Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Kouy-Tcheou tournée pastorale de Mgr Seguin 1

Kouy-Tcheou Tournée pastorale de Mgr Seguin ÉVÊQUE DE PINARA, COADJUTEUR AU KOUY-TCHEOU 1908-1909 Je quittai Kouy-yang le 12 octobre 1908, et après trois jours de route j'arrivai à la préfecture de Gan-chouen ; puis accompagné de MM. Ménel et Thirion, je partis pour les pays indigènes.
Add this
    Kouy-Tcheou
    Tournée pastorale de Mgr Seguin
    ÉVÊQUE DE PINARA, COADJUTEUR AU KOUY-TCHEOU
    1908-1909
    Je quittai Kouy-yang le 12 octobre 1908, et après trois jours de route j'arrivai à la préfecture de Gan-chouen ; puis accompagné de MM. Ménel et Thirion, je partis pour les pays indigènes.
    Après un arrêt à Kouy-hoa, Po-tong est la première station indigène que je dois visiter. Au départ, les porteurs font des difficultés : la route est mauvaise, les charges trop lourdes ; je cherche un porteur de renfort pour la chaise vide, car, comme l'an dernier, je voyage en litière; impossible d'en trouver ; voyant mon embarras, le palefrenier prend la chaise ; Pierre, mon ministre, montera la mule.
    Nous faisons 40 lys à travers les montagnes, passons la vallée de Ho-hong et allons coucher chez un indigène païen au village de Ouong-pong.
    La maison est assez vaste, rectangulaire et composée de trois compartiments sans cloison aucune ; les colonnes seules indiquent la séparation.

    MAI JUIN 1910, N°75.

    Dans le compartiment de gauche se trouve le fourneau : quelques pierres superposées forment un cercle au centre duquel on a laissé un trou ; une écurie pour le cheval, et, çà et là, des tas de paille où couchent les gens de la maison.
    La place d'honneur m'a été réservée : le compartiment central, encombrée lui aussi de toutes sortes d'objets hétéroclites : instruments de culture, bancs, tables, échelles, etc. etc.
    Mon lit est quelque chose de très sommaire : quatre planches posées sur deux tréteaux et un peu de paille qui en recouvre la surface. Impossible de suspendre la moustiquaire, ce qui me gêne un brin pour me coucher, car tout le monde a les yeux braqués sur moi, afin de voir comment se couche un Européen. Je prends un moyen radical pour éteindre... les curiosités, j'éteins la chandelle.
    Naturellement, je ne puis m'endormir, car jusqu'au milieu de la nuit les gens bavardent à deux pas de moi au coin du feu, les marmots piaillent et les punaises commencent leur promenade nocturne. De minuit à 2 heures du matin, repos relatif ; mais, dès le chant du coq, la maîtresse de maison est sur pied, son travail commence : on entend le sifflement du rouet dans un coin, puis c'est le feu qu'elle allume et le riz qu'elle prépare. Ces femmes indigènes sont d'une activité et d'une endurance incroyables : elles sont debout toute la journée et durant une bonne partie de la nuit, cuisent le riz, portent l'eau, nourrissent le bétail, soignent les enfants, tandis que les hommes fument, causent, boivent et se font des visites.
    Le lendemain il nous reste 60 lys à faire : la route, sans être très mauvaise, est encore assez difficile. Nous suivons presque toute la journée une vallée profonde où coule une rivière. Cette rivière nous la traversons 20 fois à gué avant d'arriver à Po-tong.
    A cette époque de l'année le passage est assez facile, l'eau n'arrive qu'aux mollets ; mais en été, lors de la crue des torrents, il est impossible de passer, l'eau est profonde et très rapide ; il n'existe aucune barque et pas davantage de ponts. Cette route de Kouy hoa à Po-tong est déserte. Ce ne sont que des montagnes sans arbres, couvertes de hautes herbes au milieu desquelles serpente le sentier; pas une auberge, pas une maison ; porteurs et voyageurs ne nous faisons nos 60 lys sans manger, cela creuse l'estomac.
    A 20 lys de Po-tong nous apercevons les députations des villages indigènes qui viennent chercher l'évêque avec drapeaux et musique. Ils sont là, une centaine d'hommes, qui attendent sur le bord de la route le passage de la chaise. Quand j'arrive près d'eux, tous s'agenouillent en disant à haute voix : « Loué soit Jésus-Christ ; » je leur donne ma bénédiction. Puis ils se divisent en deux groupes : l'un précède la chaise, l'autre la suit. Tout en marchant, ils jouent alternativement les plus beaux morceaux de leur répertoire qui n'est pas très varié, mais l'intention y est. Inutile d'ajouter que canons et pétards sont aussi de la fête.
    A l'entrée du marché, les chefs et tous les habitants païens et chrétiens viennent aussi me présenter leurs hommages ; tous sont «Y-kia » pas un seul chinois. M. Ménel a bâti, en ce bourg, un petit oratoire qui sera le centre des chrétientés environnantes. Le pays est très chaud et les productions des tropiques y croissent : cannes à sucre, bananiers, orangers, etc...etc., c'est aussi le centre d'un commerce important de coton, de sucre, de buffles, de salpêtre que l'on trouve dans des grottes immenses tout près du village.
    Lindustrie nest nulle ; pas de métiers, ni d'artisans. Quand le missionnaire a bâti sa maison il a dû faire venir de Kouy-hoa maçons et menuisiers. Les indigènes, très paresseux et partant très pauvres, habitent des paillotes, aiment la maraude, et volent surtout des buffles qu'ils vont vendre ailleurs.
    Pendant notre repas du soir, une agréable surprise nous attend : on introduit trois musiciens : deux joueurs de flûte et un autre qui bat la mesure sur un triangle. Leur mélodie est très douce et ils vont bien en mesure. Je ne m'attendais pas à trouver pareille harmonie dans cette campagne ; car, en général la musique chinoise est horrible à entendre pour une oreille européenne.

