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Kouy-Tcheou : Attaques et Pillages

Kouy-Tcheou Attaques et Pillages Lettre de M. L. Esquirol, Missionnaire apostolique. Les confrères de Lan-long (Hin-y-fou) étaient tous à la joie causée par la nouvelle de l'érection de leur coin de brousse en préfecture apostolique, lorsque par une rude épreuve la Providence les a rappelés à la réalité de ces temps troublés.
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    Kouy-Tcheou

    Attaques et Pillages
    Lettre de M. L. Esquirol,

    Missionnaire apostolique.

    Les confrères de Lan-long (Hin-y-fou) étaient tous à la joie causée par la nouvelle de l'érection de leur coin de brousse en préfecture apostolique, lorsque par une rude épreuve la Providence les a rappelés à la réalité de ces temps troublés.
    C'était le jour de Pâques. Dans la soirée, un millier de soldats du Kouang-si entraient en ville par deux voies différentes. Ils se disaient appelés par le nouveau gouvernement du Kouy-tcheou ; l'état troublé de la province fut cause qu'on crut à leur assertion. On leur ouvrit les portes, et permission leur fut accordée de se loger chez l'habitant au gré de leurs désirs.
    Le lendemain, après leur repas du matin, ces soldats se déclarent ce qu'ils sont : pirates, héritiers des Pavillons Noirs qui se signalèrent pendant la guerre du Tonkin. Par quelques coups de fusil tirés dans tous les quartiers de la ville, ils affolent la population prise au dépourvu. Pour empêcher la fuite des habitants, les portes de la ville sont fermées et le pillage commence. Toutes les personnes sont fouillées, celles qui offrent la moindre résistance ou cherchent à fuir sont fusillées. Pendant un jour et une nuit, chaque maison est à plusieurs reprises visitée jusqu'en ses moindres recoins. Les propriétaires, par d'atroces tortures, sont obligés de livrer leur avoir. L'argent, l'opium et tous les objets d'une certaine valeur sont entassés dans un lieu soigneusement gardé; les jeunes filles et les femmes, de 8 à 35 ans, sont parquées dans deux pagodes sous bonne surveillance.
    L'église a été un des points les plus fouillés. La fusillade avait à peine éclaté qu'une bande en forçait l'entrée. Les bandits se dirigent droit à ma chambre, en brisent la porte, et pillent l'argent destiné à couvrir les dépenses de l'année, et à subvenir aux premiers frais de la nouvelle mission.
    D'autres bandes jusqu'à douze reprises m'a-t-on assuré succèdent à la première et font main basse sur tous les objets qui leur plaisent. Ce dont ils n'ont pas voulu a été frippé, sali, piétiné, quelquefois même brisé, uniquement pour le plaisir de faire du mal.
    Le personnel de la maison a aussi été fortement éprouve ; sans compter la perte de leurs petites économies, deux ont payé de leur vie l'imprudence d'un semblant de résistance. L'un était mon homme d'affaires : ancien séminariste et très bon chrétien; il me rendait de précieux services.
    Les filles de la Sainte Enfance et leurs deux maîtresses se sont enfuies de cachette en cachette; elles n'ont pu échapper qu'en descendant dans la fosse d'aisances où elles se sont blotties.

