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Kouy-Tcheou découverte du tombeau de Constantin

Kouy-Tcheou découverte du tombeau de constantin1 EMPEREUR DE CHINE AU XVIIe SIÈCLE PAR M. ALOYS SCHOTTER Missionnaire apostolique.
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    Kouy-Tcheou découverte du tombeau de constantin1

    EMPEREUR DE CHINE AU XVIIe SIÈCLE

    PAR M. ALOYS SCHOTTER

    Missionnaire apostolique.

    L'Eglise, dans son martyrologe, appelle le jour de la mort des saints un jour de naissance, dies natalis. Le jeune prince Constantin, de la célèbre dynastie des Min, héritier de la dignité impériale, tomba encore jeune sous le couteau des assassins : il était chrétien, en échange de l'empire terrestre, bien éphémère, Dieu ne lui a-t-il pas donné le royaume des cieux, qui ne passe pas. Sa mort ne fût elle pas un jour de naissance, dies natalis?

    1. Voir sur Yun-ly et sur son fils Constantin, Histoire de la mission du Kouang-si, par ADR. LAUNAY, chap. 1er.

    Quand, au hasard d'une promenade, j'ai trouvé son tombeau caché dans les grandes herbes, la prière de l'Eglise aux saints Innocents est montée à nies lèvres : « Nous avons la ferme confiance que Dieu très puissant et très doux lui a donné dans sa largesse la vie éternelle ».

    Avant de raconter sa vie et sa mort tragique, je vais demander au lecteur de recommencer avec moi la promenade j'allais dire le pèlerinage ― que j'ai fait au tombeau du prince chinois mort avec le signe du chrétien.

    Nous sommes dans le Kouy-tcheou méridional, dans la préfecture de Hin-y, célèbre seulement dans notre province, et sans doute très inconnue du lecteur.

    Au point de vue catholique, Hin-y possède un curé que je ne me permettrai pas de vous présenter... il est trop loin, un oratoire, deux orphelinats : un de garçons et l'autre de filles, renfermant au total plus de 100 enfants ; il est le chef-lieu d'un district de plusieurs centaines de chrétiens.

    La propriété de la mission dans laquelle sont enclos l'église, les orphelinats, le presbytère, nous fut donnée par le vice-roi Lao, en 1865, à la suite des services que lui rendit un missionnaire, ancien sergent du génie, M. Léonard Vielmon, qui pendant plus d'une année, travailla, au péril de sa vie, à la pacification du pays, troublé depuis longtemps par la révolte des Mahométans.

    La ville du Hin-y a une histoire. Située sur les frontières du Yunnan et du Kouang-si, facile à défendre, assise sur un plateau entre deux affluents du Si-kiang, elle occupe une position avantageuse qui en fait une place militaire importante : c'est la résidence d'un des trois généraux de la province.

    Au point de vue civil, voici son historique en quelques mots : Avant 1614 elle faisait partie du Yun-nan ; la famille féodale des Tsen la céda au Kouy-tcheou en reconnaissance d'un secours prêté par la milice. Sous la dynastie des Min, elle fut successivement élevée au litre de sous-préfecture de 2e classe, de 1re classe, de préfecture, un décret impérial l'ennoblit de ce dernier titre en 1654.

    Le lecteur nous pardonnera de faire un brin d'érudition : Hin-y-fou n'a pas toujours été appelée ainsi L'élément indigène forme les. 9/10 de la population ; dans l'idiome de cette race le nom antique était « Fay go » le vallon des herbes bambous. Plus tard on y établit un mandarinat sous le titre de Gan-long-so. Ce terme de « So » sous lequel la population indigène désigne encore la ville paraît provenir du nom primitif « Go ». Quelle est l'origine de « Gan long » (mot à mot « cage ou prison du Midi) ? Une légende populaire l'attribue à l'exil dans cette localité d'un censeur impérial. Le séjour de la cour la fit appeler « Lan-long ». En retranchant du caractère « Long » la particule bambou, ce mot signifie « Dragon », tout en conservant la consonance d'autrefois, cette ville « Lan-long » devint le « Dragon du Midi » ou en d'autres termes la « Capitale du Sud ».