    23 et 24 octobre. Ces deux journées sont occupées à entendre les confessions préparatoires à la Confirmation. Les chrétiens viennent de très loin remplir ce devoir. J'en remarque un groupe qui, le matin, a fait 6 heures de marche pour pouvoir se confesser et repart le soir même, car il faut bien garder la maison dans la crainte des voleurs. J'administre plus de 40 confirmations, je baptise deux chrétiens, prémices de la station de Po-tong.
    Quand M. Ménel construisit son église il y a 10 ans, il n'y avait pas un chrétien sur le marché ; actuellement beaucoup viennent prier et apprendre la doctrine.
    Il faut beaucoup de temps et de patience pour faire des enfants de Dieu de cette race indigène simple, mais paresseuse et sans énergie. Toute cette vaste région de Po-tong, Tchen-fong, Ouang-mou, Tseechou, Lo-fou a été ouverte à l'évangile par le regretter M. Alphonse Schotter que l'on a justement appelé « l'Apôtre des indigènes ». Il parcourut longtemps, toutes ces montagnes, prêchant partout, ne se rebutant jamais au milieu des difficultés qu'il rencontrait à chaque pas. Dans ce pays, où il était seul autrefois, travaillent actuellement six à sept missionnaires et il y a plusieurs chrétientés florissantes. Après le travail, une distraction : je visite les grottes de Po-tong, elles sont vastes et très pittoresques ; ce sont de grandes salles ornées de stalactites et d'arceaux en pierre comme dans une cathédrale, de longs couloirs qui courent en tous les sens sous la montagne ; on entend gronder la rivière qui passe sous la montagne et sous le village pour aller sortir quelques lys plus bas, dans la vallée. Ici on retrouve, en partie, la végétation des pays chauds : bananiers, orangers, figuiers, etc... La faune est représentée parle tigre qui, il y a quelques années, faisait parler de lui en enlevant hommes et bêtes ; il a presque disparu aujourd'hui. Les rochers sont peuplés de singes qui, par bandes, descendent la nuit dans les champs de maïs et les dévastent en peu de temps.
    Bien que nous soyons à la fin d'octobre, la chaleur est très forte pendant la journée, surtout si le soleil se montre, mais par contre les nuits sont fraîches. Durant tout l'hiver il ne pleut presque jamais et c'est pendant cette saison que le missionnaire fait la visite de ses chrétiens. On ne peut guère voyager durant l'été, les torrents sont débordés, les routes sont impraticables et la chaleur accablante. Presque tous les ouvriers apostoliques paient le tribut à la fièvre une fois ou l'autre, les chinois commerçants n'en sont pas exempts, aussi ne fréquentent-ils pas le pays durant la saison des chaleurs. L'eau est très malsaine et il ne faut ton boire que bouilli ou sous forme d'infusion avec des feuilles de thé.

    Lundi 26. Nous faisons nos adieux au bon M. Ménel et quittons Po-tong pour nous rendre au village de Yang-kia, à 38 lys de distance. Il fait une chaleur accablante et la route sans être mauvaise n'est pas très favorable pour la chaise. Nous passons non loin d'un village, théâtre d'une aventure de brigands que nous a racontée M. Ménel. C'était en 1906. Un brigand fameux, à la tête d'une troupe d'aventuriers, terrorisait le pays, pillant à tort et à travers. Un beau jour le mandarin envoie à sa poursuite tout un bataillon de soldats (500 environ) armés de fusils européens. Prévenus de la présence du brigand, ces soldats cernent le village et brûlent toutes les maisons pour le forcer à sortir de sa retraite. Il se passa alors une chose in- croyable. Le brigand, voyant ces 500 fusils braqués sur lui, ne perd pas contenance. D'un geste bref il ordonne aux soldats de s'écarter et traverse leurs rangs sans qu'aucun pense à l'arrêter. Je me trompe : un soldat, plus hardi que les autres, le suit quelques pas. Le brigand se retourne, lui loge une balle dans la tête et continue tranquillement sa route sans être poursuivi.
    A Yang-kia réception bruyante comme l'autre jour à Po-tong. Ce village est une station qui compte près de 60 chrétiens baptisés. M. Bras aidé de M. Tcheou y a construit un petit oratoire. C'est là que nous allons passer trois jours. Dans cette station on enseigne le catéchisme en langue indigène, car très peu d'habitants comprennent le chinois. Forcément je me bornerai à administrer le sacrement de Confirmation sans faire d'instructions, qui ne seraient pas comprises. Tous les jours arrivent, des villages voisins, quelques chrétiens qui viennent voir l'évêque et remplir leurs devoirs.

