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Kouy-Tcheou tournée pastorale de Mgr Seguin 2 (Suite)

Kouy-Tcheou Tournée pastorale de Mgr Seguin ÉVÊQUE DE PINARA, COADJUTEUR AU KOUY-TCHEOU 1908-1909 (Suite 1) 29 janvier. Fête de saint François de Sales. C'est aujourd'hui la fête de Mgr Guichard et la mienne. Les deux Pères qui sont avec moi et nos servants me souhaitent la fête et nous trinquons avec une tasse de thé. Faut-il aussi vous donner le menu de ce dîner de fête ? Une omelette, un bol de feuilles de moutarde cuite à l'eau et du fromage de haricots. Il faut dire que c'est vendredi.
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    Kouy-Tcheou
    Tournée pastorale de Mgr Seguin
    ÉVÊQUE DE PINARA, COADJUTEUR AU KOUY-TCHEOU
    1908-1909
    (Suite 1)
    29 janvier. Fête de saint François de Sales. C'est aujourd'hui la fête de Mgr Guichard et la mienne.
    Les deux Pères qui sont avec moi et nos servants me souhaitent la fête et nous trinquons avec une tasse de thé. Faut-il aussi vous donner le menu de ce dîner de fête ? Une omelette, un bol de feuilles de moutarde cuite à l'eau et du fromage de haricots. Il faut dire que c'est vendredi.

    30 janvier. Une des étapes les plus pénibles de tout le voyage. Vingt lys par la pluie et des chemins impossibles. Chaussés d'une énorme paire de sandales de paille et le bâton à la main, nous dévalons une côte, escaladons une montagne par un sentier large comme la main, avec de la boue jusqu'aux chevilles. De temps en temps, je dois m'appuyer à la paroi de la montagne pour ne pas rouler en bas. Nous arrivons à Ken-sang trempés, crottés, fourbus. Il pleut toujours ; le brouillard, comme un immense linceul, couvre les montagnes et l'humidité pénètre tout. Le soir, je grelotte dans mon lit séparé du dehors par une simple claire-voie en bambou. On nous assure que la route que nous suivrons après demain pour aller Ouen-pang est encore plus mauvaise. Si les éléments sont contre nous, nous n'avons que des consolations du côté des chrétiens. Cette station est très bonne, hommes et femmes prient admirablement.
    Quelques bons villageois viennent parfois de bien loin recevoir les sacrements, il manquent rarement de m'apporter un petit présent : celui-ci un coq, celui-là quelques bananes, un autre un peu de tabac ou une canne à sucre. Ces braves gens sont contents de voir l'évêque ; et puis les jours de visite épiscopale sont des jours de fête pour eux : on tue un porc, le vin de riz coule à flots, les fanfares résonnent, les montagnes retentissent de la détonation du canon. Or, bien manger et faire beaucoup de bruit, voilà le comble du bonheur pour le Chinois et surtout pour l'indigène.

    1. Voir Ann. M.- E, n° 75, p. 113.

    1er février. Il a plu toute la nuit, mais, dès le matin, un rayon de soleil dissipe les brouillards : la route sera passable. La première partie cependant est rude, nous marchons sur le bord d'un profond ravin et le sentier est très étroit. La route passe ensuite dans un étroit vallon resserré entre deux montagnes : il faut traverser vingt fois un torrent sur des pierres humides. Le pays est sauvage, c'est un repaire de sangliers et d'antilopes. En approchant de Ouen-pang, la route s'élargit un peu et je puis monter en chaise ; le soleil a percé les nuages et nous éclaire de ses chauds rayons; les porteurs, heureux de se sentir sur un terrain solide, marchent allègrement et, 4 heures après notre départ, nous arrivons.
    Tout le village de Ouen-pang, 50 familles, est chrétien.