    Ces souvenirs de la dynastie des Min restèrent dans le pays comme un ferment de rébellion. Les seigneuries féodales de la race indigène se révoltèrent bien souvent, elles furent violemment frappées, d'une façon particulièrement sanglante en 1800. Dans tout le pays, dit la Chronique, en n'entendit plus chanter un coq, ni aboyer un chien ; Lan-long devint la Pacifiée, la Pacifique, c'est-à-dire Hin-y... La pacifique n'est pas cependant absolument pacifiée, aujourd'hui encore la révolte du Kouang-si arbore le vieux drapeau de la dynastie des Min vaincue, mais non oubliée.

    Ces changements successifs de nom expliquent les divergences chez les historiens européens et les chroniqueurs chinois, ils semblent parfois ne pas s'accorder quand il s'agit de désigner le lieu où fut massacré l'empereur Constantin : ce n'est souvent qu'une erreur de nom.

    Tous ces noms chinois ne me font pas oublier que nous allons en promenade au tombeau de Constantin, c'est une causerie sur la route. Mais, comment, par quel hasard ai-je été amené à retrouver les tombeaux de mes deux illustres... paroissiens et à pouvoir mettre en lumière une page oubliée du status animarum de cette première paroisse chrétienne du Kouy-tcheou ?

    Un jour que je demandais une entrevue à mon préfet, il me remit jusqu'à la nuit et me dit pour s'excuser : « Que le frère aîné me pardonne une heure si tardive, son frère cadet stupide a été occupé tout le jour à faire des sacrifices aux tombeaux des 18 lettrés fidèles ainsi qu'aux deux tombeaux impériaux. Nous mandarins, nous sommes le Père et la Mère du peuple, qu'arriverait-il si nous négligions le culte des morts. Dans notre vil royaume nous avons une grande vénération pour les défunts. Dans votre précieux pays a-t-on aussi de la piété filiale ? Votre noble religion permet-elle le culte des morts ». Je le vois encore avec son petit sourire ironique me lancer l'attaque et se faire l'écho des préjugés populaires contre la religion. Je ne lui ménageai pas la réplique : « Qu'est-ce donc que tes sacrifices ! Prendre un copieux repas, asperger la tombe du sang d'une chèvre, coller des plumes de poule sur la pierre du sépulcre, brûler des bâtonnets d'encens et du papier-monnaie.

    Cela n'empêche pas le tombeau et son enclos de rester au coin du marché dans un vrai cloaque d'immondices. Est-ce là le culte des ancêtres? » Alors je lui retraçai dans des mots que trouvait mon coeur ce qu'on faisait dans mon « vil royaume » pour ceux qui sont tombés pour la patrie ou qui sont morts pour l'Eglise. J'allais lui parler des martyrs Chapdelaine et Agnès Tsao Kouy, quand remarquant sans doute la réponse un peu trop vive il détourna adroitement la question sur un terrain moins irritant.

    Après la visite les paroles du mandarin sonnaient toujours à mes oreilles : « J'ai fait des sacrifices aux tombeaux des 18 lettrés fidèles ainsi qu'aux deux tombeaux impériaux ». Je connaissais les tombeaux des 18 lettrés fidèles, ce sont les ministres de la cour impériale de Yun li, massacrés en 1654. Mais je venais d'apprendre l'existence des deux tombeaux impériaux. Pourquoi ces deux empereurs ne seraient-ils pas Yun li et son fils Constantin ? Je résolus d'éclaircir la question. J'allais trouver mon vieux maître d'école, il me donna un peu d'espoir : « J'ignore quels sont ces deux empereurs, me dit-il, mais je connais l'emplacement des tombeaux ; demain, jeudi, jour de promenade j'y conduirai le Père ».