    Mercredi. J'administre 15 confirmations.
    Ces pauvres chrétiens, dispersés dans toutes les directions, reçoivent rarement la visite du missionnaire, aussi sont-ils peu instruits surtout les femmes. Si le Père avait une ou deux prédicatrices, tout changerait en quelques années.
    Jeudi soir nous allions faire une promenade hors du village, quand nous aperçûmes, dans un bouquet de bambous, du feu allumer. In tri gués nous approchons, et que voyons-nous ? une marmite sur le foyer, à côté une cruche de vin, du maïs cuit dans une corbeille, de petites tasses à vin disposées en ordre et quelques bâtonnets d'encens. Nul doute, quelqu'un est venu faire des superstitions en cet endroit. Le catéchiste qui nous accompagne nous dit : «Tou-fang » une diablerie. Ce soir on cherchera le coupable ; nous appelons les anciens du village et le Père leur dit qu'ils auront à le découvrir.
    Ces braves indigènes, quoique chrétiens, abandonnent difficilement les superstitions. Quand un membre de la famille est malade, c'est pour eux une grande tentation, car ils croient que toutes les medias viennent du diable et ne se servent pas de remèdes, mais de sortilèges Les Pères font tous leurs effets pour déraciner ce préjugé, ils n'y arrivent pas du premier coup. Pour cette raison il ne faut pas se hâter de baptiser les catéchumènes, même s'ils savent la doctrine, il faut bien s'assurer que, dans leurs maladies, ils ne font plus de superstitions.

    Vendredi Il a plu tout la nuit : la route sera mauvaise, heureusement nous n'avons que 45 lys pour arriver jusqu'à Che-ten. En partant tout va bien, nous traversons à gué la grande rivière de Po-tong et de suite nous grimpons une montagne très haute ; le sentier est affreusement glissant, pas une seule pierre, une boue visqueuse sur laquelle les pieds des porteurs ne se sentent pas sûrs ; je dois descendre de chaise et faire l'ascension de la montagne. Elle fut rude ; après bien des efforts, j'arrive au sommet et me repose un instant à l'ombre d'un bosquet de chênes verts. J'allais me remettre en route lorsque Pierre me dit : « Les porteurs de bagages ne veulent plus avancer, je reste en arrière voir ce qui se passe, que l'Evêque prenne les devants ». Je continue ma route, moitié à mule, moitié à pied, afin de soulager les porteurs ; nous gravissons encore trois ou quatre montagnes, et à 3 heures du soir arrivons en vue de Che-ten.
    Cette station est le centre d'une chrétienté composée d'une centaine de villages qui sont tous chrétiens, au moins de nom, et situés dans un rayon de 10 à 40 lys.
    M. Alphonse Schotter a jadis acheté sur le marché un emplacement magnifique au sommet d'un petit mamelon ; il y a bâti une pharmacie et un petit oratoire. Ce terrain appartenait au seigneur féodal du pays de Che-ten (tou-mou). En arrière de l'église, tout au sommet d'un col, on voit encore son castel dont j'ai tiré une photographie. Ce tou-mou se dit chrétien et vient voir le Père lors de la visite.
    Jusqu'à ces derniers temps la féodalité existait dans tout le pays « y-kia » du sud-ouest du Kouy-tcheou. Des seigneurs, dont on ne sait pas clairement l'origine, percevaient des impôts, exigeaient des corvées et avaient des colons ou serfs. Le gouvernement chinois reconnaissait leur autorité et ils aidaient celui-ci à gouverner ces races préchinoises. L'autorité de ces chefs tout-puissants dégénéra bientôt en tyrannie, et c'est en partie pour se soustraire à leurs exactions et injustices que tous ces indigènes se tournèrent vers l'Eglise, espérant des missionnaires une protection contre ces tyrans. Ces dernières années, tout le pays étant chrétien, l'autorité des « tou-mou » a considérablement diminué, on peut dire même qu'elle n'existe plus. Naturellement, ils virent d'un mauvais oeil l'Eglise s'implanter dans le pays et suscitèrent des persécutions, mais le courant était trop fort, ils durent capituler et plusieurs d'entre eux embrassèrent aussi le christianisme.
    A peine installé, je reçois la visite du petit mandarin militaire qui gouverne le pays, au nom du gouvernement chinois. Il est presque le seul chinois habitant ici au milieu des indigènes, et il est content de causer un peu avec nous.
    La nuit survient et mes bagages ne paraissent point encore. Nous envoyons des chrétiens avec des lanternes et attendons ainsi jusqu'à 9 h. 1/2 du soir, très inquiets, quand on vient nous annoncer qu'ils sont au pied de la montagne, mais que les porteurs ne peuvent marcher; ils n'y voient point et ont le ventre vide ; on leur envoie du riz, et après bien des péripéties ils finissent par arriver.
    Pierre, qui est resté avec eux, est très fatigué lui aussi ; il a fallu faire 25 lys dans les ténèbres, les porteurs trébuchaient à chaque pas et les bagages roulaient à terre sur les roches et dans la boue. Les indigènes ne sont pas de bons porteurs ; ils courent comme des singes à travers les rochers et sur le flanc des montagnes, mais ils n'ont ni la force ni l'endurance du coolie chinois.