    6 février. Après être passé à Tchen-long et à Siao-pan-pong, nous faisons une excursion dans la province du Kouang-si Nous passons le fleuve à Pa-tou ; il a une bonne largeur, 150 mètres environ, et c'est l'époque des basses eaux. Des bords du fleuve à Kieou-tcheou, 20 lys sans côte. M. Epalle nous attend à la résidence : trois coups de canon saluent mon entrée et les quelques chrétiens de la ville viennent me souhaiter la bienvenue. L'aspect de celte petite ville du Kouang-si diffère totalement de ce que j'ai vu jusqu'ici en Chine ; c'est une grande rue avec des rangées de petites maisons en terre et à un seul compartiment. La population est presque toute entière indigène sauf les employés du mandarinat et les soldats qui gardent le pays. Les pirates y firent de grands ravages il y a une dizaine d'années. Le Père dût s'enfuir au Kouy-tcheou ; son église fut pillée et beaucoup de ses chrétiens massacrés. Les pirates traversèrent ensuite le fleuve et firent irruption au Kouy-tcheou, brûlant les villages, massacrant tous ceux qui voulaient leur résister. De nombreuses stations chrétiennes furent ainsi détruites. On cite un village oit nous irons dans quelques jours, Ta-ien, qui fut complètement dévasté, et dont 100 habitants disparurent tués ou enlevés par les bandits.
    Actuellement la région est calme, cependant on signale du côté du Kouy-tcheou un léger mouvement d'effervescence. Près de 500 franc-maçon sont réunis près de Tse-hen et tiennent un grand conseil pour essayer de délivrer leur chef capturé par le mandarin du lieu. On dit même qu'ils se disposent à aller attaquer le grand village de Ouen-pang que nous venons de visiter. Qu'arrivera-t-il de tout ceci ? On ne saurait le dire : par suite de la mort de l'Empereur, les têtes sont un peu troublées et les gens sans aveu en profitent pour faire de mauvais coups.

    8 février. Nous faisons nos adieux au bon Père Epalle qui nous accompagne jusqu'au bord du fleuve. Après un dernier salut à la mission du Kouang-si, nous grimpons la haute montagne qui nous sépare de Pa-len où nous devons coucher ce soir. La montée est raide : nous allons à 1000 mètres pour redescendre de nouveau à 500 dans le creux d'un petit vallon.
    Une coutume que je remarque dans tout le pays indigène, c'est que, au commencement de notre repas, alors que les bols de viande sont étalés sur la table, les chefs du village viennent se mettre à genoux devant nous, nous priant de leur pardonner si la table est si mal servie. « Nous avons offensé l'Evêque et les Pères, nous n'avons à leur offrir que ces rares et misérables légumes ! » On leur répond : « Levez-vous, mes amis, vous nous traitez magnifiquement, les mets sont trop abondants ». Notez qu'ils ne font ces politesses que lorsque la table est abondamment servie : quand le repas est maigre, ils ne font pas de cérémonies.

    11 février. Fête de Notre-Dame de Lourdes, les chrétiens s'approchent nombreux de la sainte Table ; il y a, de plus, 46 confirmations ; demain il y en aura autant. J'ai baptisé aussi 20 adultes, il y en aurait eu davantage si le missionnaire avait eu le temps d'instruire ses nombreux adorateurs, mais le bon Père Doutreligne est surchargé de travail : il administre 78 villages d'adorateurs où il ne peut que faire une rare apparition tous les deux ou trois ans. Son rêve serait de fonder un nouveau district avec Ta-ien comme centre et d'y installer un missionnaire, c'est un beau rêve ; espérons qu'il se réalisera.