    ***

    Nous sortons de la ville par la porte du nord. Derrière les murailles crénelées c'est la campagne. Le pays est rempli des souvenirs du passé. Nous franchissons le pont des « Cinq arches », on passe sous un arc de triomphe, la pierre est bien creusée, les personnages gravés portent le costume de l'ancienne dynastie... Plus loin une forte digue en grosses pierres, une légende raconte qu'elle s'est formée d'elle-même au passage des deux empereurs, elle raconte encore que Yun li aimait à venir se reposer de ce côté de la ville, le long du lac. Et tous ces souvenirs vivent en moi, ils rappellent si vivement les tombes que je vais peut-être trouer. Les enfants de l'école qui m'accompagnent n'en sont pas impressionnés, ils ne regardent pas davantage les eaux du lac qui disparaissent sous les larges feuilles de nénuphars, les montagnes qui bordent l'horizon, les grands buffles qui tondent l'herbe, les cygnes qui barbotent ; ils se préparent un plat supplémentaire de poissons, de serpents d'eau, d'escargots. Mon vieux maître d'école cherche les tombeaux ; après bien des hésitations, des détours, il m'appelle : « Les voilà ! »

    J'eus alors presque une déception : ce sont deux tombeaux isolés, deux tertres éloignés d'une dizaine de mètres, élevés de trois ou quatre pieds, des dalles dressées les entourent, d'autres pierres ciselées imitant les tuiles d'un toit, les recouvrent ; le tout dans un délabrement complet. Ce n'est donc que cela, voilà les restes des tombeaux de ceux qui furent les maîtres de la moitié de la Chine : des dalles en partie brisées, des herbes et des ronces, des épines, des broussailles, à l'avant un espace vide, une rizière empiète sur la gauche, un jardin sur la droite ceux qui ont commandé à huit provinces ne peuvent même pas garder en entier leurs tombeaux, le paysan y plante son riz et y fait pousser des légumes ; un chef mahométan Tchang-lao-pa (je l'ai appris plus tard) les fit violer par ses soldats!

    Mon magister voyant mon désenchantement me fit remarquer l'orientation irréprochable de ces tombeaux, leur forme spéciale, octogonale, les dragons grossièrement ciselés mais qui n'en sont pas moins le signe infaillible de tombeaux d'empereurs. Mais de quels empereurs ? En vain je cherche à découvrir un nom, une datte, un caractère... mes recherches sont sans succès, mes gamins alléchés par la promesse de cent sapèques (10 sous) m'aident à qui mieux, aucun ne gagna la somme, mais je puis dire sans crainte d'erreur que les deux tombeaux ne portent pas d'inscription.

    ***

    Dans le cas, cette absence de toute inscription, ce silence qui plane sur ces deux tombeaux revêt le caractère d'une preuve : c'est un silence voulu, une obscurité calculée. Quelle est la pierre tombale si modeste soit-elle qui ne porte quelques caractères : le nom du mort, le jour (toujours faste) des funérailles ? Voyez, par exemple, les tombeaux grandioses des dix-huit ministres, la littérature de toutes les époques s'y est donnée libre cours, tandis quedurant plus de deux siècles aucun mandarin, aucun lettré n'a fait graver une inscription sur les tombeaux impériaux.

    Eu Chine, c'est un fait inexplicable. Ce silence a pourtant une cause. Les nouveaux maîtres ne voulaient-ils pas ensevelir dans l'oubli la dynastie vaincue ?

    Donc absence de toute inscription lapidaire sur ces tombeaux.

    Absence aussi de toute indication dans les « actes officiels de la ville ». Un vieux missionnaire me donna l'idée, à ce sujet, de consulter le « Tse chou » (la chronique locale). Chaque ville, de par ordre impérial, possède sa chronique, c'est un livre de renseignements plus que complet : mandarins, célébrités, impôts, géographie physique, productions variées, curiosités, population, tombeau, caverne, etc., tout v est noté. Les chroniques de Hin-y fou conservées au prétoire ne comptent pas moins de 48 volumes. Or elles ne parlent pas de ces tombeaux ! Ce silence des livres n'a-t-il pas la même cause que le silence de la pierre ? Les nouveaux maîtres ne voulaient-ils pas ensevelir dans l'oubli la dynastie vaincue ?