    1-2 novembre. Les chrétiens viennent nombreux célébrer la fête de la Toussaint. Le matin de ce jour je donne encore 14 confirmations et distribue la sainte communion à un assez grand nombre de fidèles. Dans la soirée tous regagnent leurs villages respectifs, à l'exception de ceux qui doivent demain porter nos bagages.
    Le matin du jour des morts, nous célébrons la sainte messe avant le jour, car l'étape est longue, 80 lys, et la route mauvaise. A 7 heures tout le monde s'ébranle et pendant 2 h. 1/2 nous descendons la côte de Che-ten.
    Il a plu la nuit précédente, la route est affreuse et les porteurs glissent à chaque pas. J'essaie de faire quelques pas à pied, j'ai peine à me tenir debout. Nous marchons ainsi jusqu'à 2 heures de l'après-midi et arrivons au bord d'une rivière qu'il faut traverser en barque. Une famille chrétienne nous a préparé un peu de riz avec des herbes amères ; jamais je n'ai dîné de meilleur appétit; rien de tel que 7 heures de marche pour creuser l'estomac.
    Nous repartons à 3 h. 1/2 du soir. La route désormais suit le fleuve Hoa-kiang un des plus considérables du Kouy-tcheou ; sorti des montagnes du Yun-nan, il traverse le sud-ouest du Kouy-tcheou et va ensuite au Kouang-si.
    Nous mettons 3 heures pour franchir la distance qui nous sépare de Pe-tsen où nous devons coucher ce soir. Il est nuit noire quand nous arrivons. Nos gens hèlent la barque qui se trouve de l'autre côté du fleuve. Le Père chinois, Paul Tcheou, vient lui-même à bord pour nous conduire à la maison. Le grand fleuve traversé, il faut encore passer un torrent très rapide, au-delà duquel se trouve la maison qui doit nous servir d'abri. Ce dernier passage ne manque pas de pittoresque : il est nuit, le bruit de l'eau qui bouillonne sur les roches empêche d'entendre la voix ; un homme me précède avec une lanterne et j'ai préalablement quitté mes souliers pour ne pas glisser. Je rampe d'abord, en m'aidant des mains sur la crête aiguë du rocher, puis je franchis lentement, bien lentement un petit pont en tiges de bambous suspendu sur l'abîme en bas duquel mugit le torrent. Le passage s'effectue sans accident, et je prends pied sur la rive opposée, en poussant un soupir de soulagement. A la maison, nous attendons plus d'une heure les porteurs de bagages et la mule que monte Pierre, ils avaient pris une route détournée et passé le torrent plus bas dans un endroit guéable.
    Pe-tsen est le point terminus de la navigation des barques sur le fleuve Hoa-kiang Ce n'est qu'un village composée d'une centaine de maisons bâties dans les rochers sur les deux rives du fleuve, mais les jours de marché l'animation est grande. Plus de 30 barques de différent tonnage y arrivent du Kouang si chargées de marchandises. On y vend surtout le filet, le pétrole, le sucre raffiné. De nombreux chevaux de bât sont chargés de ces marchandises et les portent à la capitale viâ Tchen-lin et Gan-chouen. Le commerce, ralenti par des brigandages journaliers, a repris depuis quelques années.
    Ce pays est très chaud, la banane et la canne à sucre y poussent à volonté. Il est habité exclusivement par les indigènes. Les Chinois y font une apparition en hiver pour leur commerce, mais ils ne peuvent y résider habituellement à cause de la chaleur et de l'insalubrité du climat. La mission y possède une propriété achetée à vil prix, mais qui n'est qu'un vaste terrain inculte, par suite du manque d'engrais qu'on ne peut trouver. La maison elle-même n'a pas de gardien. A quoi bon ! L'accès en est trop difficile, grâce à ce torrent dont j'ai déjà parlé et qui grossit démesurément pendant la saison des pluies. Sur le marché se trouvent quelques familles de mauvais chrétiens, mais le plus grand nombre est disséminé dans la campagne.

    3 novembre. Il nous reste 40 lys à faire pour arriver à Tchen-fong. C'est une ascension continuelle.
    A 2 heures nous apercevons les montagnes et les rochers noirs qui entourent la ville. J'entends bientôt le son des trompettes et le bruit des salves de mousqueterie des soldats du prétoire qui viennent à ma rencontre. Je fais mon entrée en ville accompagnée de ces guerriers et de la petite troupe des chrétiens.
    Peu après mon arrivée, on annonce la visite du mandarin civil. Nous le recevons dans le petit salon de la résidence et nous causons pendant une demi-heure de choses et d'autres, tandis que la foule regarde par lés fenêtres. Arrive aussi le mandarin militaire ; nous le recevons avec le même cérémonial, lui adressons quelque banal compliment, puis le thé pris, reconduisons ces officiers jusqu'à leur chaise. Dans la soirée on nous annonce encore quelques visites de mandarins subalternes, mais à cause de la fatigue je ne puis recevoir personne.
    Au moment du souper, le mandarin nous fait parvenir ses cadeaux : thé, boîtes de conserve, et un immense plat contenant un mélange de viandes et de légumes divers : on y voit un canard, une poule, des tranches de patate, des ailerons de requin, des champignons, des algues marines, etc., le tout nageant dans le bouillon. C'est un plat que l'on offre assez souvent aux hôtes de passage.
    La chrétienté de Tchen-fong n'est pas considérable. Le missionnaire a bâti en ville un oratoire, une pharmacie et une résidence.
    La ville est peuplée de Chinois qui ont, à peu près tous, du sang indigène dans les veines, et d'un certain nombre de musulmans venus jadis du Yun-nan. Ces derniers habitent derrière l'église et leurs maisons surmontées du croissant font face à la croix. Ces musulmans, presque inconvertissables, ne sont pas cependant ennemis des chrétiens ; ils affectent même de se dire de la même religion ne reconnaissant pas les idoles et adorant un Dieu unique.
    Je fais une visite au tombeau de M. Alphonse Schotter, situé en dehors des remparts, sur un petit tertre. Sur le socle une simple inscription en chinois : « Je crois à la résurrection de la chair... je crois à la vie éternelle ». Il prêcha de son vivant, il veut encore prêcher après sa mort.