    12 février. Après Ta-ien, nous nous dirigeons vers le petit village tranquille de La-kay, ancienne région de seigneurs féodaux.
    Deux de ces tyranneaux viennent, à l'entrée du village, me présenter leurs respects. Actuellement ils ne sont guère redoutables et leur puissance est bien tombée. Il n'en était pas de même, autrefois. Ils jouaient volontiers au grand personnage. Ainsi, outre le tribut annuel, leurs vassaux devaient les porter chaque fois qu'ils se déplaçaient ; leurs jeunes enfants voulaient-ils aller au marché, un serf devait les porter sur son dos. Défense aux serfs de se revêtir d'une longue robe, défense aussi de porter bas et souliers. Seul, le cheval du seigneur avait droit à une housse rouge sur la selle ; quand le seigneur traversait un village, tous les enfants devaient rester à genoux sur son passage.
    Ici, comme ailleurs du reste, les chrétiens viennent des villages voisins pour se confesser et m'apportent de petits présents. Un d'eux m'offre un animal assez curieux qu'il a capturé dans la montagne. C'est le « pangolin », que les Chinois appellent « le perceur de montagnes » ; son corps, de la tête à la queue, est revêtu de fortes écailles, il a un museau très pointu, pas de dents, mais des ongles longs et acérés dont il se sert pour creuser son terrier. Quand on l'attaque, il se roule en boule, à la manière du hérisson et se laisse glisser sur les pentes des montagnes dans les hautes herbes où il disparaît bientôt. On l'empaillera pour le musée du collège.
    A propos de ce petit animal, il existe une légende curieuse chez les tribus Miao-tse. Dans le monde, disent-ils, il existe trois races d'hommes qui descendent tous de la même mère: ce sont les jaunes, les blancs et les noirs. Cette première mère des humains avait la poitrine en or, le dos en argent et le reste du corps en cuivre d'où la couleur différente de chaque race. Quand elle mourut, on l'enterra, mais son corps dans la terre ne pourrit point, il se transforma et donna naissance aux différents filons d'or, d'argent et de cuivre qui existent. Les hommes cependant ignoraient ces richesses souterraines, don de leur première mère. Ce fut le pangolin, le premier mineur du monde, qui les découvrit et alla raconter la chose aux humains. Les jours de fête, au pays miao, on peut voir encore les femmes, revêtues d'un brillant costume, rappelant cette légende : sur leurs jupes sombres, elles ont brodé deux soleils: l'un de fils d'or sur la poitrine, l'autre de fils d'argent sur le dos.

    Le 14 février, nous passons à Tche-io et le 15 nous sommes à Pe-py, le village d'où partit la persécution de 1903. On y compte deux ou trois bonnes familles chrétiennes ; beaucoup d'autres voudraient venir adorer, mais elles ont peur et n'osent pas. Un des anciens persécuteurs est encore au village ; il s'est passablement amendé et n'ose nuire ouvertement aux chrétiens.
    Notre hôte de ce soir montra, pendant la tourmente, un courage digne d'éloges. Les païens vinrent déchirer ses tablettes chrétiennes et lacérer ses saintes images : le lendemain, le chrétien va trouver le Père, achète d'autres images et les affiche immédiatement.

    16 février. Rude étape pour aller à Chang-pa-tien : soixante lys et trois montagnes à franchir. Nous traversons d'abord une forêt en feu : le feu crépite à gauche ; à droite, de tous côtés ; il fait une chaleur torride, les porteurs suent à grosses gouttes.
    Nous logeons chez un richard et dans la plus belle maison que j'ai vu en pays indigène. Deux compartiments sont mis à notre entière disposition ; nous y installons deux autels et cinq lits ; il y a encore de la place pour les chrétiens qui viendront prier. Le soir, la maison est comblée. Tout le village, 120 familles, est chrétien.
    Beaucoup de chasseurs à Chang-pa-tien. On m'indique un ou deux jeunes gens qui ne font autre chose que de courir la montagne en quête de gibier. Leur adresse est étonnante et leur agilité aussi. Il leur suffit d'apercevoir un chevreuil à quarante pas et l'animal est mort. Ils n'ont cependant, pour toute arme, qu'un long fusil à mèche très lourd qiblas chargent avec deux ou trois grains de plomb. Mercredi matin, après la messe, M. Hia dit à un jeune homme : « Va donc tirer un chevreuil pour offrir à l'évêque ». Il part, et deux heures après, il revient avec un chevreuil encore tout chaud.