    Y-a-t-on réussi pour la tradition populaire ? La tradition locale ? On y a réussi en partie. Les noms des empereurs sont oubliées ; on sait seulement que, deux empereurs sont enterrés-là. C'est donc bien une découverte, même dans le pays, que d'établir l'identité de ces deux empereurs.


    Un lettré, mon voisin, qui en qualité de lettré doit tout savoir, c'est du moins ce qu'affirme un proverbe chinois) les fait remonter à l'époque des Tcheou (1122 à 255 av, J. C.) ; le pays était alors habité par des Miao (barbares), gouverné par des Miao-ouang : ce serait les tombeaux de ces rois. Malgré un petit brin d'archéologie, voilà une explication qui n'explique rien, il ne sut que répondre quand je lui fis remarquer que ce n'est pas tombeaux impériaux, mais tombeaux royaux qu'il faudrait dire.

    J'ai interrogé le chef des satellites, qui a accompagné le mandarin au sacrifice. Son explication est plus plausible. Ce sont les tombeaux, me dit-il, du « Kouy-loa Lao-ouang » ; on pourrait traduire » du bon vieux roi Olivier » or ce « Kouy-loa » est le nom patronymique de Yun li avant d'être élevé à la dignité impériale en 1646. C'est sous ce nom, que les chroniques et le peuple le connaissent.

    J'ai interrogé mon ... peintre en bâtiments : « ce sont les tombeaux de Yun-lo et de son fils ; ils séjournèrent près de la porte du nord, c'est pourquoi il n'y a pas de moustiques ». La fin de la phrase me fit sourire, niais ce Yun-lo n'est-ce pas le même que Yun li. Mon peintre en bâtiments n'est pas du reste le seul à changer la finale, c'est ainsi qu'au Kouy-tcheou il y a le pont Yun-lo, le boulevard Yun-lo, le castel Yun-lo, la montagne Yun-lo, il n'y a pas de doute que ces dénominations sont dues au séjour de Yun-li.

    J'ai interrogé mon jardinier, un bon vieux, qui me donne la tradition locale : « J'ignore le nom de ces deux empereurs mais ils furent massacrés sur la butte de la porte du Nord. « C'est là en effet que le 18 du IVe mois 1662, fut étranglé dans son palais Yun li, d'abord, et le lendemain son jeune fils Constantin. On montre l'emplacement du palais aujourd'hui occupé par le temple des ancêtres de la famille Hia et un prétoire militaire.

    Comme on le voit par ce résumé de conversations, la tradition se prononce en faveur des deux empereurs Yun li et Constantin : ce sont donc des tombeaux chrétiens.

    ***

    Passons maintenant à l'histoire : Que dit l'histoire sur le meurtre de ces princes et l'emplacement de leurs tombeaux ? Yun li et Constantin n'appartiennent pas seulement à l'histoire locale ; comme chefs, pendant un temps, de huit provinces, ils appartiennent à l'histoire chinoise ; comme chrétiens, premiers empereurs chrétiens, ils appartiennent à l'histoire générale.

    Je ne veux pas cacher la difficulté : ni les chroniqueurs chinois, ni les historiens européens n'assignent clairement comme lieu de leur mort la ville de Hin-y fou.

    L'empereur exilé n'est pas seulement défait il est bien mort à l'histoire politique ; après sa fuite au Pégou, sa mort n'est plus qu'un fait secondaire. Cela explique le silence de maints chroniqueurs. Mais comment expliquer la divergence qui existe chez les divers auteurs, qui racontent sa fin tragique et celle de son fils. Les uns le font mourir au Pégou, à Ava ; d'autres en Chine, à Pékin. Les uns mettent sa sépulture au Kouang-si, d'autres au Yun-nan ; un auteur désigne même Kouy-yang, la capitale du Kouy-tcheou, comme lieu de son tombeau.

    En montrant la cause de ces contradictions, je voudrais éclaircir ce point obscur. Les textes bien compris confirment l'identité de ces deux tombeaux ; c'est bien à Hin-y-fou que reposent les deux empereurs : Yun li et Constantin.

    Avant de discuter en détailles affirmations des historiens européens et chinois, fixons quelques dates incontestées d'après les Annales des Min, dont j'ai une copie sous la main.

