chasseurs porte le daim sur ses épaules. Ils arrivent triomphants et déposent l'animal à mes pieds. C'est une gentille petite bête d'une vingtaine de livres environ ; elle a reçu 4 ou 5 balles. Je fais disposer les chasseurs en cercle avec la bête au milieu d'eux et l'on prend une photographie spécimen de la race Yao dans l'exercice de son sport favori.

    Fête de Saint Joseph. Nous passons bien simplement cette belle fête de saint Joseph, patron des missions de Chine. Pas même une fleur sur notre modeste autel : deux chandeliers, trois images et c'est tout, mais il y avait une belle couronne de chrétiens qui vinrent en grand nombre recevoir le Dieu de l'Eucharistie.

    20 mars. Départ pour le grand marché de Ouang-mou. Nous suivons, pendant 40 lys, une vallée magnifique garnie de forêts et au bas de laquelle coule une grande rivière. Nous sommes aux premiers jours du printemps : l'herbe commence à reverdir et les arbres laissent entrevoir leurs premières feuilles. La poésie du paysage est un peu gâtée par les difficultés de la route que nous suivons, un vrai casse-cou ; il faut sans cesse monter, descendre, passer vingt fois l'eau sur les pierres glissantes, au risque de prendre un bain. Au petit village de Pan-pong, nous faisons halte pendant une demi heure, puis nous quittons la vallée afin de suivre la crête des montagnes jusqu'à Ouang-mou. C'est jour de marché. Une foule immense stationne dans la rue et sur la place pour nous voir passer. Notre chambre est ensuite envahie par les chrétiens qui n'ont jamais vu l'évêque et ne se lassent pas de me contempler.
    Ouang-mou est le plus grand marché indigène du pays. C'est aussi la résidence d'un seigneur féodal. Pendant la dernière incursion des pirates, le marché fut brûlé et le palais du seigneur complètement détruit. Quand M. Thirion s'était installé dans ce village, ce même seigneur féodal avait juré de l'en chasser et d'anéantir la chrétienté. Peu de temps après, les pirates arrivèrent, ne firent aucun mal au Père, mais brûlèrent le château du seigneur qui fut tué dans la bagarre. Cette année, le fils de ce seigneur, ruiné et criblé de dettes, a offert de vendre l'emplacement de sa maison au missionnaire. Peut être verra-t on plus tard l'église installée dans la maison de son ancien persécuteur !

    21 mars. Ko-sao. Petite station toute nouvellement chrétienne. Nous y couchons une nuit et j'y baptise 12 catéchumènes, prémices de cette station. Ces bons villageois de Ko-sao ont cela de remarquable qu'ils ont appris la doctrine et les prières seules sans le secours des catéchistes. Cette preuve de foi m'a fort édifié et j'en augure beaucoup pour leur persévérance.

    22 mars. Nous partons dès le matin de Ko-sao pour Lo-sang, mais déjà la chaleur nous paraît lourde. Dans ces bas-fonds, les premières chaleurs du printemps sont débilitantes, on est sans force ; les jambes refusent leur service et l'appétit est nul. C'est très commode pour passer le carême.
    Les nouveaux chrétiens de Lo-sang m'enchantent par leur bonne tenue, quelques femmes surtout m'édifient par la modestie avec laquelle elles se présentent à la sainte table. Nul doute que lorsqu'elles seront plus instruites, elles sauront bien élever leurs enfants et leur inculquer la foi dont elles sont animées. M. Yuen me montre un petit garçon qui, tout en gardant les buffles dans la montagne, enseigne la prière et la doctrine à ses compagnons ; l'un de ses auditeurs est-il distrait, il le reprend fortement et l'oblige à écouter avec attention ses naïves explications.
    Cette contrée est troublée de temps en temps par les incursions des Barbares blancs, Miao. Ceux-ci habitent des montagnes escarpées et inaccessibles ; souvent, et surtout quand leur récolte est mauvaise, ils descendent en bandes de leurs repaires et vont piller et brûler les petits villages indigènes qui ne peuvent leur résister. L'avant-dernière nuit, une maison isolée, à 15 lys d'ici, a été pillée ; l'an dernier, une bataille en règle se livra entre ces brigands et les villageois qu'ils venaient piller. Ces derniers leur tuèrent quelques hommes et les forcèrent à se retirer. Le mandarin envoie parfois des soldats, mais ceux-ci n'osent pas monter dans les repaires de ces bandits qui continuent à piller et brûler sans rien craindre.
    (A suivre).

    1910/244-248
    244-248
    Chine
    1910
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