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Kouy Tcheou : Débuts d'apostolat chez les Chan Miao

Kouy Tcheou LETTRE DU P. ALOYS SCHOTTER Missionnaire apostolique Débuts d'apostolat chez les Chan Miao
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    Kouy Tcheou
    LETTRE DU P. ALOYS SCHOTTER
    Missionnaire apostolique
    Débuts d'apostolat chez les Chan Miao
    Les dix villages Chan Miao dont j'ai essayé l'évangélisation, sont sur le territoire de Tchen-fong-tcheou au canton de Che-ten. On m'avait annoncé leur désir d'embrasser la foi chrétienne avant le nouvel an, mais ce ne fut qu'après cette époque que je pus reprendre le chemin de Che-ten ; car j'avais dû visiter une soixantaine de villages indigènes appelés Y-jen, qui forment la presque totalité des habitants de ces pays. Comme tout bon Chinois, je passai dans le repos les quinze premiers jours de la première lune; après quoi, je sellai de nouveau mon cheval.
    Le 16, j'étais déjà à Chy-lin; onze familles, la moitié du village, demandent à adorer le vrai Dieu: bonnes prémices! Le lendemain, j'étais à Nang-leou, village voisin.
    Malgré la persécution du seigneur féodal qui leur enlève leurs buffles, ces néophytes persévèrent; j'y baptisai un enfant hydropique, qui n'a pas tardé sans doute à aller augmenter au ciel les bataillons angéliques de la Sainte Enfance.
    Le 18, j'étais à Tche-kang:
    Ton village est très grand, dis-je au maire, sous forme de compliment.
    Oui, me répondit-il avec un peu de tristesse; il y avait bien autrefois cent quarante familles.
    Mais où est donc maintenant tout ce monde?
    Ils sont là! Me dit-il en me montrant une caverne en face. A la rébellion, nous nous étions tous réfugiés en cet endroit; les Drapeaux Blancs, n'osant venir nous prendre, allumèrent à l'entrée de la grotte un grand tas de gousses de piment. Bientôt la caverne s'emplit de cette fumée que poussait le vent; quelques-uns seulement échappèrent: trois cent cinquante périrent; leurs cadavres restèrent couchés sur la face, car personne n'osa les enterrer.
    Ce maire quoique païen et jeûneur, voyant les néophytes embarrassés et n'ayant pas de maison convenable pour me loger, m'invita à descendre chez lui et Dieu l'en a récompensé, car il mourut peu après, ondoyé par les néophytes.
    A Hia-pen-tchay grand entrain; tout le monde vient se faire inscrire, même une famille mahométane égarée là. Le sorcier ou plutôt le devin du village est le seul qui remette sa conversion, et pour cause; de trois jours à la ronde on vient le consulter, tantôt sur les causes d'une maladie, tantôt sur l'issue d'un procès, à l'occasion d'un objet perdu ou volé. A ce métier, outre les sapèques nécessaires pour délier la langue au diable, il gagne force poules, canards, même quelquefois des tranches de lard. A mon arrivée ne sachant quel parti prendre, il a recours à son moyen habituel: il consulte le diable; mais le père des menteurs ne saurait jamais dire toute la vérité; pour cette fois, parait-il, du moins, il répondit en Normand: « Te faire chrétien, ce n'est pas mal; continuer ton métier est bien aussi. »
    Aux premières ouvertures qu'il me fit de cette décision, je le refusai, lui citant le proverbe: « On ne peut mettre le pied sur deux barques à la fois. » Pas de compromis avec le diable. Plus tard, le P. Thirion a logé dans sa maison purifiée.
    Mais mes guides Chan-Miao n'arrivaient pas; je retardai mon départ d'un jour. Le lendemain, mon hôte, que j'avais envoyé aux informations avec un catéchiste, revint, apportant de mauvaises nouvelles.
    « Ils n'ont pas encore tenu conseil, me dirent-ils; et ces gens-là ne font jamais rien sans l'assentiment de leurs deux chefs; nous n'en avons pu voir qu'un cette fois. Ils ont promis de venir après la moisson trouver le Père, etc... »
    Je recommande la chose à Notre-Dame, patronne des indigènes, et je vais prendre mon repos. Mauvaise nuit! avec le cauchemar toujours présent que le lendemain il me faudrait rebrousser chemin. Pour comble de malheur, le lendemain il pleuvait...