    En cherchant à éclaircir cette difficulté, j'eus la bonne chance de rencontrer une jeune lettré s'occupant un peu d'histoire. Ex mandarin, il employait ses loisirs forcés à étudier les antiquités et à les collectionner. C'est un antiquaire à la chinoise, il réunit de vieilles sapèques, des manuscrits curieux, il se fait surtout un délice de prendre des calques d'inscriptions antiques. Il collectionne moins pour le sens de l'inscription, que pour le « coup de pinceau », c'est un artiste ! Il connaissait assez bien l'époque sur laquelle je l'interrogeais. Il me montre un calque d'une inscription lapidaire trouvée par lui à Long tao, alors qu'il ramassait la gabelle. Louy, vice-amiral de Yun li a tracé cette inscription. Il me montre en outre une copie manuscrite de la correspondance de Yun li en fuite adressée à Ou San-koui, gouverneur du Yun-nan ; le malheureux prince implorait sa clémence. C'est par ce lettré que je pus me procurer un exemplaire des Annales du règne de Yun li (1647-1662), l'ouvrage n'est pas signé, mais sous le pseudonyme on devine un partisan de Yun li, il ne manque jamais d'appeler les Tartares des bandits. C'est le journal officiel, jour par jour, tout y est relaté : audiences impériales, succès et revers ; les incidents les plus futiles, et les « dit-on » les plus incroyables, les plus nefs, il tombe une pluie de sang, un pêcher produit des haricots, un boeuf parle, mais malgré la fable et la couleur politique on peut admettre sans crainte l'exactitude chronologique. Le journal donne sans indiquer de lieu la date de la mort de Yun li : voici un petit extrait : La 4e lune de l'année 1655 la Xe du règne de Yun li, cet empereur quitte la ville de Hin-y pour se rendre au Yun-nan. Ce n'est que le 28e jour de la lune intercalaire en 1659 qu'il sort de Chine en franchissant la frontière de Birmanie. Avec sa suite, il s'établit au-delà du fleuve, face à la ville d'Ava. Comme les chefs Pégouans lui demandaient de rendre les armes en entrant dans le pays, il fit cette fière réponse : « partout où il va, le tigre garde ses griffes.

    « En 1661, le 24 de la 11e lune. Où San-kouy, sur les ordres des Tartares, va au Pégou. Le second jour de la 12e lune, il s'établit à l'est d'Ava. Le lendemain (3e jour de la lune) Yun li est livré. Dans l'après-midi deux chefs birmans vinrent lui dire : « Ton général Pe Ouen sien est venu, va te mettre en sûreté dans son camp ». L'empereur part en chaise de rotin, les soldats pégouans l'escortent, les impératrices et les gens de la cour suivent à pied, en pleurant et en poussant des cris « qui s'entendent à deux lys ». Les impératrices peuvent cependant monter en chaise. On arrive au fleuve, il est nuit noire, deux barques attendent, les eaux sont basses, l'Empereur est porté à dos d'hommes. « Lequel est ton chef ? Demande Yun li au soldat qui le porte. Ou San-kouv est mon général ». Yun li comprit alors la triste réalité : il était trahi et livré aux Tartares.

    Au 3e coup de tambour, à la 2e veille on arrive aux avants postes. Ce n'est que le lendemain (le 4) qu'il entre au camp de Ou Sankouy. Celui-ci reconduit le 6 son prisonnier à Ava qu'il pense surprendre. L'entreprise ayant échoué, les Chinois quittent la capitale du Pégou et reprennent la route du Yun-nan.

    On n'arriva à Yun-nan sen que le 3e de la 1re lune (1661), Yun li était traité avec honneur. Mais une conjuration s'organise. La 4e lune de cette année, l'impératrice douairière, du nom patronymique de Ouang, tomba malade, cessa de manger et mourut, « s'écroula » pour traduire littéralement le texte. Yun li s'oppose aux rites superstitieux devant le cercueil de la princesse. Le 18e jour Yun li aussi s'écroula... Le lendemain Constantin « éprouve du malheur », style euphémique du chroniqueur pour dire qu'il fut étranglé.