    9 novembre. Après trois jours agréables passés à Tchen-fong, je pars avec MM. Bras et Tcheou pour la station chinoise de Tchee hiang à 40 lys de la ville. C'est un gros marché exclusivement habité par des Chinois ; la station chrétienne n'est pas très ancienne et renferme quelques bonnes familles. Je passe à Long-tchang le 10 novembre et trois jours plus tard je visite la chrétienté de Pa-lin, qui appartient au district de M. Aloys Schotter et où le thermomètre marque 1520 mètres d'altitude. De Pa-lin à Sin-Tchen, à Tou-tchang, à Kiao-lo-mi, rien de remarquable.
    J'arrive ensuite à Tou-chan située au milieu d'une plaine semée çà et là de pics en forme de pain de sucre. Dans ces montagnes rocheuses on voit de temps en temps des troupeaux d'antilopes. Les Chinois prennent ces animaux au lacet, mais cette chasse est très pénible par suite des broussailles et des rochers abrupts.
    Le missionnaire me dit que les chrétiens de Tou-chan sont les meilleurs de tout son district. Bons campagnards, très simples, instruits et remplissant exactement leurs devoirs religieux, ils me rappellent les bons paysans de France. Nous confessons toute une journée et 30 chrétiens reçoivent les bienfaits de la Confirmation. Ce pays a été visité autrefois par Mgr Albrand et Mgr Lions. Ce dernier avait sa résidence à Ma-gan-chan près de Tchen-fong et faisait, chaque année, une longue visite à Tien-sen-kiao, près de Tou-chan, à Hin-y-fou, à Ta-chan etc., etc...

    2 décembre. Arrivée à Hin-y-hien plus connue sous le nom de Houang-tsao-pa, une des villes les plus commerçantes du midi du Kouy tcheou et qui ne se trouve qu'à 50 lys de la frontière Yunnan aise. L'église a été bâtie par Mgr Chouzy qui visita longtemps cette partie de la province. La résidence fut pillée et brûlée en 1900 par les rebelles du Kouang-si, MM. Durr et Esquirol l'ont restaurée. Ce dernier a installé une école de garçons selon le nouveau modèle et qui est fréquentée par une trentaine d'élèves tous chrétiens ou catéchumènes. L'enseignement y est donné d'après les nouveaux programmes du gouvernement : histoire, géographie, sciences, gymnastique. La ville de Hin-y-hien se fait un point d'honneur d'être à la tête du mouvement progressiste et réformateur ; les édits impériaux qui, ailleurs, restent lettre morte sont suivis ici avec une exactitude presque scrupuleuse. On y trouve des casernes dernier style, une école normale de garçons et des lycées de filles.
    Les chrétiens sont bien posés en ville, beaucoup sont influents et possèdent une assez jolie aisance. Mon entrée y fut très solennelle. Par exemple je ne fus pas peu surpris d'entendre sur mon passage la sonnerie de la Casquette. Ce n'était pas tout à fait juste, mais c'est égal, cela fait plaisir d'entendre jouer des airs français par un clairon chinois.

    6 décembre. Toute la Chine est en deuil ! On vient d'apprendre la mort de l'Empereur Kouang-siu. Pendant cent jours le peuple ne devra point se raser la tête ; défense également de faire des réjouissances publiques et de jouer la comédie. Le bruit court aussi que l'Impératrice est morte. Dans la soirée le mandarin civil m'en voie un dîner, mais s'excuse de ne pas venir en personne à cause du deuil national.
    Dimanche matin, belle cérémonie de Confirmation. Plus de 40 chrétiens reçoivent les dons du Saint Esprit et une cinquantaine s'approchent de la Sainte Table. Tout ce monde demande un souvenir de confirmation : croix, médaille, image, mais, hélas ! Ma petite provision est épuisée.
    Dans la soirée, promenade au fort qui domine la ville et d'où l'on a une vue magnifique sur une plaine immense entourée d'une ceinture de hautes montagnes ; au fond on distingue les chaînes du Kouang-si.
    On raconte que, jadis, le Bienheureux Chapelain, qui attendait ici une occasion favorable pour entrer dans sa mission, montait souvent sur cette colline que nous avons gravie aujourd'hui, et passait là de longues heures à contempler ce Kouang-si après lequel soupirait son âme d'apôtre.