    Tout à coup (c'était l'heure du riz du matin), quatre grands gaillards entrent dans la maison, viennent droit à moi, mettent les genoux à terre et me saluent. C'étaient mes Chan-Miao, venus pour me chercher et me conduire à leur village, Ta-lang, distant de 15 ly.
    « Nous ne sommes que quatre ici, dirent-ils, mais si le Père se présente, tout notre village se fera chrétien, et peut-être aussi les neuf autres villages de notre tribu. »
    Ce fut pour moi un beau rayon de soleil; je ne fis plus attention au chemin détrempé, aux hautes herbes qui me mouillaient jusqu'à la ceinture. En avant quand même! Cest pour les âmes.
    Du haut de la colline nous apercevons Ta-lang, là-bas dans le vallon. « C'est notre village, » nous dirent les guides. La descente est fort glissante; mon cheval ne marche pas, mais se laisse glisser tout d'une pièce sur ses quatre pieds; pour moi, moins habile, malgré le secours de mon bâton je dois me résigner à d'humiliantes chutes.
    Enfin, tant bien que mal, nous voilà arrivés; tout le village s'est porté à notre rencontre; la circonstance est solennelle en effet pour ces pauvres gens, plus solennelle même qu'ils ne peuvent le comprendre; au lieu du diable, ils adoreront le vrai Dieu! Accompagné ainsi de toute la population, je me rends à la mairie où mes catéchistes et moi récitons la prière à l'Esprit Saint, pour que nos efforts soient bénis dans ce village; après quoi j'adresse à tous quelques mots de circonstance pour les exhorter à abandonner leurs superstitions et sauver leur âme.
    Entre temps, mon hôte me prie d'excuser le délabrement de la maison; ce n'était pas simple formule de politesse; le vent froid du mois de mars entre partout; le parquet fait de pièces de bois grossièrement agencées est glissant de boue apportée là par tous ces pieds chaussés de sandales de paille; un faux pas m'envoie presque au sous-sol où trois gros buffles ruminent majestueusement sur la paille.
    La foule s'écoule petit à petit; les vieillards seuls restent pour me tenir compagnie, et ils font tant de cas de cette politesse qu'ils s'excusent d'être obligés de sortir: politesse fatigante.
    Après plusieurs questions sur la pluie et le beau temps, je risque quelques mots sur leur nationalité, tout en me rappelant qu'il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu. Mon hôte alors me dit sans périphrases:
    « Nous sommes des Miao; les Chinois et les Y-jen nous méprisent comme barbares; « lao-miao » disent-ils.
    Nous descendons tous d'un même père, lui répondis-je; nous mangeons tous les cinq céréales et les cent fruits du bon Dieu; tous les hommes sont frères, tous doivent chercher à connaître Dieu pour l'honorer, le remercier, pour aller au ciel. Ceux qui vous méprisent n'ont pas pensé à cela ou ne le savent pas. »
    Ces vérités sur la fraternité universelle, sur l'égalité de tous les hommes devant Dieu plurent beaucoup à mes auditeurs.
    Après la prière du soir et l'explication de la doctrine, je procède à l'inscription des noms. Mes braves gens hésitent d'abord, mais bientôt chacun se précipite pour être des premiers sur la liste du Père. Seul, le petit seigneur du lieu ne s'inscrit pas ; mais il envoie son fils me saluer et promet sa conversion pour plus tard.
    Un « sorcier » à demi aveugle, qui était venu là pour exercer son métier, me répond de tout son village. Je lui donne un peu de sulfate de zinc pour ses yeux, ce qui ne contribue pas peu aussi à réchauffer son zèle; et il me promet de renoncer tout de bon, aux poules, aux tranches de lard que lui rapporte son métier, c'est-à-dire qu'il ne fera plus le sorcier.
    « Aussi bien, y a-t-il longtemps que j'en ai assez, me dit il. Du reste si tout le monde se fait chrétien, le diable ne pourra plus nuire aux Chan Miao ».
    1901/303-306
    303-306
    Chine
    1901
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