    Le lendemain (20 de la 4e lune 1662), l'impératrice et sa fille sous la conduite de Pan-hia partent pour Pékin. A leur arrivée un ordre impérial, daté de la 7e lune (de la même année 1662), leur assure le vivre et le couvert dans une demeure séparé, avec deux femmes pour les servir.

    Cette même 7e lune, Li Tin-kou, général de Yun li meurt. Son fils ne relève pas son épée, il se soumet aux Tartares. C'est la fin de celte lutte de dix-huit années qu'un auteur a justement appelée « l'agonie des Min » (Revue des Deux Mondes, 1902) :

    ***

    Ces dates tirées du journal du partisan de Yun li sont exactes, et concordent avec l'histoire générale de la dynastie et les différentes chroniques.

    Il faut donc écarter l'opinion qui veut que Constantin soit mort au Pégou, à Ava. « Il1 ne fut pas tué, comme plusieurs auteurs le racontent (au Pégou). En 1658, la tentative qu'il fît au Yun-nan consomma sa perte... A la nouvelle qu'il s'était formé au Kouy-tcheou un parti en sa faveur, il voulut répondre à son appel, après avoir employé sa fortune à réunir quelques milliers d'hommes ». Cette assertion est inexacte.

    Pauthier se trompe aussi en faisant mourir Yun li à Pékin ; le voyage eût été matériellement impossible. L'erreur doit provenir du texte un peu vague du P.Duhalde. Voici le passage : « Yung lié fut livré avec toute sa famille entre les mains des Tartares qui le conduisirent dans la capitale, où il fut étranglé. Les deux reines, sa mère et son épouse furent conduites à Pékin2 ». Pauthier a traduit à tort la capitale par Pékin ; la suite montre bien qu'il s'agit d'une autre ville le texte distingue bien la capitale, où mourut Yun li et Pékin oit les deux reines furent conduites. Huc plus circonspect ne spécifie pas cette capitale, il ne se compromet pas en disant... « Quil fut tué dans son palais ». Voici du reste son texte « La restauration éphémère de la dynastie des Min au Kouang-si fut écrasée au premier choc de la cavalerie tartare. (Ce choc dura 18 ans, encore l'artillerie fondée parle P.Schall dût aider la cavalerie à refouler les Min qui comptaient dans leurs rangs des soldats de Macao et des éléphants de l'Annam) Yun lie fut tué dans son palais avec son jeune fils Constantin et l'impératrice Hélène fut emmenée captive à Pékin ». Ce palais, comme le montre le contexte, n'est pas à Pékin même. Huc se trompe cependant, ainsi que d'autres auteurs, quand il dit qu'Hélène fut conduite à Pékin. Hélène n'était ni la mère de Yun li ni la mère de Constantin. Cette femme énergique, qui en réalité gouvernait à la cour de Yun li, était la veuve du frère de ce dernier et portait le titre d'Impératrice. Yun li n'était que le frère cadet.

    1. Histoire de la mission du Kouang-si.

    2. Description de l'Empire de la Chine, Duhalde.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1907, N° 59.

    Un article paru en 1902 dans la Revue des Deux Mondes, sous ce titre : « L'agonie des Min », ne nous donne pas le lieu du tombeau de Yun li. Il termine le récit d'après les sources chinoises en 1655 donc 7 ans avant la mort de Constantin.

    On peut en dire autant d'un autre article : « Une ambassade chinoise à Venise en 1662». L'ambassadeur, le P.Boym, mourut au retour en voulant rejoindre la cour, en traversant le Tonkin (22 août 1659).

    L'année suivante (12 déc. 1660) le P.Koffler eût la tète fendue en, forme de croix pendant qu'il traçait le signe de la Rédemption et disait : Per signum crucis de inimicis nostris libera nos Domine.

    Le P.Duhalde n'a donc pas pu trouver de renseignements sur la mort de Yun-li auprès de ces deux apôtres.

