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Kouy-Tcheou : Comment on guérit certaines possessions diboliques 2 (Suite)

Kouy-Tcheou Comment on guerit certaines possessions diboliques Lettre du P. Doutreligne. Missionnaire apostolique. Il est parfois utile d'être passé par la caserne ! Pour moi j'y ai tout au moins appris l'art de réveiller en sursaut « un mien » camarade faisant docilement et paisiblement sa sieste... Un quart d'eau lancé adroitement dans les yeux du dormeur était ordinairement le moyen le plus amusant et aussi le plus sûr. C'est par le même procédé que j'arrivai à chasser le diable !
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    Kouy-Tcheou



    Comment on guerit certaines possessions diboliques



    Lettre du P. Doutreligne.

    Missionnaire apostolique.



    Il est parfois utile d'être passé par la caserne ! Pour moi j'y ai tout au moins appris l'art de réveiller en sursaut « un mien » camarade faisant docilement et paisiblement sa sieste... Un quart d'eau lancé adroitement dans les yeux du dormeur était ordinairement le moyen le plus amusant et aussi le plus sûr.

    C'est par le même procédé que j'arrivai à chasser le diable !

    Que les incrédules me suivent!

    Ao Leng, âgée de 22 ans, était fille d'un sorcier renommé du pays ! Son père, parait-il, s'était vendu au diable, connaissait les profonds secrets de la magie noire, guérissait les malades ; sa spécialité était de délivrer du « lac sanglant », les femmes mortes dans un état intéressant! Sa fille, bonne personne, d'un naturel plutôt heureux, joviale à l'excès dans le groupe de ses compagnes intimes, redevenait morose quand, à la tombée de la nuit, elle devait regagner le logis paternel. La mère, d'une nervosité agaçante, ne lui laissait de répit qu'elle ne l'eût vu manier le rouet ou le fuseau... ronchonnait à propos de tout et au sujet de rien ; ses autres enfants avaient copié son caractère... En résumé... tout dans cette famille offrait le tableau et les réalités d'un milieu neurasthénique !

    La pauvre Ao Leng tomba malade. Chaque jour son état empirait. Le père, tout habile sorcier qu'il fût, ne pouvait qu'assister au dépérissement lent et pénible d'une charmante jeune fille qui eût dû être l'oiseau gazouilleur de toute sa nichée, et il rêvait, triste, mélancolique...

    Une idée... « Si l'Européen voulait bien lui donner des remèdes! » Une idée conçue était chez ce nerveux une idée aussitôt réalisée. Il arrive chez moi, essoufflé, explique la situation, et s'en retourne joyeux, transformé ; il renaissait à l'espérance....

    En effet quelques jours après sa fille paraissait guérie, et sans forfanterie ni respect humain « un petit marcassin » apporté par le sorcier et sa fille venait témoigner de leur reconnaissance et de l'efficacité de ma bien élémentaire médecine. Le vieux sorcier ne s'étonnait pas d'une cure aussi merveilleuse... il me prenait pour un fin et vrai charlatan. Il se reconnaissait inférieur, il savait bien que son métier ne guérissait personne, mais il fallait vivre, donc continuer à tromper le monde... « Il n'y a pas de sot métier ».

    Sa fille se fiança à un chrétien et demanda le baptême.

    Doucement... Elle avait une autre maladie... De temps à autre, elle tombait en de curieux accès, sifflant, riant, hurlant, faisant des gestes désordonnés.

    La scène durait 3 jours avec des intermittences de repos plus ou moins prolongé. Puis la jeune fille redevenait calme, pour reprendre quelque temps après contact avec le diable, car c'est ainsi que les voisins interprétaient cette maladie. Le diable la possédait, c'était certain; son père le sorcier l'avait vendue au diable. Personne n'en pouvait douter ».

    Le père du fiancé, navré d'un tel état, me suppliait de la baptiser... J'attendais. Enfin la famille s'arrangea si bien que je reçus la jeune fille dans mon école.

    Les maîtresses la surveillaient. Et puis l'eau bénite, disait-on, finirait par avoir raison de l'étrange maladie.

    La malade eut son attaque... l'eau bénite n'y fit rien, et quand je rentrai de voyage, vierges et catéchistes ses, désolées de leur peu de foi et de l'inefficacité de l'eau sainte, me confièrent bruyamment leur déception et leur chagrin.