    Le P. Aloys Schotter qui me remplaçait alors j'étais parti quelques instants auparavant pour Kouy-yang a pu aussi se trouver une cachette où la faim et la vermine l'ont incommodé, pendant 24 heures.
    Le petit séminaire, situé dans un vallon à un kilomètre de la ville et dirigé par le P. Williatte, n'a pas eu à souffrir. Cette protection spéciale n'étonne pas ceux qui connaissent la tendre et profonde dévotion du bon P. Williatte envers la Reine des Clercs. Sa maison a donné asile au mandarin de la ville et à quelques notables.
    Le lendemain, les pirates racolent tous ceux qui n'ont pu fuir, et les forcent à porter les bagages. Le cortège s'organise et part pour le Kouang-si vers 10 heures du matin. Lugubre ce cortège! On eût dit un cortège des négriers d'Afrique ! Les filles et les femmes par escouades de dix attachées par une corde commune ; une dizaine de notables parmi lesquels le père du nouveau gouverneur du Kouy-tcheou ; des milliers de caisses; le tout entouré des brigands en armes, quitte la ville au milieu des cris et des larmes. Des pères et des frères se trouvent dans le même cortège que leurs filles ou leurs soeurs sans pouvoir leur porter le moindre secours. Eux-mêmes, chargés de leurs propres dépouilles, ploient sous le faix d'une charge que, pour la plupart, ils n'ont jamais appris à porter.
    Plusieurs femmes ont dans leurs bras de tout petits enfants. Elles durent essuyer des fatigues inouïes pendant ce premier jour de marche, sur une route pierreuse, à travers des montagnes abruptes. Cette étape fut longue, car les bandits voulaient absolument, pour se mettre à l'abri des poursuites, atteindre la frontière du Kouang-si. Plusieurs femmes n'arrivèrent au terme que poussé ou traînées. A deux d'entre elles, pour faire un exemple, on coupa les seins. Aussi on comprend qu'à la fin de cette étape, plusieurs de ces malheureuses essayèrent, et quelques-unes réussirent, à mettre un terme à leurs souffrances par le suicide.
    La communauté chrétienne eut à déplorer la disparition de trois personnes : une jeune fille de 16 ans, une femme de 22 ans, une autre dont j'avais béni le mariage 6 jours auparavant et qui ce jour-là même devait être conduite à son mari.
    Après le départ des brigands, on essaya en ville d'improviser une armée pour les poursuivre; mais la poursuite sérieusement menée pouvait être fatale à la vie des captifs. On entra en pourparlers : 45 mille piastres furent livrées pour le rachat du père du gouverneur de la province ; 40 autres mille exigées comme rançon des femmes ne purent être recueillies. Les captives furent emmenées dans l'intérieur du Kouang-si. Cependant on ne désespère pas, avec le secours des autorités de cette dernière province, de pouvoir les racheter. Toutes, hélas! Ne reviendront pas; on sait déjà que plus de cent malheureuses sont mortes de privation.
    A Kouy-yang plusieurs personnalités ont été apitoyées par le récit de ces horreurs, et le sous comité international de secours aux affamés m'a confié 6.000 piastres (environ 40.000 francs) pour être distribuées aux plus nécessiteux.
    Lorsque je présidai le bureau de distribution, à ma joie de voir les pièces blanches et les billets glisser dans la main des malheureux, se mêlait la douloureuse appréhension de sentir mes deux orphelinats manquer du nécessaire. Une voix intérieure me dit alors : « Pour tes besoins, pourquoi ne t'adresserais-tu pas à la charité? Peut-être que des âmes généreuses, touchées par la grâce du Père des miséricordes, te viendront en aide ». Voilà bientôt 20 ans que je suis en Chine, j'ai pu les passer sans demander de secours extraordinaires. Mais le pressant besoin où m'a mis cette épreuve m'oblige à sortir de ma timide réserve. Dieu fasse que je ne sois pas déçu!

    Lettre de M. Williatte
    Missionnaire apostolique.

    24 avril 1922.