    Le P.Martin de Martinis, dont l'Atlas fut édité en 1656, n'a pu être mieux informé que le P.Duhalde. L'Histoire de deux conquérants tartares, du P. d'Orléans, n'a pas davantage pu servir au P.Duhalde ; pour ce point d'une importance secondaire, comme nous l'avons expliqué au début, il aura été réduit aux sources chinoises. C'est l'explication qui nous semble la plus rationnelle de ce nom capital qu'il emploie pour indiquer la ville où l'empereur mourut.

    Ce mot même ne semble-t-il pas la traduction littérale de Lan-long « la capitale du Midi » ; on aura pris un nom propre pour un nom commun, erreur bien permise à un traducteur européen peu familier avec les noms géographiques de ces pays.

    Mais comment expliquer que des auteurs chinois ne savent où placer cette « capitale du Midi » ? Les uns désignent le Kouang-si, d'autres le Yun-nan, et un manuel, qui donne avec les sapèques frappées sous chaque règne une note biographique et qui fait mourir Yun li au Kouy-tcheou, place son tombeau dans la capitale de la province à Kouy-yang fou et non à Hin-y fou.

    L'explication de ces divergences est relativement facile. Les connaissances géographiques des écrivains chinois ne sont pas bien étendues ; le Kouy-tcheou, alors surtout, était à moitié barbare, et on peut encore ajouter à leur décharge que ceux qui font mourir Yun li au Kouang-si ne se trompent guère, puisque Hin-y fou, quarante ans à peine avant ces événements, appartenait au Kouang-si. L'ordre impérial qui changea le nom de la capitale de Yan-long tcheou en celui de Lan-long dût passer inaperçu en ces temps troublés. Il est bien explicable que des chroniqueurs confondent cette capitale du Midi avec la capitale du Yun-nan, où du reste l'empereur a habité. Par abréviation on se contente parfois d'appeler Lan le Yun-nan, ce qui rend facile la confusion et explique comment on traduisit Lan long par capitale du Yun-nan.

    Mais il est encore un motif : c'est que le palais habité au Yun-nan par Yun li devint quelques années plus tard une résidence impériale, quand Ou San-kouy se révolta au nom des Min. Un conte populaire raconte qu'on aurait suspendu, au moyen d'une énorme chaîne, le cercueil de l'empereur vaincu. La précaution n'est pas inutile, car, me dit le lettré qui me rapportait cette histoire, si jamais le cercueil touchait terre l'empire reviendrait aux Min !

    Pour expliquer l'absence du tombeau, une chronique rapporte que les corps furent brûlés et les cendres jetées au vent.

    La chronique générale du Yun-nan, plus digne de foi, confirme la tradition populaire, en disant qu'il fut étranglé dans son palais même, le soir de son arrivée, par les ordres d'Ou San-kouy, qui craignait de voir son prisonnier lui échapper ; mais elle n'indique pas le lieu de la conjuration, du conseil de guerre et de la mort de l'empereur.

    Quant à Constantin, à peine âgé de douze ans, aurait-on songé à l'épargner pour le conduire à Pékin ? Il fut tué au lendemain de la mort de son père. « Scélérat, pourquoi me faire du mal, dit-il au bourreau, mon père et moi nous ne t'en avions pas fait. Pourquoi me tuer ? »

    Il devait mourir, parce que l'usurpateur craignait ce dernier rameau de la dynastie des Min, on voulait même que sa tombe fût ignorée. Ce n'est que plus tard qu'on entoura son tombeau de quelques dalles.

    Concluons : Sans doute, aucune inscription lapidaire, aucun document officiel ne vient confirmer la tradition locale. La politique a été bien servie et le silence a été gardé. Mais la tradition locale qui dit que ces deux tombeaux placés à la porte du nord de la ville de Hin-y fou sont les tombeaux de deux empereurs, Yun li et Constantin, n'est pas infirmée par la divergence des historiens européens et des chroniqueurs chinois. La divergence des auteurs, au reste, n'est qu'apparente: la contradiction provient de la confusion du nom propre antique de Lan-long. Leur affirmation confirme même l'identité de ces tombes, en plaçant le lieu de la mort de ces princes dans la « capitale du Midi ».

    ***

    Il est un point intéressant qui reste à éclaircir : quel était le christianisme de ces deux princes ? Yun li était-il chrétien ? Etait il baptisé ?