    7 décembre. Nous allons coucher à mi-route de Ta-chan chez un nouveau chrétien qui a construit, au milieu des rochers, une grande maison entourée de murs comme une citadelle. Pays sauvage, partout des rochers émergent de terres pressées les uns contre les autres sur une étendue de plusieurs kilomètres ; pas de rizières, les Chinois y cultivent le maïs qui pousse très bien. Le missionnaire me raconte que lorsque le maïs est en herbe le coup d'oeil est magique, ce n'est qu'une vaste étendue de verdure, les rochers ont disparu. Toute la culture se fait à la pioche, impossible de promener la charrue sur ce terrain rocailleux.
    Il fait nuit quand nous arrivons à Tao-tse-pin, où se trouve la maison du chrétien qui doit nous héberger ; c'est que la marche est difficile dans ces routes qui serpentent à travers ces rochers aigus qui déchirent les chaussures.

    8 décembre. Fête de l'Immaculée Conception. Nous célébrons le Saint Sacrifice sur un autel improvisé au milieu de la pièce principale de la maison ; comme assistance : une tentraine de catéchumènes qui récitent fort bien les prières, puis à 9 heures nous partons pour la grande station de Ta-chan. La route présente toujours les mêmes difficultés. La chaise avance avec mille précautions, tournant à droite, tournant à gauche, parfois soulevée à bout de bras pour éviter la pointe de quelque rocher. On monte, on descend et nous arrivons enfin à un col très élevé. En haut, derrière nous des rochers partout, en bas, une vallée profonde et des collines de terre. La vue est splendide ! Nous descendons une pente très raide par une sorte d'escalier tournant et nous voici dans la vallée. Là nous rencontrons une troupe des chrétiens indigènes venus pour me saluer. Naturellement, ils n'avaient pas oublié leurs instruments de musique, et ils ne se faisaient pas faute de souffler dedans. Tous les cent pas, les chrétiens de l'escorte déchargent leurs mousquets dont la détonation se prolonge pendant plusieurs minutes dans ce chaos de montagnes. Après un petit arrêt, nous escaladons la montagne de Ta-chan où nous arrivons à 2 heures de l'après-midi. Plusieurs centaines de chrétiens viennent à l'église pour recevoir ma bénédiction et baiser l'anneau.
    Ta-chan est une des plus anciennes stations du Kouy-tcheou. Pendant plusieurs années elle fut administrée par les missionnaires du Kouang-si que la persécution retenait au Kouy-tcheou. La station se développe chaque année et il viendra un temps où les chrétiens seront obligés d'émigrer ailleurs, car le pays ne suffira plus à nourrir de si nombreuses familles. Pendant ces quelques jours tout le monde est assidu aux instructions. Dans les familles on étudie le catéchisme avec ardeur ; les parents le font réciter aux enfants et les catéchistes aux catéchumènes. De nombreux adorateurs demandent le baptême. Le bien à faire ici est énorme et le travail ne manque pas au missionnaire. Aussi M. Esquirol peut satisfaire son zèle ; et la manière dont ses chrétiens sont instruits prouve qu'il y met toute son âme.
    Le lendemain j'accompagne le Père qui va administrer un malade dans la vallée. Nous avons trouvé couché sur la terre nue, près du foyer, un malheureux brûlé par cette terrible fièvre cérébrale qui est à l'état endémique, dans ces pays. Tous les ans une foule de Chinois succombent, et ceux qui guérissent sont forts longtemps à se remettre complètement. Les Y-kia, habitués au pays et plus résistants, meurent moins Le malade visité et consolé, il nous faut remonter la côte ; comme il se fait tard, nous prenons la route la plus courte, mais aussi la plus raide. C'est presque une ascension à pic. Cependant ces endroits sont cultivés ; le Chinois gratte légèrement la terre, y jette un grain de maïs, le recouvre, puis attend patiemment. Dans ces ravins les accidents sont très fréquents ; si le pied glisse, l'homme roule comme une boule et arrive mort dans la vallée. On me montre un endroit où un cavalier et son cheval roulèrent ainsi ; tous les deux y perdirent la vie.
    Le missionnaire, lui, chevauche hardiment sur ces rochers, confiant en la Providence qui l'a protégé jusqu'ici ; on n'a jamais ouï dire qu'un missionnaire ait fait de chute mortelle.