    Vous connaissez l'attaque de Lan-long (Hin-y fou) par les brigands du Kouang-si. Inutile de vous redire les atrocités et les pillages qu'ils ont commis. Mais je veux vous écrire la protection dont la Sainte Vierge nous a entourés.
    J'étais avec les enfants, prêt à filer à la montagne, lorsque le mandarin revenant de conduire son frère, et entendant la fusillade, prit une route détournée et m'arriva avec les chefs pour se cacher ici, ce qui augmenta mon inquiétude; car cela m'exposait aux représailles si on les trouvait. Tout d'un coup on m'annonce qu'un groupe de pillards entre dans notre vallon ; j'avertis aussitôt les autorités qu'elles sont en danger ; quelques-uns filent à la montagne, le mandarin grimpe au grenier et se blottit sous une couverture d'élève. Pour moi, voulant mettre les enfants à l'abri, je les conduis derrière la, montagne, dans une anfractuosité de roche au-dessus de la route. Un autre groupe de bandits arrive après le premier, l'un se tenant au loin, l'autre allant causer chez les fermiers, d'autres restant devant la maison prête à enfoncer et piller, mais hésitante. Alors je récite le chapelet avec les enfants, et nous faisons un voeu à la Très Sainte Vierge. Une heure s'écoule; les bandits sont toujours là..... ; puis une autre heure... Enfin, ils redescendent le vallon et vont piller ailleurs. Nous rentrons souper; mais à peine avons-nous eu le temps d'avaler un peu de mauvais riz à demi cuit que l'alerte recommence. De la campagne; on vient deux fois avertir le mandarin qu'on veut le chercher ici et le dépecer, et que l'oratoire sera brûlé si on l'y trouve. Il se décide à s'enfuir ailleurs, et un de ses domestiques me vole une couverture d'élève et un habit du magister. Je respire alors; vivement chacun prend sa couverture avec un paquet d'habits (j'avais eu le temps de mettre dans le jardin, à peine couvert de terre, mon petit magot), et nous grimpons la montagne dans l'obscurité, l'un perdant ses bas, l'autre ses souliers, un troisième pleurant. Enfin nous arrivons dans une carrière abandonnée d'où nous voyons très bien la ville et la lampe du Très Saint-Sacrement qui brûle chez nous (j'avais le bon Dieu sur moi). Le vent soufflait et il faisait assez froid ; néanmoins les enfants dormirent un peu. Les chiens hurlant très fort, j'envoyai un de mes chrétiens : un voleur avait escaladé la muraille, un autre avait brisé la porte ; le chrétien resta là toute la nuit, prêt à se glisser dans les herbes à la moindre alerte. A minuit, le ciel tout à coup blanchit et s'illumine : les rebelles ont allumé deux incendies afin de détruire la ville et son principal faubourg, puis ils se mettent à parcourir la cité en criant ; « A mort! À mort ! » D'où confusion indescriptible. Je surveillais surtout la route, craignant qu'ils ne vinssent brûler notre oratoire ; mais « grâces soient rendues à Marie Immaculée! » ils nous oublièrent. Au petit jour, les bandits auxquels il manquait encore des porteurs se mirent à courir par toutes les routes; alors nous montâmes encore pour nous blottir dans un trou ; mais à chaque roche nous trouvions ou un homme ou une femme, muets de peur et se cachant de nous, ne sachant qui nous étions. De notre trou, au revers de la montagne nous voyions à tout moment les cultivateurs fuir à l'arrivée des bandits qui les voulaient saisir. Cette chasse à l'homme dura jusqu'à 9 heures ou 9 h. 1/2 ; vers 10 heures, le clairon sonna triomphalement : les 2.000 pillards avec leurs armes européennes à répétition, encadrant des milliers de ballots ; les 1 .500 prisonnières, puis quelques chefs dont ils espéraient forte rançon (surtout de l'un deux dont le fils est actuellement chef des armées de la province) sortirent lentement de la ville pleine de fumée et comme morte.
    Nous les regardâmes de la montagne ; et quand ils se furent éloignés, prudemment nous rentrâmes au logis où je dis la très sainte messe à 11 heures. Il fallut ensuite penser à notre déjeuner et préparer le riz. Les deux servants qui me restaient, effrayés la nuit à la vue de la ville qui flambait, avaient pris la fuite avec leurs couvertures, laissant la maison vide, et allant se cacher à 3 lieues d'ici où ils faillirent être pris comme rebelles et passés à; tabac : heureusement un chrétien les reconnut et les protégea. Nous dûmes nous-mêmes piler le riz, le cuire, éplucher les légumes, garder la cuisine, nourrir poules et porcs, etc..., etc... durant trois jours. Par bonheur, personne ne fut malade. Après la messe du mardi j'allai en ville et trouvai le P. Schotter, sortant souriant de sa cachette d'où il avait vu les rebelles déguerpir avec l'argent et les effets, puis jeter un calice et l'ostensoir, parce que trop chargés; mais d'autres venaient, et puis d'autres encore, par 7 ou 8 fois, un groupe emportait ce que l'autre avait laissé. Quelques uns burent le vin de messe en criant qu'ils ne pouvaient l'emporter; ils se moquaient des ornements de messes ou images jetés à terre. Mais je n'en finirais pas si je voulais tout dire.
    A peine les bandits avaient-ils disparu que le mandarin appela la garde nationale à les poursuivre, et invita les soldats des villes voisines à venir les battre. Une partie de la garde put passer devant eux et, traversant le fleuve qui nous sépare du Kouang-si, noya leurs barques et garda la rive ; les autres groupes de la garde les suivirent jusqu'auprès du fleuve et les entourèrent; mais ayant très peu de fusils (et pas à répétition), portant surtout des lances, des sabres, parfois même des bâtons ou des faucilles, ils n'osèrent attaquer ; d'ailleurs s'ils l'avaient fait, les rebelles revenaient certainement exterminer la vine.
    Peu à peu, des soldats nous arrivent des villes voisines ; mais ce renfort apporte peu de munitions ; il faut alors essayer de traiter avec les bandits. Pour le rachat des prisonniers, les rebelles nous demandent 80.000 piastres, ce qui fait environ 500.000 francs. Mais où trouver semblable somme?... Nous prenons le parti d'attendre.
    Quelques jours après, les rebelles n'ayant plus de vivres tuent leurs chevaux pour se nourrir ; mais aujourd'hui, il leur faut choisir : ou mourir de faim, ou passer le fleuve comme ils pourront, ou se battre. Or, la montagne est noire de monde qui attend la vengeance. Voilà où en sont les choses. On a saisi quelques-uns des leurs qui ont été tout vivants écorchés ou coupés en morceaux, tant l'exaspération est grande parmi les païens; chacun voulait couper son morceau... C'est la civilisation de la Chine !... (Grattez l'épiderme, vous retrouverez l'animal le plus cruel qui soit).
    Nous continuons à prier la Très Sainte Vierge et lui faisons une neuvaine. En ville, craignant le retour des brigands, ou les exactions des soldats mahométans qui jadis occupaient le pays, puis en Ont été chassés, beaucoup de familles ont émigré à la campagne. Chacun est sur le qui-vive et on rencontre bien peu de monde en ville ou au dehors. Nous sommes entre les mains de Marie Immaculée ; ayons confiance en Elle.

    1922/217-223
    217-223
    Chine
    1922
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