    Yun li avait consenti au baptême des reines et du prince impérial, il avait même fait la promesse formelle de le marier à une seule épouse. Mais Yun li ne fut jamais baptisé ; les chroniques laissent entrevoir l'obex insurmontable en parlant de ses femmes secondaires. Quand les Birmans massacrèrent ses ministres, les dames de la cour eurent recours au suicide, parmi elles le chroniqueur note deux concubines de troisième classe. Yun li aurait eu la tentation d'imiter ses femmes, la connaissance qu'il avait le notre religion et la crainte du châtiment dans l'autre vie le détourèrent peut-être de ce funeste projet. Il semble jusqu'à la fin avoir gardé la foi du néophyte : il ne voulût pas qu'on fût des libations superstitieuses devant le cercueil de l'impératrice Hélène ; le mandarin, étonné de cette opposition inexplicable pour lui, se fit autoriser par Ou San-kouy, et ce détail rapporté par l'auteur païen se place quelques jours avant sa mort. La cour était chrétienne. Les PP. Koffler et Boym (le premier surtout) ne péchaient pas par trop de condescendance et affirmaient avec une inflexible rigidité les principes de la morale évangélique. Ils avaient le droit de signer « assistants au trône impérial». L'eunuque Pan Achillée, disciple de l'illustre Siu ko lao ; en digne émule de son maître, montra du prosélytisme, et son influence était grande à la cour de ce dernier Min.

    L'élément chrétien était même représenté dans les armées de Yun li. Des soldats de la colonie portugaise de Macao y avaient pris du service ; Yun li nomma prince son amiral Tsen, le fils du fameux pirate Nicolas Tsen qui fonda une dynastie chrétienne à Formose. Le vice-roi Thomas Kin mourut en héros, faisant l'admiration du chroniqueur païen, qui rapporte que sa tête rebondit trois fois sur le sol. Le chef de la milice, Luc Tchen, était chrétien depuis cinq générations. C'était bien le labarum arboré en face du dragon tartare.

    Pourquoi cet empire de restauration n'aboutit-il pas ? Pourquoi la force prima-t-elle le droit ?

    La biographie de Constantin donnera la réponse à la question : le manque d'unité, la discorde, la division entre les compétiteurs au trône. Les Annales nous montrent aussi Yun li dépourvu des rudes et fortes vertus guerrières qu'il aurait fallu en ces temps de lutte. Prince lettré, il n'eût que de la timidité, de l'indécision, il montra cette in décisive lenteur qui est le signe avant-coureur de la chute des empires. Le jeune Constantin, formé à l'école du malheur, laissait entrevoir une trempe d'esprit plus vigoureuse. Ce n'est qu'à l'heure où leur barque allait à la dérive que les Min cherchèrent dans le christianisme le salut. Ils espéraient l'appui des peuples d'Occident : ce motif était peut-être trop humain... Un Constantin chinois entraînant à sa suite tout son peuple, c'était pourtant là le rêve apostolique des premiers missionnaires.

    Les vues de Dieu sont insondables, Constantin est mort et la Chine n'est pas chrétienne. Dieu ne veut-il pas régénérer la Chine par la conversion des petits, des humbles et des faibles..? Dieu n'a pas besoin pour faire son oeuvre des rois et des puissants.

    Autrefois les néophytes d'une cour impériale formèrent ma paroisse, ils dorment maintenant au pied de la montagne, ignorés, près du lac aux eaux tranquilles ; mais aujourd'hui des centaines de villages indigènes, pauvres, méprisés, barbares, non chinois en un mot, forment le noyau de la chrétienté de Hin-y fou.

    Yun li et ses ministres, de grandes espérances sans lendemain, n'ont laissé après eux que des tombes ; mieux fondé est notre espoir sur les pauvres : Pauperes evangelizantur.

    Ce sont là les pensées réconfortantes que je voudrais faire planer sur ces tombes, à travers le souvenir de ces deux princes, Yun li et son fils Constantin.








    1907/296-311
    296-311
    Chine
    1907
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