    18 février. Baptême de 28 catéchumènes. Après déjeuner, départ pour Long-ouay, 30 lys. Nous traversons encore une forêt en feu. Le spectacle est grandiose. D'immenses gerbes de flammes s'élancent comme à l'assaut de la montagne et crépitent avec un bruit sinistre. Le feu a été mis par des chasseurs pour forcer les sangliers et autres bêtes à sortir de leurs bauges.

    Du 19 au 21, nous visitons deux stations : Lo-tao, où M. Williatte baptise quelques catéchumènes, et Long-nien sur la rivière de Tse-hen. Braves chrétiens que ceux de Long-nien, mais bien pauvres. Nous logeons dans la plus vaste maison du village et avons peine à y disposer nos trois lits. Il faut se courber en deux pour passer la porte. Impossible de me tenir debout dans ma chambre. Je passe ma journée assise sur mon lit entouré des natifs qui ne se lassent pas de me regarder. La nuit, la pièce est transformée en dortoir : à terre sur un peu de paille, autour du foyer, près des cendres chaudes, les hommes sont couchés pêle-mêle. On cite, comme des prodiges de mortification, les moines qui couchent sur des sarments ; le lit des Chinois pauvres et des indigènes est encore plus primitif ; ils couchent simplement à terre, leurs bras en guise d'oreiller, de couvertures il n'en est pas question, heureux quand, en hiver, ils peuvent trouver de la paille.

    22 février. Après une longue cérémonie de confirmation, nous partons pour Lo yang avec tambours et trompettes. Nous repassons par le grand marché de Hoa-long où nous nous sommes arrêtés avant-hier. La réception à Lo-yang est très solennelle. Trois ou quatre villages sont venus à notre rencontre. On organise une procession. En avant, les jeunes enfants avec palmes et bannières, puis le groupe des hommes qui chantent les litanies des saints, l'évêque en rochet et camail, les femmes et les jeunes tilles terminent le cortège. La procession se déroule sur le flanc de la montagne ; on compte plus de 500 personnes. Nous arrivons ainsi à l'église décorée de feuillages et de verdure.
    Le soir, après souper, on nous annonce qu'un chrétien vient de tuer un énorme sanglier. Bientôt on nous apporte la tête, quelle pièce! 0m, 50 du museau aux oreilles. Le chasseur qui a eu l'honneur d'abattre la bête se tient tout fier auprès de nous. Il nous promet de retourner demain à la forêt et de rapporter encore un autre sanglier. Les montagnes étant brûlées partout, il est facile, dit-il, d'apercevoir le gibier qui vient chercher sa nourriture dans les champs cultivés.
    Belle station que Lo-yang. Tout est chrétien, sauf une ou deux familles. Chaque jour de la visite, les chrétiens s'approchent nombreux des sacrements. J'ai distribué plusieurs centaines de communions et donné 200 confirmations 80 villages forment ce district de Lo-yang qu'administre le prêtre chinois M. Hia. Chaque année, ce bon Père baptise une centaine d'adultes et il en baptiserait bien davantage s'il avait le temps de les instruire.
    Toute la journée, les chrétiens sont à mes côtés et causent avec nous. Pendant les repas, les inévitables joueurs de flûtes charment nos oreilles de leurs mélodies. Un aveugle, que nous avons surnommé Bélisaire, nous intéresse tout particulièrement s'accompagnant de sa guitare, il chante ses malheurs sur un rythme étrange et mélancolique.

    Le 3 mars, je suis à Kiao-pao, village entièrement chrétien. J'assiste à une chasse au cerf. Les chrétiens avaient tendu un piège dans la montagne à l'endroit où ils pressentaient que l'animal, poussé par les chiens, devait passer. Malheureusement, le gibier prit une autre route et nos gens revinrent bredouille.
    (A suivre).

    1910/186-192
    186-192
    Chine
    1910
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