    14 décembre. Ce matin, après la cérémonie de Confirmation, nous déjeunons, puis faisons nos adieux à la station de Ta-chan et nous mettons le cap sur Pan-kiang à 30 lys plus bas dans la vallée. C'est une station déjà animée, composée de très braves gens et qui commence à se développer sérieusement. De là je me rends à Pema long.
    Pendant notre séjour ici, nombre de chrétiens apostats reviennent au bercail. Autrefois M. Chanticlair avait converti beaucoup de familles dans ces montagnes, il y avait même plusieurs baptisés. Un petit mandarin militaire, ennemi de la religion, fit battre le tam-tam, ordonnant aux chrétiens d'abandonner la religion en les menaçant de peines sévères en cas de refus Ces néophytes, loin du Père et encore novices dans la foi, prirent peur et retournèrent au paganisme. Ils reviennent maintenant au chistianisme, plusieurs m'affirment n'avoir jamais cessé complètement de prier, leurs enfants sont presque tous baptisés, mais là se bornent leurs pratiques religieuses.
    Quant au mandarin persécuteur, il est actuellement sans place et misérable, on dit même qu'il aurait essayé de se faire chrétien, espérant une aumône de la mission.
    Le 21 décembre je suis de retour à Hin-y-bien, j'y passe les fêtes de Noël, et le 28 je suis à Hin-y-fou où M. Aloys Shotter habite depuis une douzaine d'années. C'est une vieille station du Kouy-tcheou. Là travaillèrent : Mgr Albrand, Mgr Lions, MM. Muller, Aubry, Alphonse Shotter, sans compter les missionnaires du Kouang-si qui, durant la persécution, y visitèrent les chrétiens. Cette ville est riche en souvenirs historiques et religieux. Les musulmans du pays, révoltés, y tinrent tête aux Impériaux durant plusieurs années. M. Muller y fut massacré par ces mêmes musulmans, au moment où il tentait de franchir les murs de la ville. On raconte aussi que les derniers descendants de la dynastie des Min y trouvèrent la mort.
    Je passe plusieurs journées agréables à Hin-y-fou. Les missionnaires du Kouang-si, dont le district n'est pas loin, sont venus et nous allons ensemble visiter les tombeaux de MM. Muller et Aubry. Nous voyons aussi les restes de la maison qu'habita longtemps la bienheureuse Agnès Tsao, les cavernes où se cachèrent les évêques Albrand et Lions, et la chapelle dédiée à Notre Dame des Indigènes.

    4, 5 janvier. Administration de la Confirmation à Ta-tso qui n'est qu'à 655 mètres d'altitude, tandis que Hin-y-fou est à 1700 ; il y a deux ans, une épidémie de peste bubonique y fit 50 victimes ; la foi des chrétiens ne fut pas ébranlée par cette épreuve, et même leur nombre va en augmentant chaque année.
    Promenade à Po-kio, sur le fleuve, un des plus grands ports de la région et entrepôt considérable de marchandises. Un riche marchand cantonnait, chrétien, nous invite à dîner. Son fils a étudié un peu de français à l'école des Frères de Nan-ning, et il nous salue aimablement d'un « bonjour, mon Père ».
    Pendant les huit ou dix jours qui suivent, nous voyageons dans la brume et les brouillards, et après avoir visité Tse-hen bâtie au sommet d'une montagne, et quelques stations d'importance secondaire, nous arrivons à Yang-tsin, station commencée par M. Aubry. Elle compte environ 50 chrétiens baptisés et instruits. Vu mon ignorance de la langue indigène, je laisse le travail de la prédication et des confessions à MM. Schotter et Williatte Ce dernier me fait remarquer une femme dont le père a confessé la foi, ces dernières années, dans des circonstances remarquables. Il fut suspendu tout un jour à un poteau ; les bourreaux lui taillaient des lanières de chair sur le dos et les cuisses, exigeant une parole d'apostasie qu'il ne prononça pas. Sa petite-fille, qui n'a que 4 ans, sait déjà réciter les prières du matin et du soir ainsi qu'une partie du catéchisme. Pour la récompenser de ses efforts, je lui ai administré le sacrement de Confirmation, en même temps qu'aux autres chrétiens.

    19 janvier. Après la messe, nous faisons nos préparatifs pour aller passer le nouvel an chinois chez M. Doutreligne à Tche-chou.
    Jusqu'à Lo-ouan, la route suit une rivière qu'on passe et repasse sans cesse, puis on grimpe une haute montagne au sommet du col, les chrétiens nous attendent avec musique et pétards. Ils sont là plusieurs centaines, hommes, femmes et enfants, et il en arrive toujours. A la porte du village le Père organise une procession : quatre enfants de choeur en cotas, les trois prêtres en surplis et moi par derrière avec le rochet et le camail. Les chrétiens se prosternent à notre passage et je bénis.
    Nous entrons à l'église dédiée à Notre Dame de Lourdes qui se dresse coquettement sur un petit tertre gazonné au milieu du village et les chrétiens viennent, à tour de rôle, baiser mon anneau. Que les temps sont changés ! La première fois que M. Esquirol vint dans le pays, toutes les portes se fermèrent devant lui et les chefs du village lui signifièrent d'avoir à partir. Le Père tint bon, peu à peu il se forma quelques familles chrétiennes éprouvées, bientôt, par la persécution. Les rebelles du Kouang-si vinrent piller la station et brûler l'oratoire. Aujourd'hui tous sont heureux de voir le Père et l'Evêque. Ils apprennent avec ardeur les prières et le catéchisme et aiment à fréquenter les sacrements.