    Ao Leng seule ne causait pas; elle se laissait faire ; elle avait appris ses prières, raisonnait déjà sa doctrine, disait à qui voulait l'entendre que les simagrées de son père n'étaient que de l'acrobatie au service d'un charlatanisme éhonté. J'attendais toujours !

    Autour de moi les langues allaient leur train.

    « Que fera le Père? Aura-t-il assez de pouvoir sur le diable! Pourvu que le démon de cette fille ne soit pas trop méchant ! Il ferait comme autrefois... au P. Alphonse Schotter ».

    Celui-ci, en effet, voulut un jour saisir les instruments dont se servait un sorcier; il monta un escalier pour les atteindre plus facilement... quand ayant à peine gravi quelques marches une main invisible le repoussa violemment ; il allait être renversé si son domestique se précipitant ne l'eût soutenu.

    Etait-ce le même sort qui m'attendait ?... Tels étaient les craintes dont on me faisait part. « Bah ! Fis-je on verra bien ».

    L'accès commença; les yeux hagards, couverts de sueur « la jeune fille partait » doucement, sifflotant, sifflant, chantant, puis tout à coup dans un délire de furie elle cria, hurla, lançant à tous les imprécations les plus terrifiantes. Après une pose elle reprenait ses chansons au style peu châtié... Ses nerfs se contractaient dans une gymnastique effrénée!...Vite... qu'on appelle le Père!

    J'y courus. J'arrivai à un moment de repos. J'en profitai pour essayer de lui faire prendre une gorgée d'eau bien froide. Autour de moi les chrétiens assemblés jetaient vers le ciel leurs Ave Maria...

    L'émotion de tous allait presque me gagner; il ne le fallait pas. Je les laissai tous prier; moi-même j'accentuai une bonne intention à la Reine des missionnaires, mère de la vérité... J'aurais tant voulu persuader ces pauvres gens qu'il ne s'agissait nullement d'intervention diabolique.

    L'on m'apporte un bol d'eau; impossible de faire boire la malade. Je l'appelle : pas de réponse. Approchant de plus près, à l'aide d'un morceau de bois j'essaie de lui ouvrir la bouche. D'un geste violent, en se levant précipitamment, elle s'empare d'un pan de ma robe chinoise et la déchire. Je continue... Elle me tire la barbe. Les chrétiens étaient atterrés.

    A la hâte je bénis une médaille de saint Benoît, je la lui passe au cou, la malade eut bientôt jeté au loin et cordon et médaille.

    Les assistants priaient avec une ferveur redoublée... Ils voyaient le diable partout !

    J'appelai à mon aide mon vieux catéchiste... La patiente dut, bon gré mal gré, ingurgiter un bol d'eau froide ; elle en avala un second; l'accès se calma! Au lieu de durer trois jours il était terminé après une heure de bon travail!

    J'en profitai pour expliquer aux chrétiens cette maladie ; et je leur promis, la prochaine fois que le cas se présenterait, de guérir instantanément la malade la plus intraitable.

    L'on me dit aussitôt que ces cas étaient fréquents. Quinze jours après, j'eus l'occasion de mettre ma promesse à exécution. Je me transportai près d'une soi-disant possédée qui n'était évidemment qu'une névrosée.

    Cette fois je ne voulus plus de prière ! La malade, étendue au milieu de l'aire à battre le riz, avait fini de hurler; elle était au repos :

    L'on m'apporte mon vieux « quart1 », rempli d'eau !... Je m'étais redit la formule : «Bien tenir le quart... retourner, et verticalement lancer violemment le contenu! » J'étais prêt!

    Je demandai au frère de la malade, aux témoins d'appeler la pauvre patiente par son nom, avec force et ensemble...

    A cette appellation, Ao Paen (tel était son nom) entre ouvrit les yeux, reçut l'eau froide en douche plutôt violente. Instantanément elle se réveilla, et tranquillement elle se mit à causer avec ceux qui l'entouraient. Elle restait affaiblie, mais guérie.

    Depuis ce temps-là, l'histoire du « quart » a fait le tour de la mission, et le diable est dépossédé du rôle que d'ailleurs on ne faisait que lui prêter.



    1. Le bol en métal qui sert aux soldats français.




    1923/186-189
    186-189
    Chine
    1923
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