    24 janvier. Ce matin, plus de 100 communions et près de 80 confirmations. Après midi, je suis allé, avec les confrères présents, bénir un Calvaire que M.Doutreligne fait élever sur en tertre qui servira, plus tard, de cimetière. Tout le village s'ébranle en procession en chantant le Vexilla Regis. La cérémonie achevée et la croix dressée, la poudre parle et les musiques indigènes jouent leurs plus beaux accords. Le lendemain, après déjeuner, nous quittons le cher M. Doutreligne, malade, et les PP. Hia et Yuen qui retournaient dans leurs districts. Le soir nous arrivons dans une petite station nommée Kiao-tong, presque toute chrétienne, mais dont les habitants sont très pauvres ; j'y aperçois beaucoup de goitreux et de muets à peu près idiots. Nous passons la soirée assise au coin du feu, entourés et pressés par ces bons villageois qui ne se lassent pas de contempler nos physionomies européennes. On est ici en famille : hommes, femmes, enfants sont assis à nos côtés et se chauffent tranquillement tout en nous dévisageant. M. Aloys Schotter, toujours zélé, en profite pour dire quelques mots de doctrine qui sont écoutés avec attention. Il va sans dire que l'on a tué le porc traditionnel : en un clin d'oeil, il est échaudé et dépecé. La cuisine n'est pas compliquée : une marmite pleine d'eau est posée sur le feu : on y jette la viande avec une poignée de sel et on laisse bouillir pendant une petite heure. Pour nous les cuisiniers s'étaient mis en frais ; outre le bouilli, ils nous avaient préparé des saucisses, mais comme nous avions eu le malheur d'assister à leurs manipulations, nous n'eûmes pas le courage d'y goûter.

    26 janvier. Il a plu toute la nuit : la route sera mauvaise. Je me fais confectionner une paire de sandales en paille tressée, afin de pouvoir marcher sur la terre détrempée, car je prévois qu'il faudra faire la route à pied. Nous partons très tard, mais peu importe, nous n'avons que 20 lys de route. Pendant 10 lys tout va bien : les porteurs de bagage ont pris, par précaution, un long bâton pour éviter de glisser aux descentes. Nous suivons la crête d'une montagne à pic des deux côtés. Je descends lentement la côte en m'aidant de ma canne, les missionnaires en font autant, personne n'ose monter les mules.
    Nous descendions tranquillement au milieu d'un brouillard opaque cachant la vue à 10 pas, quand tout à coup j'entends derrière moi un bruit sourd comme celui d'une chute, puis un cri de détresse : Malheur, malheur. Je me retourne et demande aux porteurs qui me suivaient ce dont il s'agit. Ils me répondent que c'est sans doute une monture qui est tombée. Elle se relèvera, pensai-je. Et je continue ma route. Au bout de cinq minutes mon palefrenier arrive le visage défait : il se précipite à mes genoux et me dit en sanglotant : « C'en est fait de moi, la mule de l'évêque est tombée dans un précipice ! Va la chercher. C'est à pic, j'ai peur, n'ose pas descendre ». De fait, comment descendre dans un abîme dont on ne voit pas le fond et au milieu du brouillard. M. Williatte court en hâte au village dont on aperçoit les maisons, et va dire à ses chrétiens d'aller voir ce qui reste de ma pauvre mule, morte sans aucun doute, car de l'endroit d'où elle a glissé jusqu'au fond du ra vin, il y a plus de 100 pieds !
    Arrivé au village, il rencontre un des chrétiens qui nous accompagnent apportant la selle sur ses épaules. Interrogé, celui-ci raconte qu'au moment de l'accident, il se trouvait à côté de la mule, de suite il s'était précipité au secours de la pauvre bête, espérant la saisir avant qu'elle ne roulât jusqu'au fond, mais la pente était trop raide ; il avait roulé lui-même pendant une dizaine de mètres, finalement il avait pu s'arrêter sur le bord d'un précipice. Ne pouvant sauver la mule, il avait apponté la selle qu'il avait trouvée accrochée à un arbre. Il ajouta qu'il avait vu la mule couchée sur un rocher et ne donnant pas signe de vie. Nous envoyons les chrétiens à la découverte, leur disant de la dépecer sur place, s'ils ne peuvent l'apporter entière. Un quart d'heure à peine s'écoule et j'entends des cris : « La mule est arrivée». Tout le monde se précipite en dehors de la maison, je suis, et que vois-je ? Mes braves chrétiens triomphants traînant ma bête par la bride. Non seulement elle n'est pas morte, mais elle ne boîte même pas, à peine une égratignure sur le front. La pauvre mule cependant tremble de tout le corps et elle est toute en sueur. Je n'en reviens pas, et suis persuadé que le bon saint Antoine que j'avais prié y a mis la main.

    28 janvier. Les chrétiens nous font leurs adieux et nous accompagnent pendant quelques kilomètres.
    La station où nous nous rendons, Ouy-hiong, est un petit village de 60 familles qui a brûlé complètement l'année dernière après la récolte, aussi les habitants sont misérables et ne sont vêtus que de haillons. Cela ne les empêche pas de tuer un porc en mon honneur. Ils me prient de les excuser s'ils ne me traitent pas bien, je leur réponds par le proverbe indigène : «Peu importe que la maison soit étroite, si le coeur est large ».
    Beaucoup de goitreux et d'idiots par ici. D'autres, sans être tout à fait idiots, sont d'une intelligence très bornée. Il faut au missionnaire beaucoup de patience pour inculquer à ces pauvres déshérités de la nature les vérités nécessaires au salut. Il est évident que le cher M. Williatte n'en manque pas ; sans cesse il leur répète les éléments de la doctrine, et il arrive à en faire de bons chrétiens.
    (A suivre.)
    1910/113-128
    113-128
    Chine
    1910
    